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Marie-Louise Arsenault
Audio fil du vendredi 17 mai 2019

Jean-Marie Lapointe : vivre les derniers moments de nos proches

Publié le

Le comédien lit un texte.
Jean-Marie Lapointe présente un touchant texte sur un homme qu'il a accompagné durant ses dernières heures.   Photo : Radio-Canada / Christian Côté

Dans son « micro ouvert », Jean-Marie Lapointe rend hommage à Laurent Pilon, qui l'avait choisi pour l'accompagner dans ses derniers moments. Depuis cette profonde expérience, le comédien, animateur, auteur, cinéaste et conférencier n'a plus jamais eu peur d'accompagner une personne dans la mort.

Hommage à Laurent Pilon

Laurent m’avait choisi pour l’accompagner.

Deux jours avant de mourir, il voulait aller revoir un film de James Bond avec moi, et ensuite, aller manger au Pacini, non loin de chez lui. J’étais disponible pour lui, totalement, et c’est ce que je voulais. Alors je suis allé le chercher et je l’ai emmené au cinéma.

Je réalisais que j’étais important pour lui, autant qu’il l’était pour moi. Ça, je l’ai bien compris et j’en suis encore tout ébranlé quand j’y pense.

Assis à côté de lui, dans la pénombre, j’ai été témoin d’un moment marquant qui m’a fait monter les larmes aux yeux. Il y avait une scène tout en tendresse dans le film de James Bond où on voyait Daniel Craig réconforter une jeune femme en état de choc sous la douche. J’étais touché de voir l'agent 007 en train de prendre soin de quelqu’un d’autre. À ce moment-là, j’ai jeté un coup d’œil à Laurent et j’ai vu qu’il avait de la difficulté à respirer. Comme il était sorti depuis quelques heures et qu’il n’avait pas son oxygène avec lui, il avait mal, et moi, j’avais mal pour lui mais il ne voulait pas quitter le cinéma. Il a insisté pour rester. Je le voyais assis sur le bout de son siège, un peu penché mais toujours attentif au film, le dernier film de sa vie. Je me suis senti très ému d’être là, près de lui. Je prenais conscience que ce jeune homme était en train de mourir. Et c’est moi qui avais le privilège d’être à côté de lui au cinéma, pour partager ces minutes si précieuses.

À choisir entre ces deux superhéros, mon choix était fait.

Je le regardais, intrigué, et je continuais de me demander : pourquoi moi? Qu’est-ce qu’il attendait de moi? Qu’avait-il à m’apprendre, ce grand garçon-là?

Le lundi en fin de journée, Sylvain, son père, m’a appelé pour me dire que Laurent était aux soins palliatifs de Sainte-Justine et qu’il allait très mal.

Nicole, sa maman, m'a raconté que Laurent avait alors dit à ses amis proches « Venez me voir parce que demain, je pars! » et qu’ils devaient passer le message aux autres. Il souhaitait voir amis et famille une dernière fois. Et ils sont tous venus.

Il les a tous reçus un par un pour les rassurer et leur dire adieu.

Le lendemain, dans le salon des soins palliatifs, j’observais mon entourage en silence.

Je voyais d’autres visages tristes qui fixaient le sol, sans dire un mot. On attendait.

C’est à ce moment-là que j’ai senti la présence de Nicole. Penchée sur moi, elle me demandait de venir.

« Nous avons besoin de toi, Jean-Marie. »

Je me suis levé, me sentant investi d’une mission. J’avançais à côté de Nicole dans le corridor qui menait à la chambre de Laurent… et j’avais la chienne. Une peur terrible me prenait au ventre. J’accompagnais des gens en fin de vie depuis plusieurs années, mais je n’avais jamais été présent au moment de leur mort. C’était une première pour moi. Je n’avais pas du tout envie de voir mourir quelqu’un. J’étais peut-être le « bénévole de service », mais je ne me sentais pas à la hauteur dans ce rôle qu’elle voulait me faire jouer.

La dernière personne que j’avais vue à deux doigts de la mort, c’était ma mère. Je n’avais pas été capable de demeurer près d’elle jusqu’à la fin. Durant son agonie, je restais accroché à ce qui lui restait de vie. Je ne voulais pas perdre ma mère. À son chevet, j’écoutais son souffle et j’attendais l’expiration qui prenait une éternité à arriver. À plusieurs reprises, elle est restée en apnée pendant longtemps. Quand je n’entendais plus son souffle, j’étais terrorisé. Je lui prenais le bras, je la secouais, je lui disais :
« Non, pars pas! Pars pas tout de suite! »

Je capotais littéralement! J’étais extrêmement angoissé… et j’ai quitté l’hôpital, incapable de rester plus longtemps. Sachant ma mère en compagnie de ma sœur Maryse, de mon cousin Marc-Antoine et de ma copine de l’époque, Chantal, je suis allé chercher mon père et mes sœurs et j’en étais bien soulagé.

Ma mère est décédée sans moi.

Allais-je revivre les mêmes émotions? Comment allais-je réagir à côté de Laurent? Des pensées allaient et venaient dans ma tête. Je ne me sentais pas très solide. J’avais très peur.

Mais en même temps, on m’avait confié une mission : soutenir Laurent et sa famille. Car c’est ce qu’ils attendaient tous de moi, un gars qui avait « l’expérience » de ce genre de situation unique et intense! Mais où allais-je trouver la force?

Je continuais de me diriger vers la chambre de Laurent en ayant l’impression que je fonçais tout droit sur un iceberg. Mais, l’iceberg a fondu dès que j’ai mis les pieds dans la pièce. J’ai réalisé que toute la famille avait besoin de moi à cet instant-là. Je les sentais tellement désemparés. Je les ai regardés les uns après les autres : Stacy l'infirmière de Laurent, Sylvain, Nicole, Jean-Louis son jeune frère, les grands-parents et… Geneviève. Je me suis reconnu dans sa détresse à elle, la grande sœur. Comme poussé par un besoin d’aider celle à qui je m’identifiais, je me suis placé à côté d’elle. Je me sentais un peu comme un intrus dans leur cercle fermé mais en même temps, comme par magie, je me sentais soudainement plus fort et capable de les soutenir.

Geneviève regardait son frère mourant avec tellement de désespoir. Comme moi, au chevet de ma mère, elle retenait son souffle quand Laurent retenait le sien. Elle cessait littéralement de respirer. Elle serrait sa main plus fort chaque fois que la respiration s’arrêtait. Je reconnaissais cette peur panique. J’avais vécu la même.

Alors, j’ai tranquillement placé ma main sur son dos et j’ai fait, tout doucement :
« Chhhhuuuttt…. Chhhuuuttt… »

Ces sons, qu’on fait à un enfant pour le calmer, sont sortis de moi spontanément comme si c’était ce que j’aurais voulu qu’on me fasse à moi.

J’ai réalisé après coup, en faisant ce geste, que je n’avais pas eu ce réconfort, moi, au moment de la mort de ma mère. J’avais été laissé à moi-même, totalement désemparé. Maintenant, au chevet de Laurent, je consolais le jeune Jean-Marie. Le geste que je faisais calmait Geneviève et me calmait en même temps. J’ai senti sa tension baisser. Geneviève laissait aller son angoisse et se mettait tout doucement au diapason de son frère. Elle a desserré sa main et il est parti, comme s’il avait attendu qu’elle se calme et qu’elle accepte son départ.

Laurent avait-il planifié tout ça? Était-ce pour cela qu’il avait tissé ce lien aussi serré avec moi au cours des dernières semaines de sa vie? Avait-il perçu, dans son immense sensibilité, que je serais la personne qui comprendrait le mieux sa sœur et qui saurait quoi faire pour la réconforter?

Était-ce pour cela qu’il avait tenu à être avec moi l’avant-dernier soir au cinéma et au resto, pour être certain que je serais là au dernier moment?

En y pensant, j’ai maintenant la réponse à cette question que je me pose depuis son décès, le 28 novembre 2006.

Plus j’écris et plus je me dis que rien n’arrive pour rien.

Et depuis, je n’ai plus jamais eu peur d’accompagner quelqu’un en fin de vie.

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