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Jacques Beauchamp
Audio fil du mercredi 11 septembre 2019

La porte du paradis, un échec dont le cinéma ne s’est jamais remis

Publié le

Kris Kristofferson est enlacé par Isabelle Huppert dans cette photo tirée du film <i>La porte du paradis</i> (1980), de Michael Cimino.
Kris Kristofferson et Isabelle Huppert dans La porte du paradis (1980), de Michael Cimino   Photo : mondadori via getty images / Mondadori Portfolio

Un budget quatre fois dépassé, un tournage cauchemardesque, un montage final beaucoup plus long que convenu... Le western épique de Michel Cimino a nécessité 220 heures de pellicule, soit environ 100 prises par plan, et n'a suscité que le mépris de la critique et du public à sa sortie, en 1980. Recettes totales : 3 millions de dollars, pour un coût total de 44 millions. Le critique Georges Privet raconte à Jacques Beauchamp comment cette déconfiture a coûté aux réalisateurs d'Hollywood leur indépendance créative.

L’origine de cette débâcle se trouve dans le rachat du studio United Artists par la multinationale Transamerica Corporation, en 1967. Les brouilles à répétition avec le nouveau propriétaire poussent les dirigeants du studio vers la sortie, et ceux-ci sont remplacés par un tandem de cadres sans expérience.

Entente hâtive

Soucieux de faire leur marque, ces derniers autorisent la production du film de Michael Cimino, jeune réalisateur oscarisé cinq fois pour The Deer Hunter (1978). Le scénario a été rejeté par tous les autres studios, mais United Artists donne néanmoins à Cimino droit de regard sur le montage final. L’entente prévoit un budget de 11,6 millions de dollars, et une durée maximale de 2 heures 30.

Le film raconte la guerre du comté de Johnson, une série d’affrontements violents survenus dans le Wyoming à la fin du 19e siècle entre de riches propriétaires terriens et des immigrants.

L'acteur Kris Kristoffersion porte un chapeau et un fusil sur la couverture du DVD du film <i>La porte du paradis</i>, de Michael Cimino, publié par la collection Criterion.
La pochette du DVD du film La porte du paradis, de Michael Cimino, publié par la collection Criterion   Photo : criterion.com

Paradis infernal

Dès le début de la production, les problèmes commencent. Cimino choisit un lieu de tournage à trois heures de tout lieu habitable. Il insiste pour faire aéroporter une locomotive d’époque dans le Wyoming et pour faire refaire le chemin de fer de la ville à la mesure de l’engin. Il fait acheter des centaines de paires de patins à roulettes du 19e siècle. Les prises sont refaites de 52 à 63 fois.

Après six jours de tournage, l’horaire est déjà dépassé de cinq jours. Après douze jours, le retard est de 10. L’hémorragie budgétaire se chiffre à 1 million de dollars par semaine, ou 200 000 $ par jour. Cimino est surnommé « l’ayatollah » par l’équipe tant il est autoritaire, et la United Artists est affolée, mais on donne toujours champ libre au réalisateur, dans l’espoir que le jeu en vaille la chandelle.

À la fin du tournage, le film dure 5 h 30. Un an de postproduction sera nécessaire pour le ramener à 3 h 30 et le parer à une sortie en salle. Une année de retard en vain : la critique et le public le boudent instantanément.

Dans un revirement sans précédent dans l’histoire du cinéma, Cimino demande le retrait du film, et un délai supplémentaire de 6 mois pour resserrer le montage de plus belle. En vain, encore une fois.

Pour le cinéma américain, ça a des résonnances absolument incroyables, qui durent encore aujourd’hui, parce que la liberté du cinéma d’auteur a été vue comme une chose inadmissible, insupportable, qu’il faut absolument contrôler. […] Tout d’un coup, les studios sont pris d’une peur panique, et commence l’époque de la gestion du cinéma d’auteur, une gestion serrée. Le cinéma dans lequel on vit maintenant – un cinéma qui prend beaucoup moins de risques, le cinéma des suites, des produits dérivés, des séries de films, des univers à la Marvel, un cinéma de studios qui vise absolument le succès public et rien d’autre – est directement imputable à Heaven’s Gate. Comme disait Martin Scorsese : "On a senti le vent tourner d’un seul coup."

Georges Privet
Le comédien John Hurt, le réalisateur Michael Cimino et le comédien Kris Kristofferson sur le plateau anglais du film <i>La porte du paradis</i>, en 1980.
Le comédien John Hurt, le réalisateur Michael Cimino et le comédien Kris Kristofferson sur le plateau du film La porte du paradis, en 1980. Photo : Getty Images/John Minihan

Lourdes conséquences

Pour United Artists, l’épisode se solde par une quasi-faillite. Pendant 20 ans, il doit compter sur la distribution et sur son catalogue pour rester à flot. Michael Cimino, lui, doit attendre 6 ans avant de réaliser un autre film. Il devient extrêmement soucieux des budgets et des horaires de tournage, mais il ne connaît jamais de succès semblable à The Deer Hunter.

Isabelle Huppert, l’une des vedettes du film aux côtés de Kris Kristofferson, de Jeff Bridges, de John Hurt et de Christopher Walken, a toujours clamé que le film avait été victime d’une injustice en raison de l’image peu accueillante qu’il reflète de l’Amérique.

Pour Georges Privet, le film est une réussite spectaculaire sur le plan technique, mais son scénario inintéressant ne pouvait que mener à la banqueroute.

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