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Marie-Ève Tremblay
Audio fil du mercredi 2 janvier 2019

Montréal musical : le mythe de 2005

Publié le

Arcade Fire
Arcade Fire   Photo : Facebook/Arcade Fire

Que reste-t-il de l'effervescence qui a permis à des groupes comme Arcade Fire et Wolf Parade de mettre Montréal sur la carte en 2005? La question se pose, parce que mélomanes et médias se réfèrent encore à cet âge d'or du rock indépendant montréalais comme s'il perdurait. Or, la perception de certains observateurs va plutôt dans l'autre sens. La scène locale serait-elle dans le creux de la vague?

Un texte de Jean-Simon Fabien

Le succès planétaire d’Arcade Fire, groupe phare de l’essor de la scène d’ici en 2005, est peut-être l’épinette centenaire qui nous empêche de voir que, derrière elle, la forêt est dans un piètre état.

Yuani Fragata, Elodie Gagnon et Vincent Peake, quatre témoins privilégiés de l’âge d’or de la scène locale, ont réfléchi à sa transformation et à sa présence persistante dans les discours. Et si l'on se référait au Montréal de 2005 comme à un mythe?

Le point de départ

On pourrait croire que l’histoire qui nous intéresse commence en 2005, lorsque Pitchfork, Spin, Rolling Stone et le New York Times consacrent des papiers à la scène montréalaise, soulignant l’unicité de son son et la vitalité de ses groupes. Mais il faut revenir plus loin en arrière.

L’histoire ne commence pas non plus avec Arcade Fire, dont le premier album, Funeral, aura l’effet d’une petite bombe dans le Montréal musical.

Elodie Gagnon, productrice de balados et ancienne journaliste musicale, et Yuani Fragata, ancien réalisateur et coordonnateur de la défunte Bande à part, sont d’avis que tout commence avec Godspeed You! Black Emperor.


Le groupe montréalais Godspeed You! Black Emperor
Le groupe montréalais Godspeed You! Black Emperor   Photo : Constellation Records

Les membres du collectif n’ont pas juste créé une musique inventive mélangeant rock et musique classique, ils ont investi dans les infrastructures de la ville : studios d’enregistrement (Hotel2Tango), salles de spectacles (Ritz PDB, Sala Rossa), bars (Casa del Popolo). Bref, Godspeed a donné des ressources matérielles aux groupes d’ici pour enregistrer et diffuser leur musique.

Et partout en ville, la farouche éthique d’indépendance du groupe se retrouve dans l’ADN des établissements qu’ils ont créés et a façonné l’identité de quantité de groupes naissants.

Maillage d’identités

Dans la première moitié des années 2000, les groupes d’ici explorent, créent et expérimentent tout en partageant la scène entre eux, s'entraidant pour enregistrer ou mixer l’album d’un collègue.

Et tout ça se fait entre anglophones et francophones. Les Arcade Fire, The Dears, Besnard Lakes et autres Wolf Parade multiplient les créations collaboratives auxquelles se greffent de manière spontanée des musiciens de tous les horizons.


Photo : Radio-Canada/A.J. Leitch

Des groupes satellites gravitent aussi autour de ces gros noms, ce qui contribue à insuffler à la scène une dose de folie et de pure expérimentation. The Stills, Les George Leningrad, We Are Wolves, The Unicorns, Malajube, AIDS Wolf et Duchess Says sont parmi ces formations satellitaires qu’il était possible d’attraper en concert un soir de semaine au Main Hall ou au Club Lambi.

Que s’est-il passé?

La période de bouillonnement a cependant été de courte durée. Elodie Gagnon se souvient que, pour plusieurs de ces groupes, « créativité sans limites » et « attention des médias internationaux » ont été difficiles à conjuguer. Plusieurs se sont séparés, tandis que d’autres ont choisi d’emprunter un virage plus pop.

« Je me souviens d’avoir fait une entrevue avec un membre de Godspeed à cette époque, et il m’avait dit précisément cela : “Tu vas voir, il va y avoir un virage pop qui va découler de [l’attention médiatique sur Montréal]”. Je me souviens d’avoir été choquée par son constat à ce moment-là, mais il a eu raison », dit Elodie Gagnon.

Le temps a donc donné raison à ce membre du collectif. The Unicorns sont devenus Islands, les Georges Leningrad sont disparus, et l’immense succès d’Arcade Fire a précipité la transformation d’une scène créative et brouillonne vers une industrie de professionnels.

Pour Yuani Fragata, après 2005, l’influence d’Arcade Fire, et plus précisément de Funeral, se fait sentir chez de plus en plus de groupes, ce qui a rapidement un effet néfaste sur la scène d’ici. Des épigones reprendront le folk rock baroque, cathartique et orchestral qui a rendu Arcade Fire célèbre. Fait intéressant, note Fragata : la plupart de ces nouveaux groupes viennent de l’extérieur du 514.

L’industrie musicale locale a tout de même profité de cette période pour étendre ses activités et pour se professionnaliser. C’est Élodie Gagnon qui note. Mais force est de constater qu’avant la fin de la première décennie des années 2000, on est en présence d’un mouvement dépossédé de sa vitalité et de la force créative de ses débuts.

Qu’est-ce qui a consolidé le mythe?

Vers 2010, la renommée planétaire d’Arcade Fire et la volonté de ses membres de rester fidèle à la ville qui a été leur terre d’accueil ont contribué à la réaffirmation du « mythe de Montréal », comme Brooklyn du nord.

Le discours de remerciement du groupe de Win Butler et de Régine Chassagne à la remise des prix Grammy de 2011 a ravivé ce discours sur Montréal.

Alors qu’Arcade Fire recevait le prestigieux prix de l’album de l’année pour The Suburbs à la grande célébration de la musique américaine, le groupe a conclu son discours par un vibrant « Merci Montréal », en français. Du jamais vu, se souvient Elodie Gagnon.


Arcade Fire à la remise des prix Grammy en 2011
Arcade Fire à la remise des prix Grammy en 2011 Photo : La Presse canadienne/AP/Jae C. Hong

Cette déclaration d’amour à Montréal a certainement plu aux amateurs d’ici, dans un mélange de chauvinisme et de fierté, mais a surtout permis à la presse d’ici et d’ailleurs de désigner Arcade Fire comme les enfants chéris de la musique montréalaise.

« Comme Me, Mom and Morgentaler dans les années 80, Arcade Fire a fait le bonheur des médias internationaux parce qu’ils représentaient la diversité culturelle et ethnique de Montréal, avec des membres aux origines métissées et des textes dans plusieurs langues », résume avec acuité Vincent Peake, incontournable musicien de la scène underground des 30 dernières années au Québec.

Yuani Fragata est du même avis. « Les médias généralistes s’adressent au plus petit dénominateur commun, et selon la théorie de la communication, le plus petit dénominateur commun, c’est un flo de 12 ans. »

Selon lui, la scène locale montréalaise avait besoin d’un porte-étendard comme Arcade Fire pour avoir un effet dans les médias de masse. Après tout, ça avait marché avec Nirvana, Seattle et le grunge 20 ans plus tôt.

Et aujourd’hui, la scène montréalaise?

Nous avons une industrie qui est en bonne santé et qui prend des risques avec des artistes qui ramènent un peu de folie dans leur création. Des Hubert Lenoir, des Philippe Brach et des Klô Pelgag sont poussés par des étiquettes de disques qui ne sous-estiment pas les auditeurs d’ici.

Elodie Gagnon salue d’ailleurs la volonté de l’ADISQ de promouvoir les jeunes talents. Ils ont tellement été longtemps à la remorque de ce qui se faisait ici de créatif que c’est un juste retour du balancier, croit-elle (même si ça froisse des artistes « plus populaires », souligne-t-elle).
Elle se réjouit de la montée des artistes rap comme Alaclair Ensemble et surtout Loud, qui se produira au Centre Bell au printemps, une première. Pour elle, le rap québécois a profité dans les dernières années d’un anonymat qui lui a permis de se constituer comme une scène vibrante… contexte qui ressemble étrangement à la période qui a précédée 2005 pour les groupes rock d’ici.


Le groupe Alaclair Ensemble
Le groupe Alaclair Ensemble   Photo : lemayf

Yuani Fragata, lui, n’a que faire de l’industrie musicale, son regard est sur le terrain et il n’y voit pas de réel mouvement s’organiser autour d’un désir de création et de transgression des codes et des genres. Il salue lui aussi l’électron libre qu’est Alaclair Ensemble, mais ne voit pas Montréal comme une ville qui est dans le coup quant aux courants musicaux urbains qui innovent et qui décoincent.

Bref, il n’y a pas une réponse unique à cette délicate question, mais force est de constater que le rock, indépendant ou non, est dans le creux de la vague, à Montréal et ailleurs.

Et le mythe du Montréal de 2005?

La scène a visiblement changé au cours des 10-12 dernières années. Faire ce constat, ce n’est pas non plus prendre position et affirmer qu’une époque était supérieure à l’autre. Mais pour ne pas sonner comme nos oncles qui nous rappellent constamment que « le show de Pink Floyd au Stade olympique en 1977, tu sais là, celui avec le gros cochon rose accroché au mât du stade », c’était la belle époque, il vaudrait peut-être mieux garder la tête froide et cesser de se référer à ce Montréal imaginaire.

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