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Chronique de Jérémie McEwen : Lettre à son père

On dira ce qu'on voudra, ICI Première.
Audio fil du jeudi 6 septembre 2018

Chronique de Jérémie McEwen : Lettre à son père

Lettre d'amour filial de Jérémie McEwen à son père, le peintre Jean McEwen

Jérémie McEwen au studio 30 de Radio-Canada, le 25 janvier 2018
Le professeur de philosophie Jérémie McEwenPHOTO : Radio-Canada / Mathieu Arsenault
On dira ce qu'on voudra, ICI Première.
On dira ce qu'on voudraPublié le 7 septembre 2018

Près de 20 ans après le décès du peintre Jean McEwen, certaines de ses œuvres sont offertes à l'œil du public grâce à l'exposition Poèmes barbares (Nouvelle fenêtre), à la Galerie Simon Blais. Pour l'occasion, son fils, le professeur de philosophie et chroniqueur à notre émission Jérémie McEwen, lui écrit une lettre gorgée d'amour filial et de doux souvenirs. Il la lit au micro, sous le regard attendri de Rebecca Makonnen.

On dira papa

Tu m’as demandé ce que je pensais de ta nouvelle toile, accrochée au mur face à la télé du salon. Pas juste comme ça, pour faire la conversation. Pas avec un sourire en coin, comme si tu parlais à un enfant. Tu voulais vraiment savoir ce que j’en pensais. C’était une toile jaune. Deux champs colorés déconstruits, avec des trous en bas du jaune laissant paraître du mauve violacé. Avec des taches de couleur en haut aussi, des associations étonnantes, du rouge, du rose, du orange. Je t’ai dit que je l’adorais. C’était la première fois que j’adorais un de tes tableaux, tu le sentais bien. Avant, enfant, j’avais presque cru mes amis qui disaient que c’était rien que des barbeaux et que tout le monde était capable de faire ça. Là, je comprenais enfin complètement ton art abstrait. Juste à temps, je le sais aujourd’hui. C’était un an avant que tu disparaisses, tes Poèmes barbares.

Comme d’habitude, en parallèle à la série de toiles, il y avait les aquarelles, qui, elles, étaient accrochées dans la cuisine. J’y suis entré un matin, vers midi j’imagine puisque j’avais dix-huit ans. À nouveau cette explosion colorée. Presque plus de champs colorés en fait, comme c’était ta marque de commerce, mais que des lignes. Orange, noir, vert, rouge et jaune. Je suis tout de suite venu te voir dans le salon, où tu aimais t’asseoir longuement, avec un Pernod, pour contempler ton travail. J’ai fait ce qu’il ne fallait pas. Je t’ai dit : papa, peins-moi une aquarelle pareille à celle-là, avec les mêmes couleurs. Je savais pourtant que les commandes, ça amenait les ruptures chez toi. Et j’étais chez toi. Tous les murs de cette maison étaient couverts de tes couleurs.

C’est pendant les années 1960 que t’as eu ton premier moment de gloire. Ça t’a amené à New York. T’as eu une expo à la prestigieuse Martha Jackson Gallery. Le MoMA a même acheté deux de tes tableaux, d’ailleurs. Une fois t’es allé dans ce musée et tu t’es planté à côté de tes toiles, pour voir la réaction des gens. Ils passaient sans vraiment regarder. Tu aimais dire pourtant qu’il fallait se coller le nez dessus pour vraiment les comprendre. Pour les voir comme tu les voyais en peignant. Ça t’a donné l’idée baveuse suivante : une nouvelle série de tableaux, qui s’appellerait Tableau pour être vue en passant. T’étais un peu baveux. Un peu entêté aussi. Tu m’as résumé ça par cette phrase, une fois : au fond de mon cœur il n’y a pas de merde. Martha Jackson, la galeriste, t’a dit dans un taxi jaune : «  You know John, you should paint more small red ones. » T’as fait arrêter la voiture, t’as débarqué du taxi, et t’as plus jamais parlé à Martha Jackson. Crisse que je t’aime papa.

Parce que oui, tout ça a une valeur monétaire, et les petites rouges vendent bien en maudit. Désolé si je te l’apprends, c’est encore comme ça aujourd’hui. C’est bien sûr de la spéculation pure. Le marché de l’art pictural est un bien drôle d’endroit. Ça m’est arrivé tellement souvent que la première question qu’on me pose sur un de tes tableaux soit sa valeur monétaire. J’ai fait mes devoirs depuis que t’es parti, je peux maintenant leur répondre assez précisément. Mais mon Dieu que je m’en fous. Prochaine fois qu’on me pose cette question, je pense que je vais sortir du taxi. Puis je vais retourner dans la maison où tu m’as élevé et m’asseoir devant cette immense toile violette qui est toujours là, triomphante mais sans bravade machiste, enveloppante mais sans esbroufe immersive.

Le lendemain de la fois où je t’ai fait cette commande d’aquarelle, en rentrant de l’école, j’ai trouvé sur le bureau de ma chambre cette œuvre qui est encore sur le mur chez moi, aujourd’hui. Elle est dans mon champ de vision en ce moment, pendant que je t’écris ces mots. J’étais si heureux de l’agencement de couleurs que je n’ai même pas remarqué que tu avais délaissé l’instant d’une aquarelle l’art abstrait pour peindre un portrait de moi qui regardait au ciel. T’étais quétaine de même, mon père.

Ton livre préféré de philo était d’ailleurs dans ce temps là un machin philo pop qui connaissait un franc succès à l’époque, Le monde de Sophie. Tu l’as lu deux fois. Sinon tu tripais sur un livre de psycho aujourd’hui complètement démodé nommé L’art d’aimer, de Erich Fromm. Tu le lisais une fois par année. Oui, je peux bien avoir moi-même un penchant pour la vulgarisation philosophique. J’ai pris le portrait que tu m’as peint dans mes mains. Il devait aller directement au mur. J’ai pris une punaise, et je t’ai demandé si ça te dérangeait que je fasse un trou dans le papier pour l’accrocher tout de suite. Tu m’as calmement répondu que bien sûr que non. Merci de m’avoir répondu ça. Ça m’aide encore aujourd’hui à regarder toujours vers le haut.

La maison où tu m’as élevé, devant le parc La Fontaine, était vieille comme toi. Une fois je m’en étais exaspéré. Maudite vieille maison. Tu n’avais pas perdu ton calme, mais tu m’avais fermement dit que c’était ma maison. Et que je devais l’aimer vieille. Avec l’escalier qui craquait quand j’essayais de rentrer la nuit sans faire de bruit. Avec les châssis doubles qui rentraient plus quand on essayait de les poser ensemble à l’automne parce que les murs avaient travaillé. Quand tu venais me chercher à l’école, dans le parc, mes amis me disaient que mon grand-père m’attendait devant. Ça m’a pris dix-huit ans pour aimer tes toiles. Ça m’a pris dix-huit ans pour aimer ma vieille maison. Ça m'a pris dix-huit ans pour aimer mon vieux père. Juste à temps.

Avant ça je ne faisais que m’inquiéter. Quand t’as eu ta première crise cardiaque j’étais en sixième année. Je t’ai écrit une première lettre. Je te faisais part de mes inquiétudes, de ma compréhension intime du fait que notre relation avait un compte à rebours bien avancé dessus. T’es venu me voir devant la télé. Tu m’as dit que c’était bien qu’on puisse se dire ces choses, et tu es parti.

Te rappelles-tu la fois où j’ai eu une commotion cérébrale en faisant du body surfing au show de Beastie Boys à l’Auditorium de Verdun? Tu m’avais amené manger un sandwich le lendemain, dans un bistro au coin Saint-Laurent et Mont-Royal. Le bouchon ça s’appelait je pense. J’avais pris rôti de porc. Cornichons sûrs à côté. Il avait fallu que je t’explique ce qu’était le body surfing. Te rappelles-tu la musique que j’écoutais à l’époque et qui t’exaspérait? Un groupe punk nommé CRASS dont tu disais que la rythmique ressemblait en tous points à celle d’une marche militaire. Tu préférais Mahler, Buster Keaton est les Marx Brothers. Vieux monsieur, jeune peintre.

À bientôt, papa.

À gauche : la couverture du livre « Poèmes barbares » par Constance Naubert-Riser. À droite : l'aquarelle peinte par Jean McEwen pour son fils, Jérémie McEwen.

Jérémie McEwen