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Le pont de la discorde

Les matins d'ici

Avec Philippe Marcoux

En semaine de 5 h 30 à 9 h

Le pont de la discorde

Audio fil du vendredi 25 octobre 2019
Le pont Alexandra qui enjambe la rivière de Outaouais, en matinée, avec la rive ontarienne couverte de brouillard.

Le pont Alexandra, entre Ottawa et Gatineau.

Photo : Radio-Canada / Christian Milette

Depuis les dernières semaines, l'enjeu du 6e pont entre Ottawa et Gatineau a refait surface. Ce nouveau lien a fait couler beaucoup d'encre et a inspiré notre chroniqueur Stefan Psenak.

Le pont de la discorde

On connaît bien certaines expressions courantes qui utilisent l’image du pont : servir de pont entre les un et les autres, qui veut dire servir d’intermédiaire; couper les ponts ou brûler les ponts, qui signifie rompre tous ses liens avec quelqu’un; faire un pont d’or à quelqu’un, c’est-à-dire offrir des avantages et une somme importante à une personne pour la faire céder ou obtenir son consentement.

Je me rappelle aussi que le parti Rhinocéros, fondé en 1963 par l’écrivain et médecin québécois Jacques Ferron, qui avait pour credo de ne jamais tenir ses promesses électorales, avait inscrit dans sa plateforme politique certains engagements touchant le concept :

Construire un pont de macramé allant de Montréal à Québec pour donner du fil à retordre aux artisans en chômage;

Construire un pont allant de l’île Jésus à la rive sud du Saint-Laurent passant par-dessus l’île de Montréal;

Repeindre le pont Jacques-Cartier en rose fluo afin qu'il s’ajoute aux 7 merveilles du monde.

Le genre de promesses qui me réjouissent. En 2009, pendant la campagne électorale municipale, j’avais varlopé dans ce même studio mon adversaire lors d’un débat parce qu’il s’était engagé, s’il était réélu conseiller du district d’Aylmer, à réaliser deux priorités qui ne relevaient clairement pas de son champ de compétences : construire un hôpital et bâtir un pont entre Aylmer et l’ouest d’Ottawa. Un hôpital et un pont. Rien que ça. Je n’en reviens pas encore, dix ans plus tard…

Depuis quelques années, le concept de pont a agi auprès d’un certain électorat de la région de Québec qui veut un troisième lien. L’une des options soutenues propose de construire un pont qui relierait les rives nord et sud du Saint-Laurent en passant par l’île d’Orléans.

Entre Gatineau et Ottawa, pas de joyau naturel comme l’Île d’Orléans, mais quand même, nous avons l’île Kettle. Alors, pourquoi ne pas construire un pont qui y passerait afin de régler une fois pour toutes les problèmes de circulation que le développement des quarante dernières années a contribué à exacerber?

Le député de la circonscription fédérale de Gatineau, Steven MacKinnnon, n’aura pas attendu bien longtemps pour revenir à la charge avec son projet de sixième pont qu’i martelait en campagne électorale. Sitôt réélu, il a sommé le conseil municipal de Gatineau de passer une résolution en ce sens et s’est attiré une riposte bien sentie du maire de Gatineau.

MacKinnon, de qui j’ai dit déjà dit à quelques reprises, à micro ouvert et à micro fermé, que je lui levais mon chapeau de venir, presque au même rythme qu’un chroniqueur du vendredi, faire le point sur les avancées, le surplace ou le recul, selon les semaines, de la calamité qu’est devenu pour son gouvernement le système de paie Phénix, me semble bien seul dans sa cavale. Bien sûr, une majorité des électeurs et électrices de sa circonscription le soutient. Mais sur quel appui politique peut-il compter? La ville d’Ottawa, la province de l’Ontario, la ville de Gatineau ont déjà statué sur la question. Mais il persiste et signe. Comme si l’arrivée d’un nouveau lien allait régler du jour au lendemain les problèmes de congestion.

Pendant ce temps-là, le gouvernement du Québec, respectueux de la priorité de Gatineau, s’est engagé à soutenir à hauteur de 1,2 milliard de dollars le projet de train léger vers l’ouest, un projet aussi défendu avec vigueur par le député fédéral de Hull-Aylmer, Greg Fergus. Il s’adonne que MacKinnon et Fergus sont dans le même parti. Il s’adonne que leur parti forme le gouvernement. Un gouvernement minoritaire, certes, mais dont la balance du pouvoir est détenue par le NPD, un parti qu’il serait étonnant de voir voter contre un projet de mobilité durable. Ajoutons-y les députés du Parti Vert et du Bloc québécois, et il est évident que le deuxième gouvernement Trudeau se trouve devant une formalité. Une formalité, mais surtout une question de volonté.

Est-ce à dire que ceux et celles qui réclament un lien entre les secteurs est de Gatineau et d’Ottawa font fausse route? Si j’étais candidat Rhinocéros, je dirais que j’espère que non. Emprunter la mauvaise route à la densité de la circulation ne ferait qu’accroître leur temps de déplacement. Plus sérieusement, l’idée d’un nouveau pont, vieille de plusieurs décennies, doit faire partie d’une réflexion et d’un plan beaucoup plus vastes sur le transport et les déplacements.

Et à ce titre, peu peuvent se réclamer experts en la matière. Si ce sont les politiciens qui doivent prendre des décisions pour faire avancer les choses (après tout, on les élit pour nous représenter), on peut raisonnablement s’attendre à ce qu’ils fondent leurs décisions sur des expertises. Ce ne sont ni les animateurs de radio ni les citoyens frustrés de leur condition d’automobilistes solistes qui doivent décider des priorités.

La titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la mobilité des personnes et professeure à Polytechnique Montréal, Catherine Morency, a démontré dans ses travaux de recherche qu’il faut moins de trois ans pour qu’un nouveau pont arrive à saturation et que le réseau revienne à son point de congestion. Sauf si on accepte comme prémisse qu’il faudrait geler complètement le développement immobilier dans un rayon de 25 kilomètres de la nouvelle structure. Ce qui, vu l’explosion des grandes villes, est à toutes fins pratiques impensable pour toutes sortes de considérations qu’il serait ici trop long d’énumérer.

À Gatineau, l’achalandage de la STO s’est accru d’un peu plus de 12% en deux ans, ce qui est tout à fait remarquable et qui témoigne sans doute des changements d’habitude d’une partie de la population active. À Ottawa, le train léger, entré en fonction récemment, constitue un précédent intéressant pour la région. C’est pourquoi l’idée d’un train pour la desserte de l’ouest de Gatineau est opportune. Elle désengorgerait le réseau routier et on permettrait un arrimage avec la technologie déployée du côté ontarien de la rivière.

Alors, on fait quoi? On bâtit des ponts (au sens figuré) pour que le fédéral emboîte le pas à Québec. Et que le député de Gatineau appuie son collègue de Hull-Aylmer avant que trop d’eau ne coule sous les ponts…

Stefan Psenak livre son billet d'humeur à l'émission Les matins d'ici.

Stefan Psenak livre son billet d'humeur à l'émission Les matins d'ici.

Photo : Radio-Canada / Vicky Lefebvre

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