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Le micro ouvert de Marie-Ève Maillé : Son expérience à titre de témoin

Plus on est de fous, plus on lit, ICI Première.
Audio fil du vendredi 5 avril 2019

Le micro ouvert de Marie-Ève Maillé : Son expérience à titre de témoin

« Sacrifier des citoyens pour produire de l’électricité trop chère » : le micro ouvert de Marie-Ève Maillé

L'invitée aux chveux bruns écoute attentivement l'animatrice.
La chercheuse Marie-Ève Maillé présente un texte traitant d'injustice.PHOTO : Radio-Canada / Christian Côté
Plus on est de fous, plus on lit, ICI Première.
Plus on est de fous, plus on lit!Publié le 5 avril 2019

« Si ce n'est pas au tribunal qu'on obtient justice, ça va être où? » Appelée à présenter sa thèse de doctorat dans le cadre d'un recours collectif d'un groupe citoyen, la professeure associée de l'UQAM Marie-Ève Maillé sort désillusionnée de la saga judiciaire.

La chercheuse se désole que les avocats de l’entreprise d’éoliennes poursuivie par les citoyens aient non seulement voulu avoir accès à ses données confidentielles, mais qu’ils aient aussi procédé à de « l’intimidation » et à un « piétinage sans état d’âme » de son travail.

Le 11 février dernier, à Victoriaville, j’étais citée à comparaître dans le recours collectif pour troubles de voisinage intenté par quelque 500 citoyens contre le promoteur Éoliennes de l’Érable.

Pour vos auditeurs qui ont raté les premiers épisodes, j’explique que j’étais là comme témoin ordinaire, dépouillée de mon statut d’experte. C’était la façon qu’on avait trouvée il y a trois ans pour protéger mes données de recherche de l’appétit des avocats de la compagnie. Ça n’avait rien changé : j’ai quand même dû mener la bataille pour protéger la confidentialité de mes données. Une bataille que j’ai gagnée en 2017 grâce à deux avocats qui m’ont aidée gratuitement par l’intermédiaire de l’organisme Justice Pro Bono.

Retour au recours collectif. En février de cette année. Je témoigne donc, mais sans mon titre de Ph. D., sans ma thèse de doctorat et, par la magie du tribunal, sans même mon expertise. On veut m’entendre, mais comme témoin ordinaire. Et ordinaire, je l’ai été avec brio. Je leur ai servi du Jello, alors que j’avais préparé une pièce montée digne des plus grandes cérémonies, mais que j’ai dû laisser à la maison.

Trois jours ouvrables avant mon témoignage, mon procureur – mon procureur, Marie-Louise, c’est le même beau sauveur roumain de la première fois, oui… Lui, donc, reçoit un courriel de l’avocat d’Éoliennes de l’Érable nous informant que, si je viens témoigner, je renonce à mon privilège – pourtant reconnu par le tribunal – de ne pas dévoiler les noms de mes participants. Ça, ça veut dire que si je refuse de répondre à une question qui porte sur l’identité des participants à ma recherche, c’est direction : la cour d’appel! Et on est partis pour le tome 2 de l’affaire Maillé. Comment dire? Je n’avais pas le goût.

Ça fait que, je n’en suis pas fière, mais l’intimidation des avocats d’Éoliennes de l’Érable a failli porter fruit, puisque j’ai tenté de me défiler et de ne pas témoigner le 11 février dernier. C’est la juge qui a mis fin à tout ce beau niaisage en nous informant que Mme Maillé était attendue à Victoriaville le lundi matin. Le tribunal exerçait son biopouvoir sur mon corps qui était contraint de se présenter à la cour, que ça lui plaise ou non.

Même les promesses de mon beau procureur de déchirer sa toge s’il le fallait n’étaient pas suffisantes pour me rassurer. La mort dans l’âme, je suis entrée dans l’étroit box des témoins et j’ai vécu un des moments les plus frustrants de mon existence.

Comme dans du mauvais théâtre, des avocats et une juge ont convenu entre eux des moments où je commençais à parler et de ceux où j’arrêtais, sans aucun égard pour ma propre trame narrative. C’est qu’on cherchait la vérité, n’est-ce pas? Et ils étaient évidemment bien mieux placés que moi pour savoir où je cachais la mienne.

Sans grande surprise, l’avocat d’Éoliennes de l’Érable s’est opposé au dépôt de ma thèse en preuve arguant que le document ne contenait – j’ouvre les guillemets – « que ouï-dire et opinion », ce dont convenaient les avocats des citoyens devant une juge agacée que le débat s’éternise si tout le monde s’entendait.

« Ouï-dire et opinion »? J’ai reçu ces deux mots comme des gifles répétées. Pendant de longues minutes où j’ai dû rester silencieuse, des hommes en toge ont piétiné sans états d’âme le travail intellectuel le plus achevé de ma vie, comme si on ne parlait pas d’une thèse de doctorat que j’avais mis six ans à réaliser, avec toute la rigueur et les difficultés que cela implique.

Mon souhait ce jour-là, Marie-Louise, c’était que ma thèse serve la preuve, qu’elle éclaire le tribunal. C’est tout.

Selon toute vraisemblance, ça ne sera pas le cas. Je sais qui s’en réjouit aujourd’hui.

Je sors de l’exercice avec un profond sentiment d’injustice. J’ose à peine imaginer comment se sentent les citoyens de l’Érable. Eux, dont j’ai vu les vies se briser il y a 10 ans parce qu’ils n’ont pas réussi à empêcher ce projet éolien mal conçu, mal vendu et mal évalué par notre gouvernement. Collectivement, nous les avons sacrifiés pour produire de l’électricité trop chère. Une partie d’entre eux ne s’en remettra jamais complètement.

Après mon témoignage, j’avais l’impression de les avoir laissés tomber moi aussi.

Avec ce micro ouvert, j’insiste à nouveau pour qu’on ne les oublie pas. Je veux aussi empêcher les promoteurs sans scrupule de ce monde de se tranquilliser. Même si je suis exaspérée que leur domination s’étende aussi et surtout au monde juridique, je leur dis que je n’ai même pas peur et qu’ils me trouveront sur leur chemin là aussi, moi et d’autres comme moi.

Mais je redoute que le tribunal dise un jour aux citoyens de l’Érable que leur cause n’est pas fondée en droit, qu’ils n’ont pas fait la preuve de leurs souffrances. Qu’est-ce qu’il leur restera, ce jour-là, pour s’accrocher, Marie-Louise? L’art, la poésie? Je ne sais pas. Rendu là, je ne sais plus où sont les réponses. Mais il faudra en trouver. Ou les inventer.

L'affaire Maillé : L'éthique de la recherche devant les tribunaux (Nouvelle fenêtre), Marie-Ève Maillé, Écosociété, 2018

Résumé de l'éditeur :

Automne 2015. Marie-Ève Maillé est invitée à témoigner comme experte dans une action collective contre le projet éolien de l’Érable, dans le Centre-du-Québec, dont elle a étudié les impacts sociaux dans le cadre de son doctorat. En acceptant l’invitation des citoyens, la jeune diplômée de l’UQAM est loin de se douter des péripéties judiciaires qui l’attendent...

Visée par une ordonnance de la cour qui la force à remettre certains documents à l’entreprise, Marie-Ève Maillé décide de se battre pour préserver la confidentialité de ses données de recherche. Elle estime que c’est là son devoir éthique de chercheuse. Sans ressource, elle devra se démener pour trouver un avocat qui accepte de défendre gratuitement sa cause. Son université, qui l’avait abandonnée à son sort, finira par la soutenir à la suite de pressions et de dénonciations médiatiques.

Avec un humour décapant, Marie-Ève Maillé livre un récit haletant de cette saga judiciaire qui se termine bien, « comme dans un film où les gentils gagnent à la fin ». Mais ce témoignage courageux soulève des questions troublantes en matière de recherche scientifique, de responsabilité institutionnelle et d’accessibilité à la justice.