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Cinq minutes dans la tête de Mélanie Nadeau :  Vivre en zone grise

Région Zéro 8
Rattrapage du lundi 12 octobre 2020

Cinq minutes dans la tête de Mélanie Nadeau :  Vivre en zone grise

Cinq minutes dans la tête de Mélanie Nadeau :  Vivre en zone grise

Mélanie Nadeau tient une lanterne au bout de son bras gauche et sourit à la caméra.
La conteuse et conceptrice Mélanie Nadeau.PHOTO : Radio-Canada / Christian Leduc
Région Zéro 8
Région zéro 8Publié le 12 octobre 2020

Aujourd'hui, la conteuse Mélanie Nadeau nous parle de Vivre en zone grise.

Le récit de Mélanie Nadeau :

Zone jaune, jaune foncé, orange, rouge…

On surveille le changement des couleurs sur la carte comme les feuilles des arbres cet automne.

Le problème, pour ma part, c’est que je regarde parfois trop les couleurs de la carte et pas assez celles des feuilles dans les arbres.

Encore une fois, je me sens hypnotisée, emportée par le courant, je sens que je suis en train de régler ma vie autour de la pandémie. Pas autant qu’au printemps, où ma routine journalière tournait littéralement autour du point de presse de 13 h.

Mais je surveille les chiffres, à chaque jour. J’essaie de voir venir. De me préparer à toute éventualité.

On pourrait se dire :

À quoi ça sert de faire un menu de la semaine, on va peut-être fermer dans deux jours.

À quoi ça sert d’organiser un Festival si du jour au lendemain, on sera peut-être obligés d’annuler.

À quoi ça sert de me donner à imaginer des contes pour enfants si la salle de spectacle supposée m’accueillir ferme ses portes demain?

Pourquoi entretenir de l’espoir quand tout porte à croire qu’on va devoir retourner à l’isoloir.

Le lundi 9 mars, je faisais ma chronique ici, ne m’imaginant pas du tout que cette semaine-là, notre univers allait changer, être bousculé. Personne s’en doutait.

C‘était le dernier lundi de la vie d’avant.

Et bien en ce lundi 12 octobre, je me sens comme si on était peut-être aussi à la veille de passer en zone rouge, donc en reconfinement. Mais en sachant quand même ce qui m’attend. Ça devrait me rassurer.

Pourtant, je dois avouer que j’ai peur.

Honte à moi, ce n’est pas une peur de tomber malade. Pas que je me sens invincible, mais j’ai plus peur que des gens que j’aime soient malade que de moi-même attraper le virus.

Non, ce qui m’habite surtout, et je suis assez gênée de le dire, c’est une peur très égoïste de devoir encore faire des deuils professionnels.

Oui, oui, je sais, ce n’est que des deuils professionnels. Je ne suis pas en train de dire que j’ai peur que ma chirurgie soit remise à plus tard, une autre fois, ou que mon enfant aux besoins particuliers n’ait pas les services auxquels il a besoin…

Non, juste des deuils professionnels.

Parce que je gagne ma vie avec les arts vivants, entre autres. Dans le prochain mois, je dois être sur scène, rencontrer des enfants, des cinéphiles, aller dans des bibliothèques.

J’ai peur de devoir encore renoncer à quelque chose que j’aime.

Mais je me demande si je ne sais pas ce qui est pire, ne pas savoir si on va passer au rouge, ou passer au rouge.

Vivre avec l’inquiétude.

On vit notre vie en zone grise, c’est juste qu’on n’est pas toujours en train de le réaliser. On ne sait jamais ce qui nous attend. Est-ce que notre vie va basculer du jour au lendemain. On sait que ça peut arriver. Mais ce serait insoutenable de donner un bec sur le front de mon enfant chaque matin en me disant que c’est peut-être la dernière fois. On ne serait pas capable de fonctionner.

Mais on établit des balises de noir et de blanc.

Mais on vit toujours en zone grise.

Il y a plein de choses que je ne sais pas.

Mais il y a certaines choses que je sais.

La semaine dernière Félix, vous avez fait le top 10 de vos albums préférés de tous les temps avec Dumas, je me suis dit tiens tiens, je vais faire le TOP 10 des choses que je sais, qui me font du bien, et que la pandémie ne va pas m’enlever.

10. Je fais de mon mieux pour me protéger et protéger les gens que j’aime. Même les gens que je ne connais pas.

9. Je sais que c’est temporaire.

8. Si je pouvais parler à la Mélanie du confinement du printemps. Je lui dirais, tu as dû faire le deuil de super beaux projets, mais la pandémie, bizarrement, heureusement, t’as apporté plein de beaux nouveaux défis, que tu ne soupçonnais pas.

7. Savourer mon café du matin est un des plaisirs de ma vie.

6. Regarder ma fille dans les yeux est ce qui me connecte le plus au moment présent.

5. Peu importe ce que je fais, ce n’est pas perdu. Mes belles histoires trouveront bien leur public un jour ou l’autre.

4. Pour l’argent, on s’arrangera bien.

3. Comme Alexis Wawanoloath me l’a rappelé la semaine dernière, j’ai des privilèges que d’autres n’ont pas. Peu importe ce qui m’arrive, je ne connaîtrai sûrement jamais le traitement que Joyce a reçu.

2. Je suis en sécurité.

1 La vie est belle malgré tout.

Je vous invite à vous faire votre propre TOP 10.

Si vous me trouvez beaucoup trop zen, si vous vous sentez à des années-lumières de moi, je vous comprends, la semaine passée j’étais couchée en boule.

Mais comme c’était la Journée mondiale de la santé mentale samedi dernier, je vous rappelle qu’il y a des ressources si vous avez besoin de parler.

Je vous laisse, je dois continuer à m’adapter à ma zone grise.
Parce qu’apprendre à vivre dans le flou mou, c’est la solution mon minou!