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Rebecca Makonnen
Audio fil du mercredi 10 avril 2019

Une version « blackface » de Porgy and Bess à l'Opéra de Hongrie

Publié le

De gauche à droite : Aniko Bakonyi (Serena), Andras Palerdi (Porgy), Orsolya Hajnalka Roser (Clara) et Gabriella Letai Kiss (Bess) pendant une répétition de «Porgy and Bess» de George Gershwin au Erkel Theater du Hungarian State Opera à Budapest.
L'Opéra de Hongrie a demandé aux interprètes de Porgy and Bess de signer une déclaration qui les identifient comme Afro-Américains.   Photo : Associated Press / Marton Monus

L'Opéra national de Hongrie présente, jusqu'au 17 avril, la pièce Porgy and Bess. Selon les volontés du compositeur George Gershwin, la distribution de cet opéra doit être exclusivement composée de chanteurs noirs. Or, Szilveszter Ókovác, le directeur de l'Opéra, a trouvé un moyen de contourner les exigences du créateur en demandant à sa distribution, entièrement blanche, de signer un document dans lequel chacun déclare s'identifier comme Afro-Américain, ce qui a soulevé une immense polémique. Droit de réplique à la dramaturge Marilou Craft.

Porgy and Bess, qui a été présenté pour la première fois en 1935 aux États-Unis, raconte l'histoire d'une communauté afro-américaine aux prises avec le racisme et la violence. Le compositeur, George Gershwin, a refusé à de nombreuses reprises que la pièce soit montée par des compagnies qui souhaitaient présenter l'opéra en « blackface  », soit avec des interprètes blancs maquillés en personnages noirs. Dans son testament, il demande que la pièce ne soit jouée que par une distribution noire.

Pour contourner cette dernière volonté, le directeur de l'Opéra national de Hongrie, Szilveszter Ókovác, a donc demandé à sa distribution blanche de signer la déclaration suivante.

Je soussigné déclare que l'origine et l'identité afro-américaines sont une partie inséparable de mon identité. C'est pourquoi je suis particulièrement heureux de jouer dans l'opéra de George Gershwin Porgy and Bess.

Déclaration soumise aux interprètes blancs de « Porgy and Bess » par l'Opéra national de Hongrie

Selon les informations rapportées par le quotidien The New York Times, la moitié des 28 interprètes aurait accepté de signer la déclaration. Sargent Aborn, de la succession Gershwin, dit que la production se fait sans licence.

La lettre de Marilou Craft

« Szilveszter.

Tu permets que je te tutoie?
Je vais le faire même sans connaître ta réponse, parce que je suis artiste, et je crois que tu serais d’accord que les artistes, ça se permet des exigences.

On te demande si c’est raciste de monter Porgy and Bess avec une équipe entièrement blanche pis écoute, je trouve que c’est une question légitime.

Parce que ses créateurs avaient UNE exigence : que ses interprètes soient toutes et tous noir·e·s…

Mais aussi parce c’est l’adaptation d’une pièce, qui est adaptée d’un roman, qui est inspiré de l’histoire d’une vraie personne, Samuel Smalls, un homme noir de Charleston, en Caroline du Sud.

En fait, DuBose Heyward, l’auteur du roman, s’est tellement inspiré de la vraie vie de vraies personnes noires de Charleston que, pour adapter son roman à la scène, lui et sa femme, la dramaturge Dorothy Heyward, ont exigé que les interprètes soient tous et toutes noir·e·s, même si ce n’était pas du tout courant à l’époque. C’est comme ça qu’à Broadway, en 1927, 62 interprètes noir·e·s se sont retrouvé·e·s sur scène en même temps, alors qu’on ne les voyait quasiment jamais là.

On dirait que ça prenait juste une exigence d’artiste pour que ça se produise. Ç'a été un énorme succès, qui a capté l’attention des frères Gershwin, qui en ont fait l’opéra hyper populaire que tu trouves manifestement encore pertinent aujourd’hui, tout ça en maintenant l’exigence d’une équipe noire.

Donc, pourquoi ne pas respecter ça?

Ton metteur en scène (Andras Almasi-Toth) dit que la mise en scène doit évoluer, et que puisque Porgy and Bess se passe dans le Charleston dans les années 30, ça donne à l’œuvre une « qualité de conte de fées, dénuée des vrais aspects de la vraie vie ».

Sauf qu’à Charleston, la vraie vie, ce n’était pas du tout un conte de fées à cette époque-là, c’est justement ça que DuBose Heyward représentait avec l’histoire de Porgy. 
Ça ne l’est toujours pas à cette époque-ci. C’est à Charleston qu’en 2015, un jeune Blanc est entré dans une église afro-américaine pour fusiller les personnes noires qui s’y trouvaient. Ça fait même pas un an que le conseil municipal a officiellement présenté ses excuses à sa population noire pour son rôle actif dans son oppression, par l’esclavagisme et les lois ségrégationnistes.

Dans ce contexte-là, est-ce que c’est vraiment une bonne idée de monter Porgy and Bess sans aucune personne noire?

Même plus simple que ça, Szilveszter : mettons que je te demande de penser à des opéras dont les personnages sont tous et toutes noir·e·s, que tu arrives juste à m’en nommer un ou deux, mais que tu choisis quand même un de ces deux-là pour ton équipe entièrement blanche.

Et que, pour te justifier, tu patines avec des questions similiphilosophiques comme, je te cite :

  • « De quelle couleur est le noir sur l’échelle Pantone? »
  • « Un des grands-parents de Barack Obama était blanc, serait-ce correct qu’il joue dans Porgy and Bess? »
  • « Resteriez-vous calme si vous payiez pour un produit affiché en vitrine, mais qu’on vous disait ensuite que vous ne pouvez pas l’acheter parce que vous n’êtes pas noir·e? »

Ben je te dirais que le noir est de couleur noire, que Barack Obama est noir, mais pas chanteur d’opéra, et que tu peux ben acheter le seul produit pour cheveux crépus en boutique, mais après, chiale pas si tu te ramasses avec les cheveux gras pis qu’on te dit que ça fait dur.

Au fond, Szilveszter…
Moi aussi, je pense que la société évolue, que les œuvres ne vieillissent pas toujours bien.
Faut-il « vendre ou rénover » le répertoire? C’est une bonne question, que pose d’ailleurs l’auteur et metteur en scène Alexandre Fecteau, lui-même inspiré par Canal Vie.
Moi, honnêtement, je le sais pas.

Mais les créateurs de Porgy and Bess se posaient les mêmes questions.
Parce qu’ils n’ont pas seulement exigé des interprètes noir·e·s.
Ils les ont aussi crédité·e·s comme collaboratrices et collaborateurs à la création.
Ils reconnaissaient que c’est grâce à leur présence et à leurs contributions que l’œuvre a pu exister.
Ils voulaient s’assurer que les personnes noires continuent à en faire partie.
Leur exigence, finalement, c’était de respecter les personnes représentées.

Alors, est-ce que c’est raciste de les exclure?

Ce que je sais, c’est que la pire façon de répondre à cette question-là, c’est sans elles. »

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