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Les matins d'ici

Avec Philippe Marcoux

En semaine de 5 h 30 à 9 h

Bonne année (quand même)

Rattrapage du vendredi 17 janvier 2020
Plusieurs dates s'alignent les unes par-dessus les autres, de 2018 à 2022.

Est-ce qu'on démarre la nouvelle décennie en 2020?

Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Que nous réserve l'année 2020? Pour certain, il est difficile de souhaiter bonne année, comme l'indique Catherine Voyer-Léger, dans sa chronique d'humeur.

Bonne année (quand même) par Catherine Voyer-Léger

Il commence à être tard, mais comme c’est la première fois que je m’adresse à vos auditeurs en 2020, je voudrais leur souhaiter une bonne année.

Le problème, c’est que je ne trouve pas ça facile cette année, de souhaiter bonne année. C’est rare que je dis ça. Je suis foncièrement une optimiste et même si plein de trucs me préoccupent dans le monde, généralement ces préoccupations-là n’arrivent pas à percer jusqu’au cœur de mon volcan vif et vital. Je suis quelqu’un qui a confiance!

Mais là j’avoue que je suis un peu ébranlée.

Ces incendies d’abord, qui dépassent l’entendement. C’est difficile à envisager tellement c’est énorme, tellement les conséquences nous dépassent. On parle des animaux évidemment. On a dit : 1 milliard d’animaux morts sans trop savoir ce que ça pouvait vouloir dire. On pense au koala qui marque l’imaginaire parce qu’avec d’autres il représente la biodiversité unique du pays continent qu’est l’Australie. On s’émeut moins pour les insectes disparus mais on a tort, on le sait! Avec eux c’est l’ensemble de la chaîne alimentaire qui est mal prise.

Et la pollution de l’air. Certaines villes australiennes ont atteint des sommets de pollution qui mettent en péril la santé de leurs habitants.

Et la pollution des eaux parce que plusieurs débris sont déjà tombés dans les réserves d’eau potable mais plusieurs scientifiques craignent le pire lorsque la pluie salvatrice arrivera, celle qui aidera à éteindre les incendies, mais qui charriera aussi son lot de pollution vers les cours d’eau.

Bien sûr les feux de forêt sont un phénomène naturel, mais on nous rappelle aussi qu’aucun écosystème n’est prêt à faire face à une dévastation de cette ampleur.

Et puis les incendies politiques ensuite. Cette tension entre les États-Unis et l’Iran qui me rappelait soudain le pire de mes années d’études en science politique. Un de mes souvenirs très tranchants du 11 septembre 2001 – à l’époque je faisais une maîtrise sur les relations entre l’Orient et l’Occident - c’est un moment où je me traînais les pieds dans le centre-ville de Montréal en rentrant chez moi. Je marchais, zombie au milieu de tout ce soleil de septembre, et un facteur a ralenti sa petite camionnette à ma hauteur pour me demander si ça allait. Et je lui ai dit : « J’ai peur que ce soit la guerre. »

Pendant cette escalade que nous avons vécue en début d’année, il y a eu un moment comme ça. Un moment où assise derrière le volant de mon auto pourtant stationnée je n’arrivais plus à fonctionner, comme hébétée de toute cette bêtise. Un de ces moments où se percent mon confort et ma confiance et où tout un coup il me semble que je vis à l’échelle d’une mappemonde, à quelques centimètres des horreurs guerrières. Où il me semble que l’avenir est noir et que rien n’est certain et que nous sommes bien moins en sécurité que nous voulons le croire.

Et puis la santé mentale… C’est plus personnel évidemment, mais autour de moi, trop de gens doivent porter en ce début d’année l’épouvantable deuil de la mort volontaire. Beaucoup trop de gens qui se lèvent dans un matin frisquet de janvier pour constater que ce trou qui leur troue la joie de vivre n’était pas un mauvais rêve. Celles et ceux qui ont récemment perdu fils ou conjoint, ami ou confrère. Beaucoup trop de gens qui sont inquiets pour leurs adolescents ou même leurs enfants pétris d’anxiété. C’est plus personnel, mais ce n’est pas complètement autre chose que les autres points que j’ai abordés précédemment. Si même moi, madame sourire, rocher parmi les rochers, je trouve difficile de souhaiter bonne année, c’est qu’il y a de la lourdeur dans l’air.

Et parfois je vous avoue que je suis aussi découragée de mes concitoyens. Je veux dire par là que nous sommes plusieurs à faire tous nos petits efforts, à se culpabiliser de ne jamais en faire assez, donc ça devient fâchant quand évoluent à nos côtés des gens qui clairement n’ont pas l’intention d’en faire juste un petit brin plus. Je pense à cette voiture vide dont le moteur roulait quand je suis rentrée à la pharmacie, un jour humide de janvier où le mercure oscillait entre 0 et 2 degrés, voiture qui roulait toujours, toujours aussi vide, quand je suis ressortie dix minutes plus tard. Monsieur, Madame, vous réchauffez quoi!? Il ne fait même pas froid!

Je pense à cette scène l’autre jour à l’épicerie. J’avais oublié mes sacs réutilisables, ça nous arrive tous, n’est-ce pas! Alors quand la gentille caissière m’a dit : « Voulez-vous un sac? » j’ai répondu « Non, c’est beau, je vais prendre ça dans mes mains… » Et le monsieur derrière moi à la caisse m’a dit : « Vous êtes pas mal radicale! » Ce n’était même pas une blague… Je suis radicale parce que je sors de l’épicerie avec un paquet de spaghetti, deux litres de lait, un concombre et une brique de fromage dans les mains? Je ne sais pas ce que ce monsieur pense des gens qui campent en plein hiver dans nos centres-villes pour nous alerter face à l’urgence climatique, mais j’espère qu’on ne se fie pas que sur des radicaux de mon espèce pour sauver la planète. On a beau dire que un sac de moins, c’est déjà ça, ça va prendre des décisions un peu plus conséquentes!

Sauf que je vous dis bonne année quand même…

Je dis bonne année à tous ces gens qui ont choisi de ne pas acheter d’emballage neuf pour Noël. Je salue le geste, mais surtout, je vous ai trouvé rigolo, créatif, inspirant, originaux. Ce n’est même pas radical, c’est à peine symbolique, mais ça me fait du bien.

Je dis bonne année aux bénévoles qui font vivre l’initiative Buy Nothing que j’ai découvert grâce à une amie et un reportage de Radio-Canada il y a quelques semaines. Buy Nothing (buynothingproject.org) ce sont ces groupes Facebook de voisins qui se donnent des choses entre eux, offrant une nouvelle vie à cet objet que vous n’utilisez plus ou que vous avez même acheté pour rien il y a quelques années et qui moisit dans une armoire. J’ai découvert dans cette initiative de tous petits gestes qui riment avec économie, avec réutilisation, avec solidarité et avec voisinage. Et ça, ça me donne envie de croire qu’il est possible de changer certaines habitudes.

Je dis bonne année à celles et ceux qui sont arrivés récemment au pays et qui découvrent que nos hivers sont plus aléatoires que vraiment blancs. Je leur dis que moi non plus je ne comprends pas tout quand j’essaie de circuler dans le système de santé ou sur le site web d’une université, donc que c’est normal qu’eux aussi soient un peu perdus.

Je dis bonne année à ces gens qui en cette ère où supposément on ne peut plus rien dire parlent pourtant de tout ce qui devait être caché. À ces femmes qui se disent : non, on ne me parlera plus de ma poitrine dans un entretien d’embauche. Ces personnalités publiques qui ne cachent pas leurs enjeux de santé physique ou mentale. Moi je me dis que cette ère où on ne peut plus rien dire est quand même pleine de paroles qui attendaient leur heure depuis un peu trop longtemps.

Je dis bonne année à chacune de mes connaissances qui a témoigné dans les dernières semaines de petits gestes qui leur permettaient de semer encore de l’espérance. À ceux qui prennent la peine de regarder la caissière dans les yeux pour lui souhaiter une bonne journée, à celles qui s’arrêtent pour dépanner un passant qui ne comprend rien aux nouveaux horodateurs, à celles qui aident la mère prise dans la neige avec sa poussette. Je vous souhaite bonne année dans la mesure où vous avez envie de travailler pour que les choses aillent toujours mieux. Et grâce à vous, je ne perds pas complètement mon envie d’espérer.

L'auteure Catherine Voyer-Léger assise dans un studio de radio

L'auteure Catherine Voyer-Léger

Photo : Radio-Canada / André Dalencour

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