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L'animateur Martin Labrosse
Audio fil du lundi 11 juin 2018

La coopérative de santé de Beauharnois lutte pour sa survie

Publié le

Un médecin assis à son bureau devant un écran d'ordinateur.
Simranjit Ghumman est le premier médecin de famille à s'être joint à la coopérative de santé de Beauharnois.   Photo : Radio-Canada / Marie-Ève Cousineau

Après une « opération séduction » qui aura duré trois ans, la coopérative de santé de Beauharnois est parvenue à attirer des médecins de famille. Mais voilà qu'elle manque de membres. Ce problème remet non seulement en question son existence, mais aussi le modèle de la coopérative de santé.

Il y a quatre ans à peine, aucun médecin de famille ne pratiquait dans la ville de Beauharnois. Ses quelque 13 000 habitants n’avaient accès qu’à une clinique sans rendez-vous au Centre local de services communautaires (CLSC) deux avant-midi par semaine. Autrement, ils devaient se rendre à Salaberry-de-Valleyfield ou à Châteauguay, à environ une vingtaine de minutes de route.

« À l’époque, le dernier médecin de famille de Beauharnois était tombé en [congé de] maladie, raconte le maire, Bruno Tremblay. Les précédents avaient pris leur retraite ou étaient décédés. L’offre de santé était à son plus bas niveau. »

Pour attirer des médecins sur son territoire, la communauté s’est mobilisée et a créé, il y a trois ans, une coopérative de santé. Des acteurs locaux ont participé à son financement, notamment la Caisse populaire Desjardins Beauharnois et le Centre local de développement Beauharnois-Salaberry.

La Ville de Beauharnois s’est beaucoup investie dans le projet. « C’est triste parce que malheureusement, on couvre un désengagement de l’État, déplore Bruno Tremblay. J’en conviens parfaitement. Personnellement, je me suis pilé un petit peu sur le cœur pour adhérer à la coop, parce que je trouve que ce n’est pas la formule qu’on a retenue au Québec. Mais si on veut s’en sortir, c’est la façon de demander aux gens de contribuer pour qu’on puisse y arriver. »

La coopérative est située dans un bâtiment municipal que la Ville a dû réaménager. « Nous chargeons à la coopérative un loyer très bas de 200 $ pour couvrir, par exemple, le coût du chauffage », explique le maire. La coopérative doit aussi rembourser les aménagements locatifs, qui atteignent de 600 $ à 800 $ par mois.

Des médecins, mais pas assez de membres

Cet automne, la coopérative de santé de Beauharnois comptera cinq médecins de famille et un pédiatre. Le problème, c’est que trop peu de citoyens y adhèrent. Actuellement, environ 1500 personnes en sont membres. « Pour atteindre la viabilité, il faudrait en avoir 2000, idéalement 3000 », indique la directrice de la coopérative, Nancy Sotto.

Pour devenir membres, les citoyens doivent payer une part sociale de 10 $, puis une cotisation annuelle de 100 $. Les parents paient en plus 25 $ pour un premier enfant, mais rien pour les autres. Cela ne leur assure toutefois pas d’avoir accès à un médecin de famille. Les médecins de la coopérative, qui participent au Régime d’assurance maladie du Québec (RAMQ), soignent les membres comme les non-membres. Rémunérés par le gouvernement, ils doivent prendre en charge en priorité les patients du guichet d'accès à un médecin de famille.

Quel est l'intérêt de devenir membre, alors? D'abord, pour avoir droit aux divers services offerts, souligne Nancy Sotto. Par exemple, une infirmière praticienne, employée par la coopérative, fait des prélèvements sanguins gratuits sur rendez-vous. Les membres bénéficient aussi de tarifs préférentiels pour des services non couverts par la RAMQ, comme l’orthophonie et la psychologie. Une clinique mobile se rend même à Saint-Stanislas-de-Kostka une fois par mois.

Claudine Poirier, une résidente du secteur Melocheville à Beauharnois, estime que l'adhésion en vaut le coût, même si nous finançons le système de santé québécois à travers nos impôts. « Même si je suis un peu contre le fait de payer pour avoir des soins de santé, je trouve que c'est une solution qui n'est quand même pas si mal parce que c'est un projet communautaire, explique-t-elle. C’est la communauté qui s'implique, ça ne donne rien de plus aux médecins qui, je considère, en ont déjà pas mal. »

Inscrite au guichet d’accès à un médecin de famille, Claudine Poirier n’a pas eu de médecin de famille attitré dès le départ. Mais elle en a finalement obtenu un de la coopérative à la suite d’un problème de santé important.

Pour les nouveaux médecins, le modèle de la coopérative de santé peut être attrayant. Parmi les avantages, il y a le loyer « accessible », selon la directrice de la coopérative, et la présence d'une infirmière, employée de la clinique, qui épaule le médecin.

C’est ce qui a séduit le jeune médecin de famille Simranjit Ghumman, le premier à s’être joint à la coopérative. « Le loyer est très, très compétitif, dit-il. Mais encore là, il ne faut pas juste regarder le loyer. En tant que médecin, ça me permet vraiment de travailler avec une infirmière, d'avoir un ratio infirmière-médecin d'un pour un. Ce n’est pas évident, les cliniques qui ont ça. Ça me permet beaucoup plus de déléguer. »

La coop de santé, un modèle contesté

Le Québec compte une cinquantaine de coopératives de santé. Leur nombre a explosé entre 2007 et 2012. « C'est le moment où toute une série de gens plus préoccupés par leur portefeuille que par les soins se sont dit : "On a trouvé une passe, puis on va arriver à contourner la loi", pense le professeur en sciences infirmières de l’Université de Victoria Damien Contandriopoulos. Et ils l'ont fait de façon éhontée. Il y avait des coopératives de santé en plein centre de Montréal qui chargeaient plusieurs centaines de dollars pour avoir accès à un médecin. C'était parfaitement illégal. » En 2013, la RAMQ a d’ailleurs publié un rapport d’enquête à ce sujet.

Damien Contandriopoulos comprend les petites communautés de tenter par tous les moyens d’attirer des médecins de famille. Mais il croit que les coopératives de santé ne sont qu’une « béquille, pas la solution » : « Ça ne justifie pas qu’à la fin, on demande aux gens de la communauté de payer plus cher que les autres pour avoir accès aux soins médicaux. »

Jean-Pierre Girard, chargé de cours et chercheur associé à la Chaire de coopération Guy-Bernier à l'École des sciences de la gestion de l'Université du Québec à Montréal, croit au contraire que les coopératives de santé sont tout à fait légitimes dans le système de santé actuel. « Malheureusement, au Québec, ce qui domine les services de santé de première ligne, c'est une logique marchande, croit-il. Parce que c'est souvent des pharmacies qui sont propriétaires de cliniques, et elles vont seulement dans des marchés solvables. C’est sûr que si la clientèle n'est pas assez nombreuse, ce type de clinique, qui appartient à des pharmacies, ne sera pas présent. »

Dans l’avenir, le maire Bruno Tremblay souhaite que la coopérative de santé de Beauharnois se transforme en un groupe de médecine familiale, qui offrira divers services de santé, comme des radiographies et des échographies. Il s'agit selon lui d'un objectif réaliste. Mais d’ici là, elle doit d’abord assurer sa survie.

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