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Marie-Louise Arsenault
Audio fil du vendredi 8 mars 2019

Le « Micro ouvert » de Barbu de ville : Une nuitte à Old Orchard

Publié le

Un homme barbu parle devant un micro, les mains levées.
L'auteur Barbu de ville   Photo : Radio-Canada / Thomas Lafontaine

Le blogueur Barbu de ville (Patrick Beauséjour) a fait partie des 32 auteurs en lice pour le Prix du récit Radio-Canada 2018, pour son texte Fanfan Dédé ou Géant Ferré. Son « Micro ouvert » est une histoire bouleversante inspirée de sa rencontre avec un rescapé de guerre américain.

Barbu de ville écrit à l’heure actuelle son premier livre, qui sera uniquement composé d'histoires vraies. Sa parution est prévue pour l’automne 2019.

Une nuitte à Old Orchard

Je bois une autre Budweiser avec mon voisin du Moontide Motel pendant que nos deux familles dorment du sommeil des justes.

On r’fait le monde. Tout semble simple s’a rue Traynor. Tellement simple qu'au boutte de la rue, il y a l'océan. La vie est aussi facile qu'un dimanche matin, comme dans une chanson de Lionel Richie. Il y a l'océan, pis au bout du sable doux, il y a des petits coquillages mignons qui ont été inventés pour occuper les enfants! J'imagine parfois que dans l'une des beach houses, il y a le bonheur qui a loué pour l'été.

Pis un moment donné, dans la pénombre, j'entends le cri entremêlé de pleurs d'une vieille voix. J’me lève, mon partenaire de boisson, lui, trébuche dans son ombre. La scène est pour le moins chaotique. Un vieux bonhomme d'au moins 80 ans en bedaine tient une bouteille de Jack Daniel's dans sa main gauche et dans l'autre une Marlboro. Il est taché de sang et nu-pieds. On dirait qu'il est en transe. Il est assis par terre et il se berce.

Il me regarde. Il avance vers moi d'un pas lent mais certain. Il dépose sa bouteille de Jack Daniel's par terre. Il fouille dans son portefeuille et il me montre sa médaille de guerre.

I did Korean War back in 1953.

Il me dit qu'il n'est pas blessé vraiment, que les blessures sont intérieures. Il m'invite, moi et mon partenaire, à prendre une bière sur son « porch ». J’suis dubitatif à la puissance mille.

Un autre homme arrive en criant avec les deux baguettes dins airs! Il est en bedaine lui aussi.

Are you ok Bobby?

Bobby se tourne vers nous et nous indique que le gars en bedaine, c'est son frère.
Nous avons parlé de la vie malgré tout sur son « porch ». Du bonheur, des femmes, de la boisson, de la musique, et tout ça dans une sublime cacophonie. Bobby nous a pleuré le moment de sa vie qui le définit encore aujourd'hui. Le chaos comme un wézo était bin installé. Il avait fait son nid s’a rue Traynor. Je vous résume sa fin du monde : Il faisait le guet, c'était sa nuitte, comme on dit!
Vers très très tard dans la nuit, Bobby a entendu une série de pas. Il faisait noir comme dans le cul din ours. Il y avait aussi par-dessus la noirceur une petite pluie fine.

Une ombre dans la noirceur faisait contraste avec le ciel coréen. Un bruit sourd s'est fait entendre!
Au dire de Bobby, il a hésité ¾ de seconde, pis il a appuyé sur la gâchette...
¾ de seconde qui ont changé sa vie à jamais. Pas besoin d'une éternité pour définir une personne, que j’me dis en background. On dirait qu'il n'est pu avec nous, mais en 1953, c'est fascinant.

(Traduction libre de ce que Bobby m’a dit)
Il était là devant moi. Il avait la face dans la bouette. Il était nu-pieds. J'ai tué un enfant, que je criais en pleurant. J'ai pris le petit Coréen aux pieds nus dans mes bras et je l'ai bercé à la pluie battante. Et bercé et bercé… je l'aurais bercé jusqu'à en perdre mes bras.

J'ai embrassé Bobby comme le font les hommes en Europe.

Si un jour vous voyez un vieil homme s’a rue Traynor à Old Orchard Beach dans le Maine chercher un petit Coréen nu-pieds dans la nuitte, allez donc lui raconter votre guerre intérieure, car pendant qu'il écoute votre histoire, il oublie la sienne.

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