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Un conte jeunesse inédit de Simon Boulerice lu en direct

Pénélope

Avec Pénélope McQuade

Cette émission n'est pas en ondes actuellement.

Un conte jeunesse inédit de Simon Boulerice lu en direct

Un homme très souriant porte des lunettes et une veste à capuchon.

L'auteur Simon Boulerice

Photo : Jean-François Lemire, Shoot Studio

Simon Boulerice, auteur qui connaît bien le public jeunesse, a écrit un conte tout spécialement pour les jeunes à l'écoute de notre émission spéciale. Intitulé Ça va nous apaiser, le conte raconte le quotidien de deux ados, Michaël et Camille, et de leur maman, Josiane, pendant la quarantaine de la crise de la COVID-19.

Ça va nous apaiser, un conte inédit de Simon Boulerice

Josiane travaille dans le même casse-croûte depuis bientôt 20 ans. Elle élève seule ses deux enfants de 14 et 16 ans. Et actuellement, elle gère leurs larmes. Mouchoirs en spécial à la pharmacie du coin, aspirines consolatrices et caresses antiseptiques. Josiane est à leur entière disposition. Mais ils préfèrent se terrer dans leur terrier, boire toute l’ombre de leur chambre respective.

« Prenez donc un peu de soleil dehors, sur le balcon, pour l’amour, mes amours! »

Son plus vieux, Michaël, vient d’apprendre que son bal de finissants n’aura pas lieu. Et sa plus jeune, Camille, vient de voir sa pièce de théâtre annulée. Leur désarroi à tous deux est immense.

Josiane a toujours été émue de voir, dans le visage de ses enfants, leurs doubles fossettes se creuser pour mettre leur sourire en exergue, guillemets citant leur joie. À présent, ses ados ont la fossette perpétuellement découragée.

Voilà maintenant trois mois que Michaël a acheté sa robe de bal avec son salaire de camelot. Il a choisi une ravissante robe bleue. Le haut est en dentelle, la jupe est en taffetas. Le son que ça fait quand il danse est indescriptible.

Son bal de finissants représentait un moment précieux : la première fois qu’il allait enfiler une robe devant les siens pour se révéler enfin. Il avait mûri sa décision, encerclé la date au calendrier, comme une délivrance annoncée. Date charnière de sa vie. Il y aurait eu le avant et le après. Finalement, il n’y aura rien. À présent, sa robe bleue suspendue au crochet de sa porte semble le narguer.

« Tu peux seulement toucher, mais pas plus. Car non : ça n’arrivera pas! »

Pour sa part, voilà trois mois que Camille apprend ses répliques des Précieuses ridicules. Elle les connaît par cœur. Elle devait jouer le rôle de Magdelon devant toute l’école. Devait se teindre les cheveux en rouge pour l’occasion, ce qui la rendait extatique.

La pièce est annulée, comme le bal de Michaël, comme la compétition de basket-ball et le voyage au Costa Rica de ses amis. Mais à ses yeux, pour elle, c’est pire que tout. Elle aime bien son frère et sa mère, mais sa vraie famille, elle le sait maintenant : c’est sa troupe.

Elle était davantage à la maison dans le local d’art dramatique que dans le demi-sous-sol que loue de peine et de misère Josiane. À présent, chuchoter chacune de ses répliques, c’est une forme de mutilation. Surtout la scène qu’elle jouait avec Marc-Antoine.

C’était le début d’une histoire d’amour, et à présent, le seul lien qu’elle préserve avec lui, c’est virtuel, sur Facetime, qui ne possède pas la fonction « en odorama ». Le déodorant enivrant de Marc-Antoine ne se faufile plus jusqu'à elle.

Depuis le début du confinement, Camille jette des regards hargneux à sa mère, comme si elle était responsable de tout ça. Comme si c’est elle qui avait inoculé le virus dans le patient zéro. Dans le dos de Josiane, Camille marmonne cruellement : « Maman, ta repousse est dégueulasse. » Josiane entend, mais n’a pas la force de répliquer. Elle en a beaucoup sur ses épaules.

Aujourd’hui, en prenant la commande à l’auto d’un homme au regard plus bienveillant que la moyenne, c’est au tour de Josiane de pleurer.

« C’est ma dernière journée de travail. Avec les nouvelles consignes, je perds ma job. Je sais pas comment j’vais y arriver. »

L’homme lit dans son regard l’amplitude de ses angoisses. Trouver l’argent du loyer. Faire l’épicerie à deux mètres de distance. Imposer de nouvelles activités à ses ados. Éviter de les rendre malheureux.

Josiane a peur d’être lourde, alors elle essaie l’humour du mieux qu’elle le peut. Elle fait sien le lapsus entendu cette semaine aux nouvelles et le revampe à sa sauce : « Pour mettre du pain sur la table, j’aurai du pain sur la planche! » Elle remet la monnaie et ferme boutique. Elle s’émeut en regardant les dessins d’arc-en-ciel dans les fenêtres des gens de son quartier. Ça va bien aller. Si seulement c’était vrai pour elle aussi.

Elle passe à la pharmacie faire quelques achats, puis rentre dans son appartement triste, où chaque ado pleure dans sa chambre, avec leur trame sonore personnalisée. Elle déballe de son sac trois teintures de pharmacie : du blond pour elle, du rouge pour Camille, du bleu pour Michaël.

Ce soir, ils vont se faire de nouvelles têtes pour se changer les idées. Josiane va leur dire : « Ça va mettre de la couleur. » Elle espère très fort qu’ils y croiront.

Et puis demain, ils iront flasher leur couleur pour jouer eux aussi aux arcs-en-ciel. En plus, ils annoncent beau. (Après tout, dans tout ça, c’est le printemps.)

Josiane va tirer sa table sur le balcon. Ils vont jouer au « Trou d’cul » à trois, comme dans le temps. Ou au poker avec des 5 sous. Peu importe, du moment qu’elle revoit les fossettes de ses enfants. Josiane va perdre souvent et elle sera heureuse de les entendre rire.

Puis, au milieu de l’après-midi, Camille va dire quelque chose comme : « Oh shit, on a pogné un coup de soleil! » Et Josiane jouera son rôle de maman à la perfection : « Pas de problème, j’ai de l’aloès dans' pharmacie. Ça va nous apaiser. »

Pour Josiane, avoir un coup de soleil, ce sera toujours une bonne nouvelle.

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