•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Les années lumière

Avec Sophie-Andrée Blondin

Le dimanche de 12 h 10 à 14 h
(en rediffusion le dimanche suivant à 4 h)

Minamata : les traumatismes d’une ville intoxiquée au mercure

Audio fil du dimanche 28 avril 2019
Une image graphique montrant un poisson dans l'eau incommodé par un liquide sortant d'une usine.

Les rejets des eaux usées d'une usine intoxique les poissons de mercure.

Photo : iStock / laymul

Tchernobyl, Bhopal... Quand on pense aux grandes catastrophes environnementales qui ont marqué le 20e siècle, ce sont ces noms qui nous viennent en tête. Mais on oublie Minamata, au Japon, où le déversement de produits chimiques dans la baie a empoisonné des milliers de personnes au mercure. Renaud Manuguerra-Gagné revient sur ce drame.

Minamata est une ville côtière située au sud du Japon. Sa spécialité : les pêcheries. Dans les années 50, soudainement, les chats ont commencé à perdre complètement leur sens de l’équilibre. Ils titubaient et couraient en rond avant d’entrer en convulsion et, tôt ou tard, de mourir. On a appelé cela la « maladie du chat qui danse ».

C’est un nom qui ne reflète pas du tout la gravité de la situation.

Renaud Manuguerra-Gagné

Les chiens, les cochons et certains oiseaux faisaient de même. Puis une fillette de 5 ans connaissant des symptômes similaires a été hospitalisée. Perte du langage, problèmes moteurs, convulsions... Les cas humains se sont multipliés : des personnes voyaient leur corps ravagé de spasmes incontrôlables. Certaines ont même perdu la vue ou l’ouïe.

Une semaine plus tard, déjà, les médecins de la ville ont sonné l’alarme. Ils ont envoyé une note à leurs supérieurs pour les informer qu’une mystérieuse maladie neurologique se répandait dans leur région. On l’a surnommée la « maladie de Minamata ».

Une cause difficile à trouver

Malgré que des chercheurs aient été dépêchés sur place, six mois plus tard, la maladie de Minamata avait emporté la vie de 14 personnes et atteint une cinquantaine d’autres. Tous ces malades avaient un point commun : ils étaient issus de familles de pêcheurs et ils se nourrissaient tous de poissons ou de fruits de mer.

Les chercheurs se sont donc tournés vers les mammifères marins pour poursuivre les recherches. Leur constat : ceux-ci étaient remplis de métaux lourds, et lorsqu’on nourrissait des animaux de laboratoire avec, ces bêtes développaient rapidement les mêmes symptômes. Ce n’est qu’en 1959 que les chercheurs ont pu confirmer qu’on avait affaire à une contamination au mercure.

L’une des plus grandes usines de produits chimiques du Japon, Chisso, était justement installée à Minamata. Elle représentait un moteur économique important pour la ville de pêcheurs.

« En 1932, on a commencé à y synthétiser de l’acétaldéhyde, une molécule essentielle pour la fabrication de plusieurs produits comme des teintures, des cosmétiques ou du plastique. Une façon peu coûteuse et efficace de fabriquer l’acétaldéhyde est d’utiliser du mercure comme catalyseur, un agent qui favorise une réaction chimique », explique le chroniqueur Renaud Manuguerra-Gagné.

Qu’est-ce que le mercure?
C'est un métal toxique qui, dans sa forme métallique (qu’on trouve notamment dans les vieux thermomètres), s’absorbe difficilement par la peau ou le système digestif.

En quoi est-il dangereux?
Si le mercure est plutôt inoffensif dans sa forme métallique – mais quand même toxique –, c’est lorsqu’il est absorbé puis rejeté par des bactéries dans l’eau qu’il se transforme sous sa forme la plus dangereuse : le méthylmercure. Cette forme s’absorbe quant à elle aisément par le corps et cause beaucoup de dégâts.

Les risques du métal étaient déjà connus. À Minamata, le mercure qui se trouvait dans les eaux usées de l’usine était rejeté directement dans la baie. Même si les quantités étaient faibles au départ, elle s’est multipliée dans les années 60, en même temps que l’usine est devenue la troisième en importance au Japon pour la production d’acétaldéhyde.

« D’énormes quantités de mercure se sont alors retrouvées dans la baie, puis dans la chaîne alimentaire », indique Renaud Manuguerra-Gagné.

Arrêter la maladie

Une fois que l’on connaît la source de la maladie, des mesures peuvent être mises en place. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit à Minamata. Le déversement n’a toutefois pas été immédiatement arrêté. Des bassins de rétention ou des méthodes de filtration ont été instaurés, mais le mercure continuait de se retrouver dans l’environnement. C’est seulement lorsque Chisso a mis fin à la production d’acétaldéhyde, en 1968, que la crise a arrêté, soit 12 ans après la découverte de la maladie.

Quelques chiffres sur le déversement de Minamata

  • Le déversement a duré 30 ans.
  • Des centaines de tonnes de mercure se sont retrouvées dans l’environnement.
  • Le nettoyage de la baie s’est terminé en 1997.
  • Jusqu'à 3000 patients ont été reconnus comme étant atteints de la maladie de Minamata.
  • Il ne reste que 500 survivants de la maladie.
  • Quelque 170 millions de dollars en frais médicaux et en dédommagement ont été versés.
  • Jusqu’à 50 000 personnes auraient été affectées par les déversements.
  • Des batailles légales ont encore lieu aujourd’hui.

« La ville de Minamata a aussi donné son nom à une convention de l’Organisation des Nations unies (ONU) qui est entrée en vigueur en 2017, et dont l’objectif est d’interdire la production et le commerce de produits contenant du mercure d’ici 2020 afin d’éviter qu’un tel drame ne se reproduise », conclut Renaud Manuguerra-Gagné.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Vous aimerez aussi