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<em>Silence, on respire</em>&nbsp; : le puissant témoignage de Marilou Craft

On dira ce qu'on voudra

Avec Rebecca Makonnen

Le samedi de 20 h à 21 h
(en rediffusion le dimanche à 2 h)

Silence, on respire  : le puissant témoignage de Marilou Craft

Portrait de Marilou Craft

Marilou Craft

Photo : Radio-Canada / Stéphanie Dufresne

À souffle demi-coupé par toute cette violence et cette tension raciale, Marilou Craft prend un moment pour nous offrir un micro ouvert à la mémoire de George Floyd, tout en y ajoutant des fragments personnels. L'autrice et dramaturge réapprend à respirer même si l'air est de plus en plus asphyxiant.

Silence, on respire

Ces temps-ci
je suis pas mal préoccupée
par les cochenilles
ces petites bibittes blanches
qui se nourrissent de la sève des plantes
elles aiment beaucoup mon hibiscus

je les comprends
moi aussi

mais elles savent se cacher
si bien que
je ne les avais pas remarquées
avant qu’elles soient
déjà bien installées

avant
il y a encore pas longtemps
je regardais juste mon hibiscus
en temps d’éclosion
quand ça coupe le souffle

puis un bourgeon est tombé
avant d’avoir pu s’ouvrir
juste comme ça
comme coupé
sans aucune intervention
puis un autre tombait
puis un autre

puis c’était
l’état d’urgence
la panique à éviter
en respirant par le nez
puis cette nuit-là Breona Taylor
puis Ahmaud Arbery
puis la distanciation physique
puis le rapprochement
des nouvelles accablantes
la Cooper qui a menacé l’autre Cooper
puis George Floyd
puis Tony McDade
puis Regis Korchinski-Paquet
puis George Floyd
encore
George Floyd encore
et encore
sur tous nos écrans
en boucle à nous rappeler
son souffle coupé
comme celui d’Eric Garner
avant lui
il y a des années déjà

c’est difficile
de respirer par le nez
en sachant qu’on peut pas
le faire en sécurité
surtout en public
sous un masque
qui inspire la menace
plutôt que la sécurité
lorsqu'il est
sur fond noir

regarder mon hibiscus
ça me donne
un peu de souffle

à force de voir
ses fleurs tomber
j’ai commencé
à regarder mieux
c’est seulement là
que j’ai vu
ce qui lui tirait tout son jus

il faut croire la plante
quand elle montre
sa détresse
il faut croire la chute
avant qu’elle arrive

j’apprends
à intervenir

dimanche matin
c’était l’éclosion
enfin
une fleur
ouverte

dimanche après-midi
je participais
à une visioconférence
entre personnes noires

on se disait
notre peur
et surtout notre amour
on se disait
je suis là
je t’entends
je te vois

on a fermé les yeux
on a respiré ensemble

inspire
expire

dimanche soir
on sortait
ensemble
pour faire entendre
pour faire voir
tout cet amour
tout ce respir

on s'est encore pris
des projectiles
et des lacrymogènes
au travers la gorge

je n’ai pas réussi à dormir

le lendemain
c'était hier
la fleur avait flétri
je n’arrivais à rien
ça faisait déjà des semaines
que je n'y arrivais plus

puis on m’a demandé
d’écrire une chronique
pour aujourd’hui
et j’ai voulu laisser tomber
ça aussi

mais c’était le temps
de nommer ce mal
qu’on a à écrire
quand on est occupée
à survivre

il faut d’abord respirer
pour avoir le souffle
pour dire

j’ai dit oui
et je suis sortie
chercher l’essentiel
de l’air frais
de la crème glacée

en rentrant
je vois une intervention policière
au travers ma route
plus je m’approche
plus c’est clair
il y a un homme et une femme
et la police autour
tout le monde est blanc
sauf la femme
noire
comme moi

je ne comprends pas ce qui s’est passé
j’entends deux versions
et pas d’entente

dans celle de l’homme
la femme a agressé
dans celle de la femme
l’homme a agressé
mais c’est l’homme qui a appelé la police
donc c’est l’homme la victime

je ne sais pas qui dit vrai
je ne sais pas si c'est vrai
mais dans ce doute
j’entends l’homme dire

j’ai-tu vraiment l’air
d’être l’agresseur
ici

j’ai le souffle coupé
je me demande
si je suis en train
d’assister à ça
si c'est à ça
que ça ressemble
avant qu’il soit trop tard

la femme y pense aussi
elle nomme George Floyd
une policière répond
que ça n’a rien à voir
avec George Floyd

mais son souffle
est dans toutes nos têtes

je dépose mon sac
je suis mal à l'aise
mon masque me tire les oreilles
je me demande si je peux l'enlever
si je peux partir
mais je ne peux pas savoir
si c'est sécuritaire

ce qui est ben maudit
avec ce virus-là
c’est qu’on ne le voit pas
ce serait plus simple
s’il annonçait sa présence
pour nous montrer
qu’on ne fait pas tout ça
pour rien

je pense à ça
quand les renforts arrivent
à vélo
en voiture
la femme est encerclée
coincée

lui est parti
s’acheter des clopes

elle aussi se demande
si elle peut partir
elle le dit fort
et je ne dis rien
mais nos regards se croisent
et retrouvent
la même peur

mon self-care est après fondre
mais c’est moins important
que le soin que s’apportent
nos regards

je suis là
je t’entends
je te vois
on garde les yeux ouverts
on respire ensemble

inspire
expire
inspire

ça prend
du temps
mais ça finit par finir
on peut partir
un policier me dit

merci pour votre engagement citoyen

je pense que c’est sarcastique
mais je pense que c'est vrai
que j'apprends
à intervenir

quand je rentre
ma fleur est tombée
mais pas sans m’avoir montré
à veiller le souffle
à en témoigner
en attendant
d'en avoir assez
pour faire plus
que seulement
respirer

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