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Petits et grands dérangements

Les matins d'ici

Avec Philippe Marcoux

En semaine de 5 h 30 à 9 h

Petits et grands dérangements

Rattrapage du vendredi 21 février 2020
Un train traverse un passage à niveau.

Un train traverse un passage à niveau.

Photo : iStock

Depuis le début de la crise ferroviaire, 647 trains de VIA Rail et plus de 400 trains du CN ont été annulés. Le blocage des trains un peu partout aux pays a inspiré Catherine Voyer-Léger.

Petits et grands dérangementspar Catherine Voyer-Léger

Ce matin, j’avais envie de vous parler des choses qui nous dérangent. Ça commence par une histoire de train…

J’adore prendre le train. Pour moi c’est un grand moment de lâcher-prise, une espèce d’entre-deux qui me permet de travailler ou de lire ou de dormir… et de faire chacune de ces activités en ne pensant à rien d’autre, un peu comme si j’étais assise en parallèle du monde, quelque part pas très loin, mais juste assez pour que tout ce qui m’étourdit habituellement ne m’atteigne pas.

J’étais donc enchantée, la semaine dernière, de me rendre à Québec en train pour un petit contrat de quelques jours. Je suis donc arrivée dans la capitale québécoise jeudi pour le lunch, après presque six heures de train. J’ai vécu quelques péripéties impliquant une côte enneigée, une valise à roulettes et du vent dans la face. Je suis allée donner une conférence… et la nouvelle est tombée! J’étais arrivée juste à temps : tous les trains étaient maintenant annulés.

J’ai été prise d’un petit moment de panique. Petit. Très petit. Quelques secondes à me dire : « Mais comment vais-je rentrer chez moi dimanche? » Et puis je me suis rappelé qu’il y a des autobus. Bon, je déteste l’autobus autant que j’aime le train. Et puis je me suis rappelé qu’il existe des systèmes de covoiturage. Qu’il y avait sans doute même moyen de louer une voiture. Très mal prise, je pouvais même me tourner vers l’avion… En quelques heures, j’avais réservé une place dans un covoiturage, annulé mon train qui m’a été aussitôt remboursé et puis tout était fini.

J’étais dérangée. Je ne suis pas très libre de mes horaires en tant que mère monoparentale. Je faisais déjà garder mon enfant plusieurs jours, c’était hors de question que je prolonge mon séjour à Québec. Et je n’aime pas tellement me faire conduire en voiture. Je venais de me faire piquer mon voyage en train que j’attendais depuis des semaines pour voyager en paix. J’étais dérangée.

J’aurais pu sauter sur le premier micro qu’on me tendait pour dire que j’étais prise en otage par les moyens de pression des Premières nations, mais honnêtement comme on a statué que j’avais quatre façons de sortir de Québec, l’image de la prise d’otage me semble un peu forte.

Il faut dire que j’ai un fond de militantisme qui me pousse à être plutôt tolérante. Je ne m’étonne pas que des moyens de pression, peu importe qui les met en place, me dérangent. C’est le but des moyens de pression, nous déranger. C’est exactement comme ça que s’exerce la « pression » dans les « moyens de pression », en nous dérangeant.

Je dois dire que ça me fait sourciller quand j’entends les gens dire : « Ils ne pourraient utiliser d’autres moyens : écrire des lettres, demander des rencontres. » Avez-vous vraiment l’impression que ceux qui manifestent, peu importe qui ils sont, en sont arrivés là sans gradation des moyens? Avez-vous vraiment l’impression que les représentants des Premiers peuples n’ont pas demandé (et sans doute eu) de nombreuses rencontres? Qu’ils n’ont pas envoyé des lettres?

Le paradoxe c’est que tout ce balai de la négociation politique se fait généralement à portes closes ou en tout cas assez loin des caméras. Nous, béotiens du public, on commence généralement à entendre parler d’un problème au moment où la pression s’accentue.

Si on voulait résumer le processus, on pourrait dire les choses ainsi : insatisfait des résultats obtenus par des moyens diplomatiques, un groupe décide de mettre en place des moyens de pression qui vont déranger les gens pour attirer l’attention, des médias et de la population, et que le mécontentement des uns et des autres mette de la pression sur les négociations en cours. Sur ces entrefaites, nous ferons un vox pop pour entendre quelqu’un du public nous dire que ces gens pourraient faire un effort pour être moins dérangeants. Sauf que s’ils n’étaient pas dérangeants on ne serait pas en train d’en parler et de vous demander si vous êtes dérangés. Alors …

Autre situation dérangeante, dans un autre domaine, mais pas sans lien avec la première. J’en apprenais plus cette semaine sur une petite crise qui secoue la communauté artistique torontoise… en lisant le site français du Nouvel Obs. J’y apprenais que Yolanda Bonnell, une dramaturge d’origine ojibwée et sud asiatique, avait demandé aux critiques blancs de s’abstenir d’écrire sur sa pièce bug.

C’est une nouvelle dérangeante à bien des égards, en premier lieu parce que, en apparence au moins, ça va à l’encontre de toutes nos idées sur la liberté de presse. Or, si on ne se fie pas qu’à l’article du Nouvel Obs et qu’on retourne à la source, il est possible, sans cesser d’être dérangés, de voir les choses autrement.

Par exemple, David Caviglioli du journal français, utilise souvent le mot droit : « les Blancs ont le droit » d’assister au spectacle, « je ne sais pas si j’ai le droit », etc. Or, jamais Bonnell dans son texte original n’utilise ce langage qui opposerait droit et interdit : elle « demande » que seulement les critiques issus de groupes minoritaires traitent du spectacle et ils n’ont pas fourni de billets de presse aux critiques issus de la majorité. Et elle explique très bien pourquoi : parce que l’instance critique n’est pas neutre, qu’elle est monopolisée par des gens qui ont été éduqués et formés à la même idée de l’excellence artistique et que cette parole ne fait pas place à une très grande diversité des points de vue. Elle estime, et peut-on la blâmer, que bien peu de critiques de théâtre maîtrisent les codes qui seront utilisés dans son spectacle et elle donne plusieurs exemples de moment où les critiques qui ne comprennent pas en viennent à être convaincues que ce n’est donc pas réussi.

Ce qui est fascinant du texte de David Caviglioli, clairement très dérangé par la position de Bonnell, c’est qu’il ridiculise non seulement la demande de la dramaturge, mais aussi son argument de fond. Pas une fois il n’entend ce qu’elle essaie de dire.

Je crois que Yolanda Bonnell a voulu faire un coup d’éclat. Elle a voulu déranger. Parce que vous savez quoi, je connais bien mieux ce dossier que celui des pipelines et des terres ancestrales, et je peux vous assurer que ça fait plusieurs années que ces préoccupations-là se discutent dans des groupes restreints. Et pourtant rien ne change. Malgré le fait que la plupart des médias ont maintenant recours à des pigistes pour faire de la critique, la critique reste incroyablement uniforme, peu représentative de la diversité des sensibilités et des pratiques.

Et je pense que le coup d’éclat de Bonnell a dérangé et a fonctionné. Car contrairement à ce que le journaliste du Nouvel Obs rapporte, ce n’est pas une critique blanche du Globe and Mail qui a écrit sur la pièce, mais un critique J. Kelly Nestruck, qui ayant clairement compris ce que Bonnell demandait, a fait de sa critique un dialogue avec Karyn Recollet, professeure d’université d’origine cri. Je pense que Bonnell a largement remporté son pari, ne serait-ce que par la reconnaissance, par journal important comme le Globe and Mail, de l’enjeu qu’elle tentait de mettre en évidence.

C’est donc dire qu’il y avait moyen d’entendre ce coup d’éclat n’ont pas comme une interdiction, mais comme une façon de penser différemment notre rapport aux arts. C’est un peu ce que j’ai fait aussi avec mon pénible retour en voiture de Québec vers Ottawa. J’en ai profité pour réfléchir à tout ce qui m’échappe dans la crise actuelle et j’en suis venue à me poser des questions sur tous les jours de l’année où aucune manifestation entourant les Premières nations ne me dérange.

Ça fait beaucoup de jours. Beaucoup de jours de réserves sans eau potable, de problèmes sociaux qui se perpétuent, de femmes qui disparaissent, de cultures qui s’étiolent, de terres qui sont exploitées. Beaucoup de jours où pourtant on ne m’emmerde pas avec ça.

Alors j’ai pris des Gravol et j’ai enduré ma nausée pendant cinq heures. C’était ma façon de reconnaître que je mériterais d’être dérangée un peu plus souvent.

Liens :
- Article du Nouvel Obs (Nouvelle fenêtre)
- Article original: (Nouvelle fenêtre)

L'auteure Catherine Voyer-Léger assise dans un studio de radio

L'auteure Catherine Voyer-Léger

Photo : Radio-Canada / André Dalencour

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