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Marie-Louise Arsenault
Audio fil du vendredi 22 mars 2019

Les chalets, lieux d’inspiration de l’horticultrice et autrice Marie-Élaine Guay

Publié le

La jeune femme écoute attentivement l'animatrice.
L'autrice et horticultrice Marie-Élaine Guay présente un texte personnel pour le micro ouvert.   Photo : Radio-Canada / Christian Côté

Pour son « Micro ouvert », l'horticultrice et autrice Marie-Élaine Guay raconte comment elle écrit en louant des chalets auprès d'étrangers. Elle les préfère aux hôtels, qu'elle trouve impersonnels.

J’ai besoin de profonde solitude pour écrire.

Marie-Élaine Guay

Marie-Élaine était productrice vidéo dans le domaine de la publicité. Il y a quelques années, étourdie par un mode de vie effréné, matérialiste et ancré dans la performance, elle a décidé de tout laisser tomber et de se consacrer à l’horticulture et à l’écriture.

Marie-Élaine Guay, Castagnettes, Del Busso Éditeur, 2018

Laisse-moé pas r’venir en ville, tape-moé sur ma tête de bois

À mon arrivée, je me sens observée; en premier par les photos de mes hôtes inconnus accrochées aux murs. Leurs enfants, parfois leurs petits-enfants, y sont fixés et me regardent.

Ensuite, je me sens épiée par les objets posés au rebord des fenêtres, par l’arôme des dernières visites. Jour après jour, la maison et moi devenons complices. Je m’allonge sur les canapés; je fais du ménage; je laisse traîner des livres au sol, des pelures d’oranges; je me balade nue; je loue des films au dépanneur, je danse en prenant l’apéro; j’observe les petits incendies dans la cheminée; je fume; j’y fais des cauchemars; je trempe les draps de coton de mes angoisses nocturnes.

Je texte mes amis : « Je veux revenir! Ça ne sert à rien. C’est du temps qui se perd. Comment ça va? »

On me répond : « Marie, crisse! T’es au paradis! Ferme ton cell! »

Je ferme mon cell. Je suis obéissante. Je suis en mode avion. Je m’écrase.

Je ne fais que très rarement l’amour dans ces cabanes; ces moments m’appartiennent, et je n’ai pas envie d’en partager les souvenirs.

Si c’est l’hiver, je pellette la neige. L’automne, je racle les feuilles. Je remplis de grands sacs de papier que je dépose ensuite sur le bord du chemin. La maison me récompense en restant debout. La nuit, ses charpentes se taisent, elles m’enveloppent. Je n’ai pas peur qu’elles s’écroulent – nous sommes devenues intimes.

Je suis grandie de bois et elle, de chair.

Et j’y écris.

J’y écris des choses comme : « De petites et de grandes croyances naissent en nous puis nous quittent. Nous sommes les créatures du Nord », et je trouve ça ordinaire. Je commence à trouver ça possible au troisième verre d’hydromel.

Je me demande si partir un feu toute seule, c’est gagner des points féministes. Je vis ma propre expérience. Celle de sacrer devant le feu qui ne part pas avec la technique apprise d’un homme. Personne ne m’a « mansplainé »; je me sens libre. Libre d’inventer une nouvelle technique. J’ai frette.

Je suis grandiose et implexe au :
162, Fulford Avenue, Vermont
355, rue des Magnolias, Lanaudière
99, rue des Étourneaux Nord, Roxton Pond
Chemin Noël, Fitch Bay
Maudit Chemin Noël, Fitch Bay

Je m’y rends comme une condamnée. Je pleure dans ma voiture à grands sanglots.

Trente-huit fins de semaine sur cinquante-deux, je m’y rends, comme on traîne du pied vers l’abattoir.

Je résiste.

Parce qu’à l’intérieur de chacune de ces maisons, je déverse tout ce que je suis pour en faire des livres, des poèmes, des histoires. Sur le plancher, j’épands l’ensemble de ce qui m’est confidentiel. Des mots étroits; des poussières auparavant domestiquées; des va-et-vient incessants; les traces de mes pas propulsés par Lionel Richie, Refused et Encore et encore, de Cabrel. Parfois Satie.

325 $ par transfert Interac. 108 $ par jour : j’aurai pas le choix d’écrire.

Les clefs sont dans un bocal près de la corde de bois.

Je m’y apaise lentement; l’agitation se relâche; la corde se défait. Et les mots s’extirpent et émergent. Le bruit dans ma tête s’estompe enfin.

Mais lorsque vient l’heure de quitter, de retourner au manque d’horizon et aux limites, la maison me somme. Elle me dit : « J’ai pour toi un espace velouté, un peu diaphane; j’ai aussi Netflix et un paquet de Marlboro Light, de la marijuana bio et de l’eau potable. Reste! Je ne dirai rien; je ne serai que ton pilier de saison. »

Dans son ignorance, sa faiblesse, sa crainte et son désir, l'humain a besoin de deux choses pour se rassurer et se consoler : la protection et la conservation de soi. C'est pourquoi il s'y cramponne avec fanatisme et acharnement. Comme j’arrive à le faire avec les habitations des inconnus.

Au matin, j’attends l’heure bleue. Je l’espère.

Et dès les paupières du ciel tombées, j’attends l’aube.

Des maisons pour les perdues, les réfléchies, les mêlées, les ramanchées, les maladroites, les laissées-pour-compte et la source de leur abandon; pour les écrivaines, les autrices, les maîtresses, les amantes ficelées de béton et d’or; et, par-dessus tout, des maisons bâties en cadeau à celles qui s’assoient pour réfléchir.

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