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Ce qui nous chauffe

Les matins d'ici

Avec Philippe Marcoux

En semaine de 5 h 30 à 9 h

Ce qui nous chauffe

Rattrapage du vendredi 28 février 2020
En avant-plan, un livre ouvert devant une bibliothèque bien remplie

Un livre ouvert devant une bibliothèque bien remplie

Photo : Radio-Canada / François Gagnon

Évidemment, le Salon du livre de l'Outaouais est un événement très important pour l'autrice Catherine Voyer-Léger. C'est le sujet de sa chronique d'humeur de cette semaine.

Ce qui nous chauffe par Catherine Voyer-Léger

La 41e édition du Salon du livre de l’Outaouais commençait hier. C’est un événement qui m’est cher. J’ai joué pas mal de rôles auprès de cette organisation : bénévole, autrice invitée, responsable d’un stand, invitée d’honneur, animatrice, membre et même présidente du conseil d’administration. J’y suis chaque année et c’est toujours pour moi l’occasion de rencontres et de retrouvailles qui sont importantes dans mon année littéraire.

Cette année, le Salon se passe sous le thème « De quel livre je me chauffe? ». Il y a bien des façons d’interpréter ce thème, à commencer par l’envie de partager nos coups de cœur avec les uns et les autres pour pouvoir discuter de tout ce qui nous anime en littérature. Mais on pourrait aussi l’entendre dans un sens plus politique : le bois qui nous chauffe, dans l’expression originale, c’est celui qui nous donne l’énergie pour nous affirmer, même pour exprimer notre colère. Par glissement, les livres dont on se chauffe pourraient bien être ceux qui alimentent nos révoltes et nos indignations, nous rendent plus combatifs.

Personnellement, je dois bien admettre que j’ai un sous-thème à mon salon, sous-thème qui n’est pas sans lien avec le premier. En effet, il semble bien que la question de la liberté d’expression soit au cœur de mon SLO.

Demain soir, j’aurai l’honneur de participer à la soirée Livres comme l’air. Cette soirée organisée en partenariat avec Amnistie internationale, le Centre québécois du PEN international, l’Union des écrivaines et écrivains du Québec et les associations d’auteurs de la région, jumelle des écrivains d’ici avec des écrivains persécutés à travers le monde. J’ai été jumelée à Nedim Turfent, un journaliste et poète turc d’origine kurde qui a été emprisonné en 2017 dans des conditions difficiles suite à sa couverture des affrontements entre l’armée turque et le Parti des travailleurs du Kurdistan. Mon mandat est d’envoyer un de mes livres à Nedim Turfent avec une dédicace que je lirai lors de la cérémonie demain.

Vous dire comme je me suis sentie petite au moment d’écrire ces mots à un prisonnier politique. Il m’a semblé que mon livre, si intime, si privé, était risible à côté de la lutte que cet homme mène au quotidien. Il m’a semblé que j’avais bien peu à dire, sauf peut-être que c’est un grand privilège que de vivre dans une société où on a la liberté d’interroger les liens entre nos blessures intimes et le cours du monde, un très grand privilège.

Bien sûr, il deviendrait facile de s’asseoir sur ce privilège et de penser que la question de la liberté d’expression ne nous concerne que de loin, mais d’autres activités de mon SLO nous feront réaliser que ce n’est pas le cas. Ce soir, en effet, j’animerai une table ronde baptisée « Peut-on tout publier » qui s’appuie entre autres sur ce qui est maintenant convenu d’appeler l’affaire Godbout.

Rappelons les faits : Yvan Godbout et son éditeur, ADA, sont accusés de production et diffusion de pornographie juvénile suite à la publication d’une scène d’inceste explicite dans le roman pour adultes Hansel et Gretel, version noire du conte allemand, publiée dans une collection qui se spécialise dans la réécriture des contes. Je ne ferai pas ici la discussion que nous aurons en table ronde, mais cette histoire soulève le milieu qui s’est largement porté à la défense de Godbout et met sur la table des questions importantes : peut-on être condamné pour une seule scène dans un ouvrage de fiction? La loi sur la pornographie juvénile prévoit une exception en matière d’art, pourquoi ici cette exception ne semble pas être considérée? Est-ce qu’une scène conçue pour décrire un bourreau, même explicite, peut être lue comme une incitation à la violence contre les enfants? Et combien d’autres questions encore ?

Personnellement, j’ai été très prudente autour de cette histoire. Assez bêtement prudente en fait. Depuis le début, tout ça me semble tellement énorme, tellement absurde, je me dis qu’on doit nous cacher quelque chose, qu’il doit y avoir anguille sous roche… Alors je ne prends pas position. Depuis quelques jours, je ne suis pas très fière de ma couardise…

Il faut dire que pour me préparer pour ce salon, j’ai lu Procès verbal, l’essai de Valérie Lefebvre-Faucher qui sera une de mes invitées lors de cette discussion ce soir. Procès verbal est un livre étonnant, il ne ressemble à rien. Essai littéraire, il mêle les genres et se présente comme un procès avec des appels à témoin et des plaidoiries. Lefebvre-Faucher y revient d’abord sur les 10 ans de la poursuite-bâillon contre le livre Noir Canada par de grandes compagnies minières. Éditrice de cet ouvrage signé par Alain Deneault et deux collaborateurs, elle a été aux premières loges de ce bras de fer où la littérature s’est trouvée catapultée sur la scène du droit, là où elle a bien du mal à prendre ses aises. Mais Valérie Lefebvre-Faucher va plus loin : elle s’interroge sur le rôle de l’édition, sur la liberté d’expression au sens plus large, sur les fictions qui animent le monde juridique (à commencer par l’égalité devant la justice) et sur la spécificité de la littérature.

Cette lecture m’a dérangée, m’a remuée, m’a déplacée de ma zone de confort. J’aurais envie de dire que c’est un livre courageux, ce qu’il est sans aucun doute, mais c’est un terme tellement galvaudé. Je préférerais peut-être dire que c’est un livre imprudent qui nous appelle au péché d’imprudence, et comme je suis probablement quelque chose comme la reine de la prudence et que, par ailleurs, je partage beaucoup des valeurs de Valérie Lefebvre-Faucher, j’ai été ébranlée.

Et il est inévitable, quand on parle de liberté d’expression, de finir par parler d’autocensure. Quand on se met à y penser, on réalise alors que derrière les quelques procès qu’on connaît, il y a sans doute des dizaines d’affaires juridiques dont on n’entend pas parler parce que le tour se règle sans combat, mais aussi des dizaines ou des centaines d’affaires juridiques qui n’ont pas eu lieu parce que les auteurs ou les éditeurs décident de polir le ton, de ne pas dire ce qui pourrait déranger au point de convoquer la justice.

L’essayiste écrit quelque part que « les dangers du dissensus sont moins grands que ceux qui bâillon » et pourtant, moi qui ait tellement peur des empoignades, il m’arrive malheureusement de préférer me taire que de risquer une bonne et franche discussion. Il faut dire que quand il est question de valeurs, les discussions sont rapidement de la chicane. Mais c’est exactement ce à quoi nous convie Valérie Lefebvre-Faucher : chicanons-nous. Chicanons-nous avec les armes littéraires plutôt que de convoquer la sphère juridique qui elle nous sort de notre langue commune, travaillons sur nos formes pour savoir mieux nous répondre sans pour autant tenter de faire taire l’autre.

Et sur ce point, elle rejoint quelque chose auquel je crois depuis longtemps. Que s’obstiner, même très fort, même en se criant des noms, ce n’est pas le censure. Accuser les gens de sexisme ou d’appropriation culturelle, ce n’est pas leur demander de se taire, c’est leur demander d’écouter les réactions vives que leur parole provoque. Si certains se plaignent du fait qu’on ne peut plus rien dire, c’est plutôt, comme le souligne l’essayiste, qu’on peut dire plein de choses, mais que celles-ci ne resteront plus sans réponse. Alors pourquoi les institutions culturelles s’avèrent-elles souvent incapables de faire face à cette musique de discorde, qu’il leur semble préférable d’annuler des représentations, de pilonner des livres? Pour la même raison, sans doute, que parfois je garde mes doutes pour moi face à tel ou tel enjeu parce que je ne veux pas risquer de me mettre des gens que j’aime à dos. Mais alors ce n’est pas de la censure, c’est de l’autocensure motivée par une idée bien mince, bien sèche, du vivre ensemble. Une idée consensuelle.

Je ne sais pas si je saurai être plus imprudente à l’avenir, mais je sais que Valérie Lefebvre-Faucher m’a convaincue que la liberté d’expression est un combat profondément intime, ce qui ne l’empêche pas d’être politique. Son livre Procès verbal a chauffé pas mal tous les bois qui me dorment dans le ventre…

L'auteure Catherine Voyer-Léger assise dans un studio de radio

L'auteure Catherine Voyer-Léger

Photo : Radio-Canada / André Dalencour

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