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Philippe Marcoux
Audio fil du vendredi 11 octobre 2019

Survivre à ses souvenirs, avec ses souvenirs

Publié le

Une femme aux cheveux blonds, assise devant des arbres, sourit en regardant la caméra.
Nathalie Simard est en spectacle à Gatineau le 11 octobre 2019.   Photo : Radio-Canada / Kevin Sweet

La chanteuse Nathalie Simard est présentement à Gatineau pour présenter son spectacle L'amour a pris son temps – 40 ans de carrière. Son retour sur scène et surtout son parcours ont beaucoup inspiré l'autrice Catherine Voyer-Léger.

Survivre à ses souvenirs, avec ses souvenirs

Nathalie Simard est en ville. Elle chante ce soir à la salle PNG. Depuis que je l’ai entendue en entrevue dans le cadre de sa tournée de promotion, je n’arrive plus à penser à autre chose.

J’aurais du mal à vous exprimer exactement ce que Nathalie Simard représente dans ma vie. C’est énorme. Toute ma petite enfance. C’était plus qu’une chanteuse pour moi. C’était une voix amie dans une vie assez solitaire. C’était le plaisir de chanter malgré toutes mes timidités. J’avais le sentiment qu’elle était ma complice. Et je connais encore aujourd’hui bien des chansons par cœur.

La mémoire des enfants, n’est-ce pas un truc fascinant? Ma fille ne se rappelle jamais où elle a déposé le gobelet qu’elle tenait à la main il y a deux minutes, mais elle connaît le nom de tous les personnages secondaires de toutes les émissions pour enfant qu’elle a écoutées un jour.

Et la musique… Avant de parler, elle chantait déjà! Il faut dire qu’elle écoute ses chansons préférées à répétition. Moi aussi je faisais ça, mais c’était moins facile à l’époque : savez-vous combien de disques vinyle j’ai rayés en cherchant à remettre l’aiguille au début de ma chanson préférée?

Tout ça pour dire que la petite enfance dont on n’a à peu près aucun souvenir laisse pourtant en nous des traces sensorielles importantes. Résultat : parfois, au milieu de mes activités quotidiennes, je me mets à chantonner une petite rengaine. Et quand j’en prends conscience, il me faut bien reconnaître qu’une fois sur deux, c’est Nathalie Simard qui me hante.

Peut-être que le plus important des souvenirs que je pourrais vous raconter se passe lorsque j’avais 4 ou 5 ans. Mon père m’avait amené voir un spectacle qu’elle donnait et à la fin elle m’a donné un câlin. Je me souviens, ce soir-là, m’être couchée dans mon lit, comme bercé par une chaleur inédite, quelque chose qu’on pourrait appeler la réalisation d’un rêve. Ce câlin, qui m’apparaissait déjà irréel, m’avait pourtant transporté si haut, si loin.

Et puis on vieillit. Et on apprend à faire la part des choses entre la fiction et la réalité, la magie et le quotidien. On apprend à décoder les trucs du show-business et les mensonges du petit écran. On apprend à s’éloigner de tout ce qu’on voyait enfant au premier degré.

Sauf que l’histoire de Nathalie Simard va plus loin, on le sait. Quand on enlevait le rideau, on trouvait derrière des costumes et des décors en carton, bien sûr. Mais on trouvait aussi un crime abject. Le strass du spectacle pour enfants ne cachait pas juste une réalité un peu terne, il cachait une histoire d’horreur.

Cette semaine, en préparant cette chronique, j’ai retrouvé des images des albums que j’écoutais à l’époque. C’est douloureux, presque intolérable, de la voir au début de l’adolescence, posée avec d’improbables mascottes, dans une robe champêtre blanche. Le fait que la mise en scène autour d’elle insiste à ce point sur le caractère pur et naïf de ce qu’elle représente apparaît aujourd’hui comme une autre forme de violence.

Pour moi, comme pour beaucoup de gens, la révélation de cette histoire au milieu des années 2000 a été un choc. Il y avait quelque chose de rassurant à se dire qu’elle s’était enfin libéré d’un tel poids, mais toute l’affaire laissait un pénible arrière-goût.

Tout un coup, mes souvenirs n’étaient plus les mêmes. Je me sentais bizarrement coupable, comme si mon enthousiasme avait été une forme de silence complice. Évidemment, vous me direz que je ne pouvais pas savoir… N’empêche qu’il y a quelque chose d’aberrant à se dire que nous étions des dizaines de milliers à regarder dans sa direction… sans rien voir pourtant.

Après coup, j’ai trouvé difficile d’aller me ressourcer à ces souvenirs-là comme si de rien n’était. Toute cette beauté pastel que j’avais gardée dans ma boîte à trésors de petite fille, celle qu’on conserve au fond de nous, semblait flotter dans l’eau.

C’est Nathalie Simard que son agresseur a blessée a détruite, mais c’est aussi un symbole de l’enfance. Et ce n’est pas un détail parce qu’il faut penser que la petite fille à qui on faisait violence savait bien qu’elle était ce symbole. La déchirure que provoque un tel fossé entre une réalité tragique et la nécessité de continuer à projeter le rêve, c’est une violence qui s’ajoute à la première violence. Elle savait bien que de petites filles dormaient mieux le soir après qu’elle les ait étreintes et l’idée de faire exploser tout ce monde imaginaire ne devait pas être facile à porter.

Nathalie Simard est ce qu’on appelle une survivante. Elle a survécu à des agressions et un système de pouvoir et d’emprise qui a bien failli avoir sa peau. Elle a survécu à la honte d’avoir gardé le silence et ensuite la honte d’avoir parlé. Elle a su même admettre qu’à une époque de son adolescence, elle avait été amoureuse de son bourreau. Imaginez-vous le courage qu’il faut pour assumer une telle contradiction dans une société où on a encore tellement de mal à comprendre ce que sont les violences sexuelles et où on demande aux victimes de n’avoir jamais fait preuve d’ambiguïté pour leur accorder quelques crédits que ce soit... Et elle a survécu au rouleau compresseur d’une vie publique qui ne vous fait pas de quartier quand les choses ne tournent pas rond pour vous.

En la voyant si rayonnante, apparemment si bien dans sa peau, lors de sa tournée de promotion, ça m’a rendue très heureuse. En apprenant que sur son album de grands succès elle avait inclus des chansons de son répertoire jeunesse, j’ai souri. Je l’écoutais en entrevue et j’ai eu le sentiment qu’elle me prenait dans ses bras, quelque 35 ans plus tard, qu’elle me donnait le droit de retourner dans ma boîte à souvenirs, d’ouvrir les fenêtres pour faire aérer tout ça, et de retrouver un peu de l’enthousiasme de cette époque. J’ai eu le sentiment qu’elle nous donnait le droit de faire la paix avec les images de la chanteuse enfant qui ont marqué toute une génération, même si bien sûr nous ne pourrons plus jamais les approcher avec la même naïveté.

Chantal Guy de La Presse, dans sa chronique consacrée à la chanteuse, écrit : « C’est elle qui travaillait. » Elle a bien raison : c’est elle qui travaillait et aujourd’hui je réalise que d’enterrer mes souvenirs, comme s’ils étaient honteux, c’est jouer le jeu des tueurs d’enfances. Il y avait de la beauté dans la relation que la chanteuse entretenait avec les enfants du Québec, aucun agresseur ne devrait avoir le pouvoir d’annihiler ça. On peut bien décider de ne plus écouter Michael Jackson ou de ne plus suivre Woody Allen. Mais là c’est elle la victime : au nom de quoi devrions-nous enterrer tout ce qu’elle a représenté?

Toujours à Chantal Guy, Nathalie Simard disait avoir l’impression d’avoir tué une magie en dénonçant son agresseur. Je refuse qu’elle porte ce fardeau. Et je suis bien prête à réitérer haut et fort tout ce que sa présence dans ma vie d’enfant avait de magique pour qu’elle puisse reprendre contact avec la production de ces années-là en ayant la tête haute. Elle n’a rien tué en dénonçant : elle a ouvert la voie et est devenue un exemple de courage. Personnellement, j’ai surtout envie de lui dire merci. Merci d’avoir surmonté ses peurs pour faire face à son agresseur. Mais merci aussi, tout simplement, de m’avoir fait rêver si souvent.

Et je me prends à espérer que pendant toutes ces années où certains soirs le sommeil devait être si difficile à trouver, elle pouvait elle aussi se réfugier au souvenir des tendres caresses que des centaines d’enfants sincères lui ont un jour données.

L'auteure Catherine Voyer-Léger assise dans un studio de radio
L'auteure Catherine Voyer-Léger Photo : Radio-Canada/André Dalencour

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