Sutera, le village italien des réfugiés

Par Jean-François Bélanger

10 mai 2018 | access_time MINUTES DE LECTURE

Alors que l’afflux massif de migrants par la Méditerranée au cours des dernières années a fait monter l’intolérance en Italie, un petit village de Sicile accueille les réfugiés à bras ouverts et fait figure de modèle d’intégration.

Par Jean-François Bélanger

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C’est un village de carte postale. Planté au pied du mont San Paolino, Sutera s’enorgueillit d’être l’un des plus beaux bourgs de Sicile. Les maisons en pierre accrochées à flanc de montagne séparées par des escaliers et des ruelles étroites attirent bien des touristes chaque été. Mais le reste de l’année, Sutera a des airs de ville fantôme.

Les demandeurs d’asile ont élu domicile dans les dizaines de maisons vacantes de Sutera.
Les demandeurs d’asile ont élu domicile dans les dizaines de maisons vacantes de Sutera. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

Frappé de plein fouet par l’exode rural, le village compte moins de 1500 habitants, le tiers de la population des années 70.

Le maire, Giuseppe Grizzanti, l’avoue volontiers : c’est le principal défi auquel il est confronté. Mais l’élu se veut optimiste et parle avec fierté de l’arrivée de nouveaux habitants qui a permis d’empêcher la fermeture de l’école. En l’occurrence, il s’agit d’une cinquantaine de demandeurs d’asile arrivés à bord d’embarcations de fortune par la Méditerranée en provenance d’Afrique ou du Proche-Orient.

L’idée est née au lendemain du terrible naufrage de Lampedusa, en octobre 2013. Le maire se souvient d’avoir reçu un message des autorités régionales de Caltanissetta.

« La préfecture nous a contactés pour nous demander si nous avions de la place dans notre cimetière pour enterrer les morts de Lampedusa. J’ai répondu non. Mais je me suis aussitôt dit que si on ne peut pas accueillir des morts, en revanche, on peut accueillir des vivants. »

- Giuseppe Grizzanti, maire de Sutera

Le maire de Sutera voit les nouveaux arrivants comme une chance pour son village.
Le maire de Sutera voit les nouveaux arrivants comme une chance pour son village. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

Rapidement, le projet prend forme. Les maisons vides sont recensées et des réfugiés sont accueillis en partenariat avec une association caritative locale, Il Girasole (le tournesol). Dans un premier temps, 15 personnes sont accueillies, pour s’assurer qu’elles seront bien reçues par les villageois. Un contingent qui monte rapidement à 30, puis à 50.

L’école du village est sauvée. Les jeunes du Ghana et du Nigeria ajoutent un peu de couleur et de diversité dans les classes. Les enseignants préparent les autres élèves en leur montrant des photos de boat people, en leur racontant les difficultés vécues par leurs petits camarades. La question des droits de la personne et des droits des enfants est abordée. Et même s’ils ne parlaient pas un mot d’italien à leur arrivée, ils rattrapent rapidement leur retard.

Les enfants de l’école Sutera ont été sensibilisés aux difficultés qu’ont vécues leurs nouveaux petits camarades.
Les enfants de l’école Sutera ont été sensibilisés aux difficultés qu’ont vécues leurs nouveaux petits camarades. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

Giuseppe Grizzanti affiche un air satisfait en visitant les classes, en saluant les élèves. « Il n’y a pas de meilleure intégration que celle des enfants, dit-il. Leur énergie nous encourage et on se dit que ce qu’on a fait, on l’a bien fait. »

Les enfants des réfugiés s’intègrent très bien en classe et ont permis de sauver l’école de Sutera.
Les enfants des réfugiés s’intègrent très bien en classe et ont permis de sauver l’école de Sutera. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

Margaret Okumboro fait partie, avec ses trois enfants, de ces réfugiés qui ont élu domicile à Sutera. Originaire du Nigeria, elle dit avoir vécu les pires moments de sa vie en Libye. Puis elle a cru sa dernière heure venue en traversant la Méditerranée. Elle avoue que son intégration en Italie n’a pas été facile au début, mais les choses, dit-elle, ont radicalement changé depuis son arrivée à Sutera.

Sur la place du village, devant le café, elle danse et fredonne à l’unisson des rythmes du Nigeria qui jouent sur son téléphone. Tout en replaçant son plus jeune, David, 18 mois, dans un pagne sur son dos, elle salue d’un « ciao » enthousiaste un vieux du village assis devant le café, qui lui répond par un signe de la main.

Margaret Okumboro adore le village et ses habitants et rêve de s’y installer pour de bon avec ses enfants.
Margaret Okumboro adore le village et ses habitants et rêve de s’y installer pour de bon avec ses enfants. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

Margaret attend ses deux filles Blessing et Nayez qui doivent bientôt terminer l’école. Elle précise que le froid a nécessité une adaptation, tout comme la langue. Elle fait maintenant l’effort de discuter en italien avec ses enfants pour progresser plus rapidement.

« Les gens ici sont vraiment très aimables et accueillants avec nous. C’est une très petite ville avec peu d’habitants, mais ils sont gentils. J’habite ici depuis trois ans et je n’y ai jamais vu de racisme.  »

- Margaret Okumboro, réfugiée et résidente de Sutera

Le minibus scolaire arrive avec à son bord les deux filles de Margaret. Elles se jettent aussitôt dans les bras de leur mère. « Je leur souhaite de vivre une meilleure vie, dit-elle. Je veux qu’elles se concentrent sur leurs études et qu’elles réussissent dans la vie. »

Margaret aussi va à l’école. Elle a déjà décroché son premier niveau d’italien et compte bien continuer. Elle souhaite rester à Sutera, y trouver un emploi ou créer le sien au besoin. Elle a de l’expérience comme coiffeuse, mais se dit prête à faire la cuisine ou des ménages.

Des bénévoles donnent des cours d’italien aux nouveaux arrivants.
Des bénévoles donnent des cours d’italien aux nouveaux arrivants. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

À quelques pas de là, Nunzio Viellaro écoute la conversation avec un sourire. Membre fondateur de l’association Il Girasole, il constate avec satisfaction que le pari fou d’accueillir des réfugiés dans un si petit village loin de tout a fonctionné.

« C’est une réelle intégration. Car les réfugiés ici ne vivent pas en groupe dans d’énormes centres d’accueil. Ils vivent dans des maisons comme leurs voisins et font partie de la communauté. »

- Nunzio Viellaro, de l’association Il Girasole

Le défi de Giuseppe Grizzanti est maintenant de convaincre des immigrants comme Margaret de rester sur place pour participer au développement du village plutôt que de repartir au bout de quelques années pour trouver un travail ailleurs en Italie.

Les jeunes familles de réfugiés côtoient les retraités; leur arrivée a permis de rajeunir la moyenne d’âge à Sutera.
Les jeunes familles de réfugiés côtoient les retraités; leur arrivée a permis de rajeunir la moyenne d’âge à Sutera. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

« Nous sommes restés en marge de la mondialisation et c’est mauvais pour la Sicile, dit-il. Il ne faut pas laisser les villages du sud de l’Italie s’isoler davantage. »

La Ville de Sutera a en tout cas profité économiquement de la situation, puisque l’accueil des réfugiés s’accompagne d’une aide de l’État. Cela a aussi donné du travail à six habitants du village, qui se chargent de l’accompagnement et de l’encadrement des nouveaux arrivants. Une aide appréciée dans une région durement touchée par le chômage.

L’exemple de Sutera a fait des émules. D’autres villages de la région se sont joints depuis au projet.
L’exemple de Sutera a fait des émules. D’autres villages de la région se sont joints depuis au projet. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

Mais le plus grand bénéfice est ailleurs, selon le maire. Giuseppe Grizzanti constate que l’ambiance dans le village a beaucoup changé et beaucoup évolué depuis quelques années. Les nouveaux arrivants y ont apporté leur culture, leur jeunesse et leur enthousiasme. Et cela, ça n’a pas de prix.

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