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S'en laver les mains!

Les matins d'ici

Avec Philippe Marcoux

En semaine de 5 h 30 à 9 h

S'en laver les mains!

Audio fil du vendredi 16 février 2018
Stefan Psenak sourit lors d'une entrevue à la radio.

Stefan Psenak livre son billet d'humeur à l'émission Les matins d'ici.

Photo : Radio-Canada

Cette semaine pour sa chronique d'humeur, Stefan nous parle du lavage des mains!

S’en laver les mains

Je reviens sur deux manchettes qui ont alimenté l’actualité de la semaine et qui touchent le réseau de la santé. J’y vais dans le désordre, en commençant par la plus récente qui nous apprenait que la quasi-totalité des établissements du réseau hospitalier du Québec, y compris ceux de l’Outaouais, échouait au test en matière de lavage de mains.

On parle ici d’un geste banal, tellement banal, en fait, que certains en seraient venus à l’oublier. Se laver les mains est sans conteste la mesure d’hygiène la plus élémentaire de notre quotidien. Alors, imaginez si de nombreux professionnels soignants du réseau ne s’y conforment pas… Dans ce cas précis, un délinquant est un délinquant de trop. Combien de fois avons-nous entendu parler de l’éclosion d’épidémies d’infections à la bactérie C. difficile, de gastro-entérite ou d’influenza dans les hôpitaux et autres centres de soins? Imaginez ce qu’on pourrait éviter comme problèmes par cette mesure de base qu’est le lavage des mains. On ne parle quand même pas ici d’une pratique qui exige un cours universitaire de six crédits ou de comprendre les notions complexes de la théorie de la relativité… Quand on se touche le nez, la bouche, le coin de l’œil après avoir été en contact avec divers objets comme un téléphone partagé, une poignée de porte, un billet de banque, on se met à risque. Je n’ose penser à ce qu’un membre du personnel soignant peut transmettre d’un malade à un autre…

À cet égard, combien de fois par jour portons-nous nos mains à notre visage? La réponse varie beaucoup selon les sources. Les plus alarmistes avancent qu’on porterait en moyenne nos mains à notre visage de 2000 à 3000 fois par jour. On retrouvera généralement cette assertion chez des entreprises de produits dermatologiques, comme Biotherm. Des chercheurs de Berkeley estiment quant à eux que la moyenne se situerait à 16 fois par heure, tout en reconnaissant que certaines personnes peuvent répéter le geste jusqu’à plus de 100 fois. Bref, peu importe les chiffres, un fait demeure, un fait scientifiquement prouvé: les mains sont un vecteur important dans la transmission de maladies infectieuses.

En entrevue à Sur le vif, le président de l’Association des microbiologistes du Québec, Patrick D. Paquette, expliquait qu’un simple lavage des mains à l’eau et au savon permettait de se débarrasser des 80% des bactéries indésirables à la surface de la peau. Couplé à un désinfectant à base d’alcool, on réussirait pratiquement à éradiquer les risques de transmission.

Les objectifs de conformité du ministère de la Santé auxquels ont échoué les centres hospitaliers sont pourtant surprenants par leur manque d’envergure : 70 % pour 2017-2018, 75 % pour 2018-2019 et 80 % pour 2019-2020. Ainsi donc, on s’est donné trois ans pour atteindre ces dérisoires cibles de 80 % de conformité à une pratique élémentaire. Je pense qu’il y a lieu de se questionner sur le peu d’ambition des mandarins du réseau. En arrivera-t-on à devoir verser une prime au lavage et à la désinfection des mains comme on le fait déjà pour d’autres actes? Ici, je regrette, mais je me range d’emblée du côté des mesures coercitives.

On a même évoqué cette semaine la création de postes de « champions du lavage de mains » dans les établissements pour mousser (vous me permettrez le jeu de mots) la pratique… Quand j’entends ça, je me dis qu’il est difficile de croire qu’on est en 2018. Difficile de croire qu’avec les avancées de la science on se retrouve devant des campagnes dignes de la maternelle pour inciter les professionnels de la santé à se laver les mains avant et après un contact avec un patient…

Je vous ramène un moment au milieu du 19e siècle, au moment où le désormais célèbre Louis Pasteur mène d’importantes recherches sur la fermentation qui feront faire un bond prodigieux au développement de la théorie microbienne. Les articles qu’il publie à partir de 1857 inspirent le chirurgien anglais Joseph Lister qui pose le postulat que l'infection postopératoire est due elle aussi à des organismes microscopiques. Grâce à son utilisation de l’acide phénique, il pave la voie à l'antisepsie, à l'asepsie et à l'hygiène, parvenant ainsi en 1869 à réduire le taux de mortalité opératoire de 40 % à 15 %.

Vous conviendrez avec moi que personne ne remettrait en question aujourd’hui la norme imposant qu’une intervention chirurgicale se tienne dans un environnement aseptisé, avec des instruments et des vêtements chirurgicaux stériles. Cela va de soi. Alors il me semble tout à fait raisonnable d’exiger que les examens, soins et manipulations des patients se fassent après un lavage approprié et obligatoire des mains. C’est un strict minimum. Exiger moins est irresponsable, erratique et moyenâgeux. Exiger moins est un réflexe de stratège organisationnel qui consiste à abaisser les attentes en établissant des cibles si basses qu’il serait difficile de les rater. Eh bien, savez-vous quoi? Les établissements du réseau ont malgré tout failli à la tâche en n’atteignant pas la note de passage établie à 70 %.

Un milliard de bonnes raisons

Restons dans le domaine de la santé pour parler cette fois des fuites concernant les augmentations consenties aux médecins spécialistes, une nouvelle qui a suscité de très nombreuses réactions cette semaine.

Je veux surtout discuter du contexte dans lequel on a appris par bribes les grandes lignes de l’entente intervenue entre le gouvernement du Québec et la Fédération des médecins spécialistes du Québec. Ainsi donc, à peine deux semaines après le ras-le-bol généralisé exprimé par les infirmières dans la foulée de la sortie médiatique d’Émilie Ricard, jeune infirmière en CHSLD de l’Estrie, qui a livré un vibrant témoignage de sa réalité et de celle de ses collègues de partout en province, on apprend que Québec versera aux 10 000 médecins spécialistes de la province 480 millions $ en sommes rétroactives d’ici le 31 mars. Et ce sans compter les majorations qui s’en suivront, soit une hausse de 11,2 % d’ici 2023. Au final, c’est un milliard de dollars de plus que les spécialistes ponctionneront dans le budget alloué à la santé.

Si personne ne remet en cause le rôle clé que jouent les médecins spécialistes dans le réseau de la santé, on est quand même en droit de trouver obscène qu’une telle annonce survienne alors que le réseau est grevé de problèmes : l’attente interminable dans les urgences, le difficile accès à un médecin de famille, la surcharge et l’épuisement des infirmières et des autres membres du personnel soignant qui ne sont pas représentés par un syndicat aussi puissant que la FMSQ, un syndicat que l’actuel ministre de la Santé, Gaétan Barrette, dirigeait d’une main de fer jusqu’à son saut en politique.

Il faut peut-être rappeler que l’expertise du réseau prend tout son sens dans l’interdisciplinarité. Les médecins spécialistes sont certes un maillon important de cette chaîne, mais il ne faut pas perdre de vue l’apport considérable de l’ensemble des autres intervenants, de l’infirmière à l’ergothérapeute, du psychologue au physiothérapeute en passant par les auxiliaires et les préposés. En ce sens, Damien Contandriopoulos, professeur et chercheur à l’Université de Victoria, dont les travaux portent sur le développement et la mise en œuvre des réformes nécessaires pour améliorer la performance et la pérennité des systèmes de soins de santé du Canada, est catégorique : « les gains des médecins se font au détriment du système de santé ». Contandriopoulos dérange tellement, que la FMSP et la FMOQ ont cru bon écrire au ministre de la Santé pour tenter de le discréditer alors qu’il menait, avec son équipe de la Chaire de recherche politique Connaissances Santé, une étude sur le mode de rémunération des médecins, une étude soutenue par le Fonds de recherche du Québec.

La rhétorique employée par Philippe Couillard et Gaétan Barrette, tous deux d’anciens médecins spécialistes qui comprennent fort bien les doléances de la Fédération, repose essentiellement sur la thèse du rattrapage des spécialistes québécois avec leurs collègues d’ailleurs au pays. Mais voilà que l’argument de la rémunération tombe à plat grâce à une vérification des faits qui nous apprend, chiffres à l’appui, que les médecins spécialistes québécois sont, depuis 2016, parmi les mieux payés au Canada tout juste derrière le Yukon et l’Î.-P.-É, avec une moyenne de 403 537$. Et vous savez quoi? Ils sont même mieux payés que leurs collègues des États-Unis.

Alors voilà. La prochaine fois que vous irez à l’urgence, prenez votre mal en patience, regardez autour et dites-vous qu’il y a bien plus malade que vous. Ce malade a un nom : le réseau de la santé. Et j’ai bien peur que les distributeurs de désinfectant à base d’alcool, installés un peu partout ne suffisent pas à lui redonner une santé.

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