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Rebecca Makonnen
Audio fil du lundi 15 octobre 2018

#EtMaintenant, la solitude est moins lourde à porter

Publié le

Un poing levé avec les ongles peints en jaune et rose, entouré des mots-clics #moiaussi et #etmaintenant
Où en est le mouvement #moiaussi un an plus tard?   Photo : iStock / iStock/Stéphanie Dufresne

Aujourd'hui, le mot-clic #MoiAussi a un an. La déferlante libératrice a cédé la place à une levée de boucliers d'incompréhension, de rebuffades et d'impunité. Pour souligner ce premier anniversaire, la poète Laurie Bédard a composé un texte qui cartographie la nébuleuse des autres mots-clics nés dans la foulée des dénonciations : #TimesUp, #BalanceTonPorc, #BelieveHer. #EtMaintenant, on en est où?

Le texte de Laurie Bédard

Depuis #MoiAussi

Dans la salle commune d’une école secondaire, une affiche est posée au mur. Sous l’inscription #PourquoiJeN’aiPasDénoncé, les réponses s’accumulent à l’encre noire. Des histoires concrètes, des récits douloureux et pénibles à lire. Puisqu’il y en a partout, je m’en suis fait une collection, comme : « J’étais trop jeune pour comprendre ce qui m’arrivait. » « Je n’ai jamais vu son visage. » « J’étais terrifiée à l’idée de devenir "cette fille-là". » « Comme je suis un homme, j’étais persuadé qu’on ne me croirait pas, qu’on se moquerait de moi. »

Je refusais de revivre ça, de devoir le raconter. Je ne voulais pas blesser mes proches. Personne n’allait me croire. On l’avait vu avec #AgressionNonDénoncée, on l’a revécu avec #MeToo, #BalanceTonPorc, #EtMaintenant, les consciences s’affûtent autant que les réactions s'acèrent. Depuis, nous avons appris que le pouvoir des agresseurs ne se laisse pas arracher par un mot-clic. Je blague.

Nous le savions déjà. #WomensReality.

Depuis, les exemples de maltraitance envers les victimes s’accumulent au même rythme que les histoires qu’elles ou qu’ils dénoncent. Depuis, sous le mépris, il y a pourtant du progrès. Il y a eu #IBelieveHer. Depuis, ça a servi à démontrer le problème. #TimesUp.

Depuis, j’ai entendu le président des États-Unis d’Amérique se moquer publiquement d’une victime. Affirmer que les temps sont donc durs pour l’homme blanc hétérosexuel. #EverydaySexism.

Depuis, une publication sérieuse et jusqu’alors respectée de tous a publié dans ses pages les aléas de la vie d’un agresseur qui a gagné son procès hautement médiatisé.

Depuis, on en a vu des agresseurs s’en tirer avec le soutien de gens importants.

Depuis, quelqu’un qui m’encourageait à dénoncer mon agresseur et qui m’offrait de m’accompagner au poste de police a finalement engagé celui-ci pour un de ses projets. #BelieveSurvivors.

Depuis, je n’ai pas beaucoup dérougi. C’est encore et toujours la même expérience, déclinée en variantes infinies sur fond de honte. Sur les murs de tous les réseaux se tisse encore la courtepointe d’un fléau qui ne s’arrête pourtant pas.

Bonne fête #MeToo. On ne peut pas dire que ce soit la fête. Nonanniversaire #MeToo.

L’histoire se répète depuis des centaines d’années, cela perdure, et depuis un an, quiconque a vécu un traumatisme en lien avec une agression sexuelle a peur de regarder les nouvelles. Une dame a parcouru des kilomètres pour venir se faire arrêter au palais de justice, fatiguée de revivre depuis son salon la même humiliation, à travers celles qui dénoncent et se font publiquement remettre en cause, insulter, accuser de salir des réputations. Nos peines collectives se transforment lentement, mais douloureusement, en pouvoir collectif. #MeTooOneYearLater.

Depuis, les choses changent. Nous sommes passés de l’ère « she was asking for it » à l’ère « assure-toi d’avoir un témoin crédible et collaboratif avant d’être sexuellement agressée ». Le respect des femmes s’acquiert à petites doses et au prix de grands sacrifices. Mais, paraît-il, les temps sont durs pour nos jeunes hommes. #NotAllMen.

Depuis, les victimes se multiplient, mais n’ont pas souvent gain de cause. Il n’y a rien à gagner, ce n’est pas un jeu, on peut seulement chercher la paix. Mais puisqu’on ne pouvait pas simplement les écouter, ces femmes, ces victimes, puisqu’il fallait leur faire la guerre, on a formé des camps, comme dans un jeu. Comme s’il fallait deux camps. On a réduit le problème à des batailles d’idéologies. Comme s’il fallait absolument trouver un adversaire idéologique à une bande de femmes tannées de se faire humilier, pognasser et plus encore.

Depuis, une maman bien intentionnée (c’est dire comment, les mères, des fois) et inquiète que son fils n’arrive pas à se trouver une dame dans cette ambiance de dénonciation et à cause des « milliards de précautions » qu’il faudrait prendre pour ne pas agresser une femme, a inventé #HimToo pour rendre service à son fils qu’elle estimait bien mal pris. Elle a entraîné dans son sillage un raz de marée de témoignages sur comment il serait difficile de respecter la volonté des femmes, et multipliant avec ceux-ci le mépris qui provient de la peur. #Backlash.

Depuis, son fils a « twitté » son désaccord lié aux bonnes intentions de sa mère et annoncé son soutien aux victimes et aux femmes, et salué au passage la non négligeable «  game de mèmes » d’Internet.

#EtMaintenant, la banque des exemples de courage et de force s’agrandit.

#EtMaintenant, la solitude est moins lourde à porter. Toutes les personnes ayant été agressées sexuellement et qui se sont manifestées ont réussi le pari que faisait Alyssa Milano l’an dernier à pareille date. Il y a eu le séisme, l’étonnement, et maintenant l’ampleur du fléau est indéniable. Nous avons manifestement une meilleure idée de la taille du problème.

Il s’est peut-être passé quelque chose d’important finalement, depuis.

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