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Le côté féministe caché de Céline Dion

On dira ce qu'on voudra

Avec Rebecca Makonnen

Du lundi au jeudi de 20 h 30 à 21 h
(en rediffusion du mardi du vendredi à 00 h 30)

Le côté féministe caché de Céline Dion

Audio fil du vendredi 30 mars 2018
Céline Dion interprète My Heart will Go On à la cérémonie des Billboard Music Awards, en mai 2017, à Las Vegas.

Céline Dion lors de son passage à la cérémonie des Billboard Music Awards, en mai 2017

Photo : Radio-Canada / Chris Pizzello

Céline Dion est-elle féministe? La réponse est loin d'être claire. La diva ne se revendique pas ouvertement comme féministe. Elle est toutefois sans contredit une icône de féminité, de maternité et nouvellement de libération sexuelle et d'indépendance. La chroniqueuse Aurélie Lanctôt discute du potentiel de féministe en devenir de la Céline post-René, la comédienne Julianne Côté rend un hommage monomaniaque à celle dont elle voudrait être la fille, et la professeure de littérature Martine Delvaux lui dédie une déclaration d'amour féministe.

Ma déclaration d'amour féministe à Céline Dion

par Martine Delvaux

Céline Dion et moi, on a le même âge. Ou presque. On est nées toutes les deux en 1968. Une belle année. Quand le pape est venu au Québec, en entendant Céline Dion chanter, je me suis dit que c’était donc possible… d’exister! Sauf qu’après, elle, elle n’a jamais vraiment existé pour moi. Elle, la star planétaire. Moi, la petite féministe.

Google ne donne presque rien quand on cherche « Céline Dion AND feminism ». Sauf une blogueuse qui écrit que Céline Dion est certainement féminine, mais certainement pas féministe!

Au moment d’écrire cette chronique, je finissais de regarder la deuxième saison de la série Jessica Jones. J’ai grandi avec les superhéroïnes (et Céline Dion aussi, j’imagine). La femme bionique, Wonder Woman, les anges de Charlie… Et je me demande, aujourd’hui, si Céline Dion n’en est pas une elle aussi, une superhéroïne, par sa manière d’incarner une super féminité, l’éternel trio qui colle à la peau des femmes, entre souillure et pureté : vierge, mère et pute, tour à tour et en même temps.

Parce qu’elle est la femme d’un seul homme – elle le répète tout le temps, le seul homme qu’elle a embrassé, qu’elle a vu, avec qui elle a couché, qu’elle a aimé, celui qui lui a tout donné, et en plus, il s’appelle Angélil –, on pourrait dire qu’elle est une « supervierge ». Comme on pourrait dire aussi qu’elle est une « supermère » : quand on lui parle de sa célébrité, elle dit et redit que le plus grand bonheur de sa vie reste la maternité.

Et puis, il y a la Céline Dion délurée, celle qui abandonne la colombe pour renaître sur l’autel de la sexualité avec Lolita (trop jeune pour aimer). La chanteuse populaire vendue, quand même, il faut le dire, par son gérant de mari. Celle qu’on a vue parader l’an dernier dans des vêtements hors de prix, et qui nous a tous surpris, photographiée presque nue pour Vogue, 80 000 J’aime dans le temps de le dire.

À presque 50 ans, Céline Dion est enfin épanouie.

René Angélil vient de mourir et, maintenant, she’s the boss, Céline Dion en MILF au bras de Pepe Munoz, elle laisse courir les rumeurs défaisant cet autre cliché qui les englobe tous : la figure de Galatée. Céline Dion transformée par son Pygmalion. Céline Dion en My Fair Lady, petite fille de Charlemagne devenue une mégavedette multimillionnaire, ses traits modifiés à coups de chirurgie esthétique, dents refaites, chevelure teinte, visage maquillé, Céline Dion en mannequin, en poupée.

S’il faut souffrir pour être belle, Céline Dion a souffert bien comme il faut et elle est devenue une super fille, mais quand on est super, on est aussi un peu trop. La fille déborde d’elle-même. Autant elle se donne, autant on la perd. C’est à se demander qui a construit qui, dans cette histoire, je mets le volume à fond et j’entends Céline Dion chanter : « Je ne suis pas celle que tu crois. Je ne suis pas celle-là […]. Je ne suis pas cette fille-là. » Céline Dion n’est pas Céline Dion. On lui pose toujours les mêmes questions, et elle répond toujours de la même façon. Ce n’est pas un disque brisé, c’est sa toile d’araignée.

Céline Dion n’est pas un animal en cage, c’est une bête de scène et des médias. Elle est la reine de la pop et la princesse du Québec. Céline Dion est la première femme à faire de Las Vegas autre chose que le last call d’une série d’hommes désabusés.

Céline Dion l’ambitieuse qui décrit son ascension comme une descente : au début, la tête dans les nuages, puis doucement, elle descend sur terre à force de fabriquer son rêve.

Céline Dion l’entrepreneure, la bâtisseuse, la survivante, la résiliente, celle qui invente sa propre image et qui dit : « Je fais ma vie, let me tell you something, je suis un livre ouvert. » Mais le livre est blanc. On n’arrive pas à lire le texte, les caractères sont trop petits ou trop grands.

Céline Dion qui, avec Alanis Morissette, Shania Twain et Sarah McLachlan a fait des années 90 les années de gloire de la musique canadienne sur le mode riot grrrl. À l’époque, j’étais team Alanis Morissette, mais Céline Dion est celle qui reste. Elle est celle qui n’a jamais laissé tomber, versant super sweet de Madonna, cette autre superhéroïne de la musique avec qui elle partage un goût du kitsch et du faux, ce too much qui me donne l’impression qu’elle aussi a quelque chose de queer. Et, c’est pour cela que, finalement, j’ai commencé à l’aimer, et à l’aimer en tant que féministe.

Justement parce qu’elle donne l’impression de jouer le jeu.

Et justement parce qu’elle parvient toujours à nous échapper.

On dit que sa sincérité est le lieu de sa manipulation, et que ses artifices sont le lieu de son authenticité. Moi, j’aime son ostentation, son côté un peu… à côté. Avec tant d’excès, Céline Dion excède même la féminité.

J’aime que My Heart Will Go On ait été enregistré en une seule prise après qu’elle eut bu trop de café.

J’aime qu’elle chante une chanson de Pink et qu’elle collabore avec Sia : « You saw through the pain, saw through the mask, […] you loved me back to life. »

J’aime la fois où elle s’est fait faire une coupe pixie blond décoloré.

J’aime l’imaginer jeune adolescente, son doigt sur une photo de Michael Jackson, en train de dire à René Angélil : « Moi, je veux être lui. »

J’aime l’entendre répéter que l’artiste qu’elle admire par-dessus tout, c’est Freddie Mercury.

J’aime surtout la rumeur qui circule depuis tant d’années, celle que j’avais moi-même entendue et qui venait de gens du métier, la rumeur qui dit que Céline Dion aime les femmes.

Moi, à coups d’entrevues et de chansons, j’ai fini par aimer Céline Dion.

Et je me dis que le moment est peut-être venu de lui faire une déclaration d’amour. Sous la forme d’une chanson féministe.

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