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L’arme de la fraternité

Les matins d'ici

Avec Philippe Marcoux

En semaine de 5 h 30 à 9 h

L’arme de la fraternité

Rattrapage du vendredi 29 mai 2020
Un crayon déposé sur une feuille de papier remplie d'écritures.

Un crayon déposé sur une feuille de papier remplie d'écritures.

Photo : iStock

Des auteurs nous offrent un billet d'humeur et une réflexion en ce temps de pandémie et de confinement. Cette semaine, c'est le tour de Stefan Psenak.

L’arme de la fraternité, par Stefan Psenak

J’avais envie de m’adresser à vous sur un ton bon enfant, léger, d’abord pour me sortir de mes propres moments de torpeur et de désespoir. Mais aussi pour décentrer la discussion en ces temps où l’humanité tout entière ne parle que de pandémie. Pas pour jouer à l’autruche, pas pour faire comme si tout allait bien. De toute façon, dans mes fonctions professionnelles, chaque jour qui se lève me rappelle que tout ne va pas bien.

Ces jours-ci, avec la levée de certaines mesures et les réouvertures annoncées par le gouvernement, je me sens moins lourd. Et la chaleur accablante qu’on subit trois semaines à peine après le dernier gel nocturne n’est rien à côté de la lourdeur du climat d’incertitude qui prévaut ici comme ailleurs.

La permission récente de petits rassemblements en extérieur a certes contribué à faire descendre d’un cran le presto qui sifflait dans ma tête. Samedi, nous avons ainsi pu aller, en toute légalité, passer un agréable après-midi en famille avec mes parents pour célébrer le 80e anniversaire de notre mère. Vous dire le bien fou que ça nous a fait, à tous et toutes, autant que nous étions.

Nous avons ri en regardant de vieilles photos de nous, à une époque lointaine. Les coupes de cheveux des années 1970 et 1980, qui ressemblent étrangement à nos chevelures hirsutes de confinés. Les rires se sont fait entendre quand mon frère et moi avons évoqué nos cours de breakdance. Nos filles ont beau lever les yeux au ciel devant nos éternelles niaiseries d’adolescents, il leur en restera toujours quelque chose. Et disons qu’au chapitre des niaiseries, mon frère et moi sommes dans une classe à part.

Bien sûr, je pourrais enfiler ici les clichés sur les vertus du rire. Vous en parler comme d’une bouée de sauvetage. Vous dire à quel point les hormones produites lorsqu’on rit sont euphorisantes et agissent sur le corps tout entier. Mais que dit la littérature du rire? J’emprunte à dessein ces quelques mots de Victor Hugo qui traduisent bien la transformation qui s’opère en moi ces derniers temps : « L’éclat de rire est la dernière ressource de la rage et du désespoir ».

La rage et le désespoir consomment tant d’énergie qu’ils nous vident de notre fraîcheur et nous minent. À la fin, toujours, cela se retourne contre nous. Alors que « le rire, c’est l’arme absolue. C’est l’arme de la fraternité », comme le dit Philippe Val, journaliste à Charlie Hebdo.

Et puis, si comme moi vous avez les mains usées par le savon, l’eau et les gels alcoolisés, vous serez sans doute heureux d’apprendre que, selon le journaliste et romancier français Maurice Chapelan, « le rire est un désinfectant ». Du genre qu’on peut prendre en grande quantité sans risquer de s’empoisonner. Ça vaut toujours mieux que de s’injecter du désinfectant, comme le proposait la caricature ambulante qui dirige les USA.

Je n’ai pas pris de résolution, le 1er janvier. J’en prends une aujourd’hui, celle de ne plus jamais passer une journée sans rire. Car même dans l’adversité, même dans la peine, même dans le deuil, on peut toujours trouver matière à rire. Qui d’entre nous n’a pas connu une visite au salon funéraire où, après les condoléances d’usage, de petits groupes de discussion, créés par les retrouvailles imprévues, ramenaient souvenirs et rires de temps plus heureux?

Le temps est à la fraternité. Le temps est au désinfectant. Le temps est à rire. Ça ne coûte rien. Ça ne peut faire de mal qu’à nos côtes, si on en abuse. Et tant qu’à mourir, aussi bien que ce soit de rire.

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