Vous naviguez sur l'ancien site
Aller au menu principal Aller au contenu principal Aller au formulaire de recherche Aller au pied de page
Ici Radio-Canada Première

Contrôleur audio

Extension Flash Veuillez vous assurer que les modules d'extension (plug-ins) Flash sont autorisés sur votre navigateur.

Chargement en cours

Rebecca Makonnen
Audio fil du mardi 24 septembre 2019

Lettre d'amour à Nelly Arcan par Karine Rosso

Publié le

Nelly Arcand
L'auteure Nelly Arcan s'est enlevée la vie en septembre 2009.   Photo : Marcelo Troche

Nelly Arcan a mis fin à ses jours le 24 septembre 2009, il y a 10 ans jour pour jour. L'autrice de Putain avait bousculé le monde littéraire par la force de sa plume et par son regard lucide. Pour souligner cet anniversaire funèbre, mais aussi pour célébrer l'héritage laissé par l'écrivaine, la cofondatrice de la librairie féministe L'Euguélionne Karine Rosso lui a écrit une lettre d'amour.


Chère Nelly,

Je m’adresse à toi au « tu » comme si je te connaissais. Comme s’il suffisait de lire une écrivaine pour savoir qui elle est, comme si les mots pouvaient révéler quoi que ce soit.

Je ne sais pas si ces paroles se perdront dans des ondes inconnues ou sous le ciel béant que tu décrivais. Ton regard se posait sur tout ce que la société tentait de cacher, dans le reflet renversé de notre image de marque, dans les plis de nos vies échouées sous les draps.

Non, Nelly, je ne te connais pas, mais je sais qu’il arrive que l’on soit submergée par le vide qui afflue par vagues. Tu es partie trop tôt pour connaître les nuits avalées par les médias sociaux, mais tu en avais (pré)senti les effets pervers : les filtres ensoleillés, la mise en scène des corps, les injonctions répétées à performer le bonheur. Très tôt, tu avais compris qu’il fallait être heureuse et depuis, tu disais vivre sous pression. En résistante, tu as refusé toute la charge qui nous incombe.

Chère Nelly, je ne sais toujours pas si je suis digne de marcher dans tes pas, j’ignore si je suis capable de mourir au combat, mais je veux te saluer au nom de toutes les femmes. Les mères dépressives et celles que tu appelais les larves, celles qui sombrent avant même d’avoir pris le large par peur de ne pouvoir atteindre un autre continent. Celles aussi qui semblent parfaites et qui croulent sous l’anxiété de performance ou qui laissent leurs projets artistiques à demain.

Pour moi, ton destin est lié à celui de Virginia qui se demandait si elle passerait l’après-midi, si elle pourrait regarder Leonard sans lui avouer qu’elle voulait en finir, tant elle tentait de convoquer le monde des vivants. Sacrifier sa vie ou son œuvre pour appeler la justice à la barre des témoins... Virginia Woolf, Sylvia Plath, Alejandra Pizarnik, Huguette Gaulin, on pourrait continuer tant la liste est longue, tant l’accession des femmes à l’écriture s’est faite dans la honte, dans l’épuisement infini des abus de toutes sortes.

Et même lorsqu’on écrit, il faudrait pouvoir survivre aux critiques qui voient de la facilité dans l’écriture en fragments, qui ne voient qu’une forme là où le fond crie de douleur... Non, je ne t’ai pas connue, Nelly, mais je connais intimement cette histoire. Je la vis depuis que je suis enfant, quand on me disait de me tenir droite et de laisser parler les hommes importants. Quand on m’ordonnait de me taire et de baisser les yeux. Mais ce ne sont pas que nos pères, ce sont aussi nos sœurs qui nous ont domptées à coups de jugements. Tu étais trop lucide pour ignorer les rapports de pouvoir entre celles qui se croient affranchies et les autres, celles dont il faudrait (nous dit-on) « éveiller les consciences ». Tu dénonçais le harem patriarcal qui encourage les femmes à tout vouloir à la fois, parce qu’elles « le valent bien », dit la publicité, et aussi parce que toute forme de faiblesse ou d’échec doit être évacuée du discours dominant.

Or, tu refusais de jouer aux femmes fortes qu’on veut nous vendre, tes mots montraient tes plaies à la face du monde, sous les projecteurs et les vitrines du monde entier… Je te cite, dans Folle : « Chez moi, écrire voulait dire ouvrir la faille, écrire était trahir, c’était écrire ce qui rate, l’histoire des cicatrices, le sort du monde quand le monde est détruit... » Ce qu’on a vu comme de la déviance, Nelly, n’était peut-être au fond que de la désobéissance, du courage ou de la témérité. N’y a-t-il pas une irrévérence dans le fait de croire qu’une femme peut elle aussi faire le voyage au bout de la nuit? Qu’elle peut explorer les bas-fonds ou les souterrains de Dostoïevski en osant affronter nos démons collectifs?

Tes écrits, comme ceux de tant d’écrivains avant toi, tendent vers le gouffre où s’abîment les réflexions sur le monde. Si tu n’avais pas été femme, on aurait peut-être vu l’humanité de ton discours. Mais on a préféré te confondre avec la folle ou la putain... On a refusé de tourner notre regard vers les malaises sociaux que tu nous pointais :

Car il n’y a pas qu’en Occident que les femmes sont appelées à dépenser pour correspondre aux normes. Il n’y a pas qu’ici que la publicité fait tourner la roue de la consommation des corps. On se fait débrider les yeux, défriser les cheveux et blanchir la peau à coup de crèmes décolorantes. On contrôle notre poids et moule notre corps à celui de celles dont les photos nous hantent... Ton histoire m’a permis de regarder autour de moi, Nelly, de reconnaître les femmes qui ne mangent pas, qui sont engagées dans la haine de soi ou dans la lutte éternelle contre le vieillissement. Et même lorsqu’on résiste, quand on se croit à l’abri de la pression, notre destin est lié à celui des autres femmes dont nous croisons la trajectoire, car nous sommes « les unes les autres »...

Nous sommes les doutes et la confiance d’un monde, nous sommes nos mères et nos filles à la fois. Et c’est peut-être ce qui me donne espoir... J’aurais aimé que tu vives pour voir toutes ces femmes qui ont eu le courage de dénoncer leurs agresseurs, qui se sont mises ensemble pour lutter contre le harcèlement, la grossophobie, la représentation raciste des corps. Si seulement tu avais vu les nouvelles générations d’adolescentes rebelles et les cohortes d’étudiantes avec du cœur au ventre. Tu es partie trop tôt, Nelly, pour voir les femmes qui arborent el panuelo verde, le foulard vert, et qui défendent le droit à l’avortement au sud du continent.

Les assauts répétés contre nos vies et nos droits ne sont que la pointe visible d’une violence insidieuse. Rien n’est jamais acquis, n’as-tu cessé de nous dire, lorsque nous pensions disposer librement de notre corps. Je te remercie, Nelly, de ne pas m’avoir laissé croire que j’étais entourée de forces nulles. On t’a condamnée alors qu’aucune d’entre nous ne pourrait te lancer la première pierre. Car tu n’es évidemment pas une ennemie, Nelly, mais bien une alliée. L’alliée des femmes qui tentent de s’aimer malgré l’industrie qui carbure à notre stress, l’alliée des jeunes filles et des féministes, pour qui tu resteras une pionnière. Oui, tu es partie trop tôt, Nelly, mais sache que nous ne t’oublierons pas. Ta lucidité, ta plume et ta révolte accompagneront nos luttes, tant qu’il le faudra... Tant qu’il y aura des choses à écrire pour le monde des vivants.

À lire : Mon ennemie Nelly, Karine Rosso, Hamac

Chargement en cours