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Josée Yvon dans les mots de Noémie D. Leclerc

On dira ce qu'on voudra

Avec Rebecca Makonnen

En semaine de 20 h 30 à 21 h
(en rediffusion du mardi au vendredi à 00 h 30)

Josée Yvon dans les mots de Noémie D. Leclerc

L'autrice Noémie D. Leclerc

L'autrice Noémie D. Leclerc

Photo : Radio-Canada / Hamza Abouelouafaa

« On finit par s'habituer à l'anormalité » est la phrase qui a marqué Noémie D. Leclerc lors de sa lecture de Danseuses-Mamelouk, l'ouvrage coup-de-poing de Josée Yvon. Imprégnée par les mots de la grande poétesse québécoise, l'autrice de Darlène propose un poème inspiré de son dernier voyage à Los Angeles et qui fait un clin d'œil à l'œuvre d'Yvon.

« On finit par s’habituer à l’anormalité »

Je suis arrivée de Los Angeles mardi
j’y étais pour la Saint-Valentin
j’ai vu des monsieurs qui vendaient des fleurs sur les boulevards
j’ai vu une rose enchantée à l’épicerie
14,99$ as advertised
des rouges des mauves et des bleues électriques
des feuilles de cactus pour manger
un monsieur répare sa moto
des gens qui profitent de la vie dans un parc
ils font un barbecue
ils dansent ils rient
moi je passe à côté
ils lisent des livres
ils ont le temps
des choses qui pressent, mais pas autant
que la limonade
les bananes
les ballons
les gros livres avec des belles photos
les atlas
tellement d’endroits que je ne verrai jamais

je suis dehors
il fait beau, mais le fond de l’air est froid
le soleil me plombe en pleine face
j’ai pas le droit je vis dans l’ombre
depuis que je prends des pilules pour l’acné

à Los Angeles les filles ont pas ça de l’acné
elles ont des cheveux longs blonds
ou brun brillants
elles sont grandes et minces
et j’essaie de leur trouver des défauts
son menton à elle est ben trop long
ses faux cils sont mal posés
son nez est laite
je me compare pas je fais des critiques constructives

Noémie je te présente Molly
elle est parfaite
son menton a de l’allure
ses faux cils ont de l’allure
sont nez a de l’allure
elle doit être conne
fuck elle est brillante
- you live here in LA? What do you do?
- I whistle
elle siffle
la meilleure siffleuse au monde s’appelle Molly et elle est belle comme un coeur
elle porte une robe rouge
et une fleur rouge dans ses longs cheveux cuivrés et je me dis que personne pourrait porter ça sans avoir l’air de l’échapper à son bal des finissants,
mais sur elle
ça a de l’allure
Molly converse avec les oiseaux
et le ciel et le soleil
elle leur parle dans son langage céleste
sa vaisselle est propre
et elle remercie les chauffeurs courtois sur l’autoroute
elle a oublié ton anniversaire, mais tu la pardonnes
elle a brisé le coeur d’un garçon, alors il écrit un album sur elle
c’était la Saint-Valentin et ils se sont recroisés dans un bar
j’étais là
il me l’a présenté
elle portait sa robe rouge et son menton avait de l’allure
lui il portait des jeans et un gilet de soccer, un mal de vivre sous son chapeau
the boy in blue
elle a embrassé quelqu’un d’autre hier
devant lui
il l’a vue
je l’ai vu qu’il l’a vue
he’s a fucking kid he’s like 12 years old
les plus jeune que nous ont toujours 12 ans d’âge

Ici tout le monde est extraordinaire
tout le monde a quelque chose à raconter
personne est là pour rien
moi j’ai rien vécu
je connais rien
j’ai rien à dire
sinon que de raconter la peine que j’ai
j’ai arrêté d’écrire des lettres d’amour
et quand j’y pense ça me brise le coeur

pourquoi j’ai pas d’amis?

je ne veux pas m’endormir
j’ai pas le temps

j’appartiens à rien
ni personne
sinon qu’aux petites choses
que je laisse m’envelopper
encore faut-il les voir
les entendre

« j’aimerais ça être une sugar baby »
que j’ai dit à mon ami Gab en sortant d’un casino
oublier qui je suis
être à quelqu’un
appartenir aux porte-feuilles
j’ai l’air assez jeune
je pourrais plaire aux plus fuckés d’la gang
m’habiller en écolière
les faire payer cher
« tu serais obligé de coucher avec »
ben oui je l’sais
le plus grand des abandons
pénétrée de bord en bord
par les déceptions et la rage de vivre
me remplir avec n’importe quoi pour pas sentir le vide
de ma vie que je passe à m’évanouir

en plus
j’ai besoin d’un père
le mien est parti ça fait un boute
pense pas qu’y va r’venir

j’aimerais faire partie de la communauté des nouvelles putes
celles qui gagnent
celles qui vident les poches de leurs clients
trop seuls
trop fatigués
trop gros trop laids pas assez charmants
qui ont besoin de se coucher
dans une paire de seins de temps en temps
comme dans le temps avec leur maman
pas que les miens sont gros
y se coucheront sur mon cul au pire
je pourrais être une pute caritative
me spécialiser dans les services rendus aux handicapés
aux personnes âgées
on est tous la pute de quelqu’un d’autre anyway

en passant t’as pas d’affaire à juger
tu fais du 9 à 5
ou ben tu 10 à tard,
mais huit heures par jour de travail punché
comme une guenille qui a juste le temps de sécher avant le prochain usage
c’est qui la pute

that’s where i used to do my karate lesson
quelle ceinture
purple
un jour il s’est présenté pour son cours
le prof était pas là
les tapis bleus les autres enfants les parents
ils ont attendus
le prof est jamais arrivé
ils ont quitté
le prof est jamais revenu
il a disparu
il parait qu’il aurait fendu quelqu’un en deux

ma mère dans son salon m’a dit
« Noémie tu vis ma vie de rêve »,
mais moi j’ai rien vécu
je suis vide
et la seule chose que je peux faire
c’est laisser les petites choses m’envelopper serrée
m’étouffer comme du monde
encore faut-il voir la beauté
l’entendre
dans un gars de 40 ans qui me dit
hey c’est là que j’ai pris mes cours de karaté
je sais pourquoi, mais ça me prend
de penser qu’un jour
un gars de 40 ans prenait des cours de karaté
dans un petit quartier tranquille à LA

moi j’écris pas comme Yvon
« une mandibule avec une véhémence inouïe »
je dis pas ça des affaires de même
j’ai pas le temps
j’ai rien vécu
j’ai rien à dire
sinon que de raconter la peine que j’ai

« une mandibule avec une véhémence inouïe »
une bouche qui agit d’une manière tellement passionnée qu’incroyable
je peux raconter ma grande tristesse
ou sucer une queue comme du monde pour finir la job asap
avec une bouche qui agit d’une manière tellement passionnée qu’incroyable

peut-être que
je suis ordinaire
ou peut-être que je me suis juste habituée à l’anormalité

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