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Une folie de novembre

Les matins d'ici

Avec Philippe Marcoux

En semaine de 5 h 30 à 9 h

Une folie de novembre

Rattrapage du vendredi 29 novembre 2019
Un passant devant une vitrine de magasin où sont affichées des soldes.

Les soldes du Vendredi fou marquent le début de la saison des achats du temps des Fêtes pour les commerçants.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Encore une fois cette année, des millions de consommateurs envahiront les magasins pour profiter des soldes du Vendredi fou. Lors de sa chronique d'humeur, l'auteure Catherine Voyer-Léger avoue adorer ce moment de l'année.

Une folie de novembre par Catherine Voyer-Léger

Depuis que je viens à ce micro, j’en ai fait un peu une habitude : j’aimerais me confesser…

Mais ce n’est pas un truc bien beau ce que je m’apprête à vous dire. Pas un truc bien vu ni un truc qu’on a envie d’afficher sur sa feuille de route, surtout pas en cette ère de conscience sociale et environnementale.

J’adore dépenser! J’adore consommer!

Savoir contrôler ses envies de consommation, c’est pourtant un peu le signe du devenir adulte, n’est-ce pas? On s’attend, en tout cas, à ce que vous ayez quelques habiletés en gestion de budget et que vous sachiez contrôler vos impulsions. Et croyez-moi, je trouve ça super important... C’est juste que je trouve ça aussi très difficile.

Je ne sais pas trop d’où ça me vient. Mon âme de collectionneuse, peut-être… On dirait que je pourrais toujours avoir plus de certaines choses. Dans certains cas, j’en voudrais un de chaque : j’aime un chandail, je vais prendre chaque couleur; je trouve un livre intéressant pour ma fille, je vais acheter la collection… Vous voyez le portrait?

Quand j’essaie de cerner la source de ce qu’il faut bien appeler une névrose, je revois les étagères d’un ami que je côtoyais enfant qui avait une infinie collection de figurines de Schtroumpf. Il y en avait des centaines. J’avais le sentiment qu’il les avait tous et je ne sais pas pourquoi est restée dans mon inconscient cette impression que d’avoir TOUT de quelque chose peut apporter une sorte de satisfaction.

Et pour me ridiculiser encore un peu plus, je suis une consommatrice un peu idiote. Vous n’aurez jamais vu aussi « guidoune » au rabais que moi. Oui, oui, vraiment du genre à s’inventer un besoin parce que le rabais est alléchant, l’antithèse de la consommatrice responsable! Je suis particulièrement sensible aux offres du type « Achetez-en 2, obtenez le 3e gratuitement ». Tout à fait le genre de cliente écervelée qui se retrouve avec trois de quelque chose dont elle n’avait pas besoin au départ.

Bon, tout de même, rassurez-vous… Avoir une telle conscience d’un défaut oblige l’adulte lucide à poser des gestes. J’ai fini par me soigner un peu. J’ai d’abord voulu m’imposer une cure d’abstinence digne des AA, mais j’ai vite constaté que ce n’était pas simple parce que c’est difficile de s’extraire complètement du capitalisme marchand. J’ai donc opté pour un traitement de choc, mais en me donnant encore le droit de pouvoir manipuler de l’argent et même faire quelques petites folies de temps en temps.

Il y a un an très exactement, je me suis désabonnée d’à peu près tous les publipostages commerciaux que je recevais dans mon courriel. La plupart d’entre vous, gens sains d’esprit, envoient à la corbeille ce genre de courriels avant même de les avoir ouverts. Mais quand on est atteint par la soldite aiguë, cette maladie qui nous donne vraiment l’impression d’être un être d’exception quand un magasin de linge à rabais cousu au Bangladesh vous offre supposément 60% de rabais, ça change tout de ne plus penser à ces courriels du diable! Ma vie est beaucoup plus équilibrée maintenant et je me suis promis que chaque année, à la fin novembre, je referais ce ménage de fond en comble dans mes correspondants. Parce qu’on ne sait pas trop comment, mais ils se multiplient.

Prenons l’exemple cette compagnie de vêtements pour enfants chez qui j’ai acheté quelques indispensables en début d’année. J’ai dû, sans même faire attention, cocher la case leur permettant de communiquer avec moi. Et depuis… Et bien depuis ils m’envoient en moyenne trois courriels PAR JOUR – pas par semaine, PAR JOUR! – pour me proposer des rabais mirobolants. Tout ce bruit que font les soldes perpétuels est tellement assourdissant qu’il nous oblige à nous rendre compte que finalement on n’achète presque plus rien à prix courant… Les marchandises sont constamment en solde, nous empêchant, à moins d’avoir une mémoire d’éléphant ou d’être un peu compulsif, de savoir si le rabais offert cette fois-ci est vraiment meilleur que celui de la semaine précédente.

Tout ça pour vous dire que… c’est le Black Friday. Oui, je sais qu’on dit Vendredi fou en français, mais j’en suis encore à me demander pourquoi on a cette fête ici donc je crois que je vais continuer à utiliser son nom américain. En effet, le Black Friday est un phénomène états-unien qui tombe le lendemain de Thanksgiving, célébration de la gratitude qu’on ne fête même pas ici en novembre. Les gens aux États-Unis sont souvent en congé pour faire le pont et c’est le début des célébrations des Fêtes de fin d’année. Le phénomène a beau être purement commercial et relevé parfois de la névrose collective on peut comprendre comment il a pris ses racines dans la société américaine. Ici, ça reste un mystère…

Dans mon enfance, c’était le Boxing day le moment de folie des soldes. C’est vraiment à partir du début des années 2010 que le Black Friday a pris racine au Canada, surtout à cause de l’augmentation du commerce en ligne et d’un taux de change favorable qui, semble-t-il, incitait des gens à traverser la frontière pour aller profiter des soldes un mois avant Noël. Pas fous, malgré la folie du jour, les commerçants canadiens ont décidé de s’y mettre pour garder les clients. Mais comme une journée n’était pas suffisante, les soldes s’étirent sur tout le week-end jusqu’au Cyber Monday et parfois toute la semaine précédente, plusieurs commerces offrant un solde mystère différent chaque jour qui mène aux festivités. Avec toute cette ampleur, sans même l’ancrage dans une fête familiale d’importance, on peut dire que notre version du Black Friday a le mérite de ne pas se masquer le visage : elle n’est qu’un cirque commercial.

Bon, vous pouvez imaginer que je ne dis pas tout ça pour vous culpabiliser si vous avez l’intention de profiter des soldes aujourd’hui! Un tel phénomène est une torture pour quelqu’un comme moi. C’est comme se retrouver au milieu d’un party de la Saint-Jean pour quelqu’un qui essaie d’arrêter de boire de l’alcool… Pas idéal. Et je n’ai pas l’intention de me faire croire que je résisterai complètement, mais tout de même, chaque année je tente de travailler pour que mon comportement de consommatrice soit plus en phase avec mes valeurs profondes. Je dois d’ailleurs dire avec une certaine fierté que je n’ai pas encore rien acheté cette semaine malgré que mes commerces préférés m’aient offert des offres assez alléchantes.

Ne vous inquiétez pas, je ne vous sortirai pas non plus de grands principes sur la simplicité volontaire. Quoique je suis très admirative d’un tel mouvement… tant qu’il est honnête! Maintenant qu’on sait que Marie Kondo, la papesse du dépouillement matériel, a ouvert une boutique en ligne où elle vend des objets divers, je pense qu’on peut se permettre d’être cynique à souhait devant la marchandisation des bonnes intentions. Personnellement, je n’ai jamais trop embarqué dans la fièvre Kondo dont la méthode, comme vous le savez, consiste à se demander quel objet suscite chez nous de la joie. Or, très justement, mes collections suscitent pour moi de la joie. Avoir une quantité astronomique de livres (ou de vêtements, d’ailleurs) qui débordent des étagères me procure de la joie.

Évidemment, Kondo a raison lorsqu’elle dit que tout cela est de l’encombrement, mais je ne pense que c’est en mesurant ma joie qu’on me fera changer mes mauvaises habitudes, mais en me raisonnant sur les conséquences d’une telle consommation. Les conditions de travail de celles et ceux qui produisent nos vêtements en solde à 70%, les conditions de travail de celles et ceux qui vous les expédient en 24 heures, l’empreinte environnementale de cette production de masse et de ces méthodes d’expédition : ça, c’est le vrai drame. L’encombrement de mon appartement ou de mon esprit est un détail à côté de ces conséquences-là.

Ajoutons que cette société de consommation en rabais perpétuels – phénomène qui me semble assez neuf - nous laisse croire que, en fait, c’est le prix de vente original qui n’a pas de sens et que nous sommes, pour tout dire, des moutons pas mal obéissants devant des lois du marché qui n’ont plus vraiment de liens avec notre idée de base de l’offre et la demande.

Réfléchissez à ça aujourd’hui, que vous achetiez ou non. Parce que la seule vraie digue contre l’encombrement, ce sera toujours le sens critique. Plus en tout cas qu’un cristal que souhaite vous vendre Marie Kondo.

L'auteure Catherine Voyer-Léger assise dans un studio de radio

L'auteure Catherine Voyer-Léger

Photo : Radio-Canada / André Dalencour

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