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Rebecca Makonnen
Audio fil du jeudi 17 octobre 2019

Engagement pour l’amour en cette campagne électorale

Publié le

La poète Daria Colonna
La poète Daria Colonna   Photo : Gracieuseté de l'auteure

En ces temps de campagne électorale, la poétesse montréalaise Daria M. Colonna s'est mise à éprouver une amertume envers la politique partisane et ses effets sur la société. Dans cette lettre inspirée de son recueil Ne faites pas honte à votre siècle, elle laisse son cynisme de côté pour laisser place à l'amour.

je n’ai jamais aimé l’insistance au vote

cet espèce de « holly grail » du choix
alors que la conscience critique de notre monde
va jusqu’à nous enjoindre à nous demander
si nous choisirons ou non de mettre au monde des enfants

je n’exagère pas : partout cette question autour de moi est posée, à raison

et puis les élections, je pense, quelle lassante comédie
la comédie du parloir, de l’urne, des pancartes du « boys club »
des cartes cachées dans les manches, des mots vides
des mots qui ne goûtent rien, des mots bouillis trop longtemps
pendant que sont boudées nos littératures, notre intelligence
mon métier est celui du poison : essayez-le

sauf que les personnes qui souffrent
de cette dégradation sociale et climatique
sont trop réelles, et trop réels sur leurs vies sont les impacts
des décisions prises par ces visages sur les pancartes élues

peu importe sa classe sociale
nous avons tous et toutes hérité du monde
les morts et les mortes sont sérieuses, elles nous concernent
mais, vrai que la politique est un théâtre déphasé
des enfants du siècle, des problèmes du siècle
alors je trouve ça compliqué de choisir la cravate
la moins laide de cette usine à faire bonne figure

je me souviens avec les filles de mes insomnies
nous jouions dans les pharmacies crayeuses
en semant des blagues dans les commentaires
des garçons qui nous expliquaient la vie

on avait, pour habiter l’histoire, nos voitures fumantes
on priait Montréal de nous laisser quitter les humains
d’abandonner le rose, le café trop cher, l'être-au-salon
nous préférions l’acte criminel dans l'air libre des promesses sérieuses
nous savions déjà que les sourires sont des professions

nous parlons aujourd’hui à travers le sang des naissances
nous investissons l’esprit comme un métier à tisser
certaines usent des rubans dans leurs Adieux
d’autres avec des listes, c’est vrai, mais un cœur sauvage
nous regardons si souvent vers le haut
- ce n’est pas pour regarder les pancartes électorales -
sans doute désirons-nous plus simplement le ciel
depuis l'habitude d'avoir en tout lieu
le soleil dans la gueule

j’avoue, à elles je fais confiance
quand l'époque distille la tristesse
dans des alambics
nous buvons ensemble
l'esprit de la laideur

et cet esprit, comment le dire à mon enfant
qui vient d’apprendre à marcher
aux portes de cette comédie

comment dire sinon
pardonne-moi de n’avoir pas su
abandonner l’humain avant
d’en faire une bordée de babillages

le crime est une dose
à deux faces dont il faut éviter
de se faire tirer le portrait
et pourtant, quelle ribambelle placardée
dans les rues de Montréal

peut-être faut-il fuir
la cohorte de visages
pour défaire les beaux discours
comme des couches à changer
sur le cul des illuminations
pour grimper sur le dos des attentats
avec une mitraillette à papillons

et faudra-t-il
demander pardon
d’avoir déposé
sur les trottoirs
un nouveau régiment
de désirs et de faim
alors que de toi mon enfant
je ne sais encore rien
c'est le train qui passe
par nos corps
je traverse
je pense
sagesse et vide
je pense paix, mémoire, respect

et je t’aime depuis le début de cette comédie1
là, traversant, tu verras mon amour l’ère des grandes migrations. Tu croiseras des aigles noirs avec des badges dans les yeux et des fusils pour la flamme séculaire, postés aux frontières, affectés à la surveillance des peaux, des vêtements, des signes. Tu verras des marées de peuples amputés de peuples, des marches punitives, des océans de mères et d’enfants sans chaussures, baissant les yeux devant les grands oiseaux du bagne. Tu verras des amis tuer pour la Sécurité, ce sera ça, la nouvelle religion, le nouveau bagage. On cherchera des plaines pour reconstruire l’hiver, des montagnes pour prier, de l’eau pour continuer la vie, des forêts pour se coudre des nuits de passion. Et coudre, disait la couturière, c’est découdre, et recoudre. Alors tu verras les lumières de la richesse exploser avec le soleil flamboyant des émeutes. N’oublie pas tes allumettes pour hanter la nuit

tu nous enfermes déjà
dans l'aube
c'est ma peau qui se lève

je sais moi aussi
j’ai lu moi aussi
j’ai vu moi aussi
je connais le monde
que je te lègue
vrai que la fenêtre est courte
où je t’ai désiré
mais adieux la cohérence
c’est peut-être le beau qui est radical
c’est aux pieds de la vie que je choisis de répandre mes os

alors, si je comprends profondément celles qui refuseront de mettre des enfants au monde, j’aimerais partager, à toutes celles qui font honte au siècle en donnant une chance à l’amour, ces paroles de la magnifique trame sonore des Fleurs oubliées, d’André Forcier :

brûle au gré du vandalisme, ma chum
on est peut-être la dernière gang de bums
faut être digne d’être la dernière gang de bums
aller l’amour il te reste combien d’allumettes?
Allez les enfants il vous reste tout plein d’allumettes


1. Carole David

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