Risquer sa vie en mer pour échapper à l’enfer libyen

Par Jean-François Bélanger

07 mai 2018 | access_time MINUTES DE LECTURE

Dix migrants meurent chaque jour en Méditerranée. Pour réduire ce nombre, des organismes mènent des missions de sauvetage, mais leur travail se complique avec la présence accrue de la garde côtière libyenne. Nous avons passé un mois sur l’Aquarius.

Par Jean-François Bélanger

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Au début, ce n’est qu’un point sur l’horizon. Il apparaît et disparaît au gré des vagues.

Il faut un oeil exercé pour repérer un minuscule bateau pneumatique sur l’immensité de la Méditerranée.

La veille visuelle est imparfaite et faillible, mais elle est pourtant le principal outil dont dispose l’équipage de l’Aquarius, un navire affrété par SOS Méditerranée et Médecins sans frontières, qui a déjà sauvé plus de 28 000 personnes, pour repérer des embarcations en détresse au large des côtes de la Libye.

Et lorsque la houle se fait plus forte ou que le brouillard se lève, les chances de trouver des bateaux pneumatiques se réduisent fortement.

C’est pourquoi les membres de l’équipage se relaient en permanence sur la passerelle pour scruter l’horizon avec des jumelles.

Le travail est fastidieux. Comme essayer de trouver une aiguille dans une botte de foin. Il est cependant essentiel.

Théo Leclerc scrute l'horizon à la recherche de migrants.
Théo Leclerc scrute l'horizon à la recherche de migrants. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

Nick Romaniuk, coordonnateur des recherches et du sauvetage à bord de l’Aquarius, est conscient de sa lourde responsabilité et des nombreuses contraintes auxquelles il est confronté. La zone de recherche est très large et la visibilité est limitée, environ 4 milles nautiques. Les bateaux sont petits et n’apparaissent pas sur l’écran radar. Parfois, des avions aperçoivent les embarcations et avertissent l’équipage de l’Aquarius.

« Sinon, c’est un peu le hasard. Alors on patrouille en continu parce que si on ne les trouve pas, c’est certain que ces gens vont mourir. »

- Nick Romaniuk, coordonnateur des recherches et sauvetages, SOS Méditerranée

Mais depuis quelques mois, les sauveteurs de SOS Méditerranée sont confrontés à une nouvelle difficulté, encore plus frustrante. Lassée de devoir accueillir chaque année des dizaines de milliers de demandeurs d’asile, l’Italie a fourni des bateaux rapides à la garde côtière libyenne. Et le centre de coordination des sauvetages (IMRCC), basé à Rome, lui confie de plus en plus de missions d’interception.

Nick Romaniuk, coordonnateur des recherches et sauvetages à bord de l’Aquarius, débreffe son équipe après un sauvetage.
Nick Romaniuk, coordonnateur des recherches et sauvetages à bord de l’Aquarius, débreffe son équipe après un sauvetage. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

Le 31 mars dernier, l’équipage de l’Aquarius, pourtant arrivé en premier au contact d’une embarcation en détresse, a reçu l’ordre de ne pas secourir les passagers et d’attendre l’arrivée des garde-côtes libyens.

Cette nouvelle politique italienne inquiète ceux qui sont à bord de l’Aquarius.

« Selon le droit maritime, un bateau en détresse doit être secouru le plus vite possible et ses occupants doivent être débarqués dans un port sûr », dit Nick Romaniuk. « Ces changements de coordination retardent les secours et mettent la vie des gens en danger. »

L’événement est resté en travers de la gorge de cet ancien maître nageur, fils d’une mère montréalaise et d’un père de Colombie-Britannique. Et il avoue s’inquiéter de voir ce genre de situation se répéter de plus en plus fréquemment à l’avenir.

D’ailleurs, en mars, les autorités italiennes ont mis sous séquestre le navire Open Arms affrété par l’ONG espagnole Proactiva parce que son équipage avait refusé de remettre aux garde-côtes libyens des migrants secourus.

Des décisions crève-coeur

L’amertume est aussi évidente chez Tanguy Louppe. Cet ancien marin pêcheur breton a tout quitté pour s’embarquer sur l’Aquarius en 2016 pour tenter de mettre un terme à l’hécatombe en Méditerranée. « Ce qui est révoltant, et ce qui est consternant, c’est de voir que c’est de plus en plus difficile de juste essayer de sauver des vies  », lance-t-il, dégoûté.

Tanguy Louppe observe l’horizon. La veille visuelle demeure le principal moyen de localiser les migrants.
Tanguy Louppe observe l’horizon. La veille visuelle demeure le principal moyen de localiser les migrants. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

Grand et mince, les bras couverts de tatouages maritimes et la tête coiffée de dreadlocks, l’adjoint au coordonnateur des sauvetages est aussi chef d’équipe à bord des Zodiacs d’intervention. Il était donc en première ligne lorsqu’il a dû se résigner à contrecoeur à abandonner 90 personnes aux mains des Libyens.

« Pour nous, ce n’est pas facile. Ce n'est jamais agréable de voir un être humain retourner en enfer. »

- Tanguy Louppe, coordonnateur adjoint des secours pour SOS Méditerranée

Mais les sauveteurs à bord de l’Aquarius ne peuvent pas se permettre de broyer du noir très longtemps, car il y a toujours de nouvelles personnes à secourir.

Le matin du 18 avril 2018, un bateau pneumatique avec au moins 150 personnes à bord est repéré par un avion au large d’Al Khoms à l’est de Tripoli. Avisé par le centre de coordination de Rome, l’Aquarius met en marche son troisième moteur pour aller plus vite et met le cap sur la position annoncée. Le capitaine annonce un trajet d’un peu moins de deux heures.

Les membres de SOS Méditerranée s’inquiètent, car le bateau est surchargé; la mer est démontée et, en deux heures, tout peut arriver.

Les passeurs libyens n’ont pas hésité à entasser 164 personnes sur ce bateau pneumatique d’une dizaine de mètres en violation de toutes les règles de sécurité.
Les passeurs libyens n’ont pas hésité à entasser 164 personnes sur ce bateau pneumatique d’une dizaine de mètres en violation de toutes les règles de sécurité. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

Finalement, un navire de sauvetage allemand, le Sea Eye, arrive sur place et distribue des gilets de sauvetage pour stabiliser la situation en attendant l’arrivée de l’Aquarius.

Le sauvetage se déroule sans encombre. En quelques heures, tous les occupants du bateau pneumatique sont en sécurité à bord de l’Aquarius.

Les 164 occupants de ce bateau pneumatique sont secourus après 12 heures au milieu de la Méditerranée.
Les 164 occupants de ce bateau pneumatique sont secourus après 12 heures au milieu de la Méditerranée. Photo : Radio-Canada/Sergio Santos

Ils sont 164 et proviennent majoritairement d’Afrique de l’Ouest. Ils sont déshydratés, ont le mal de mer et sont exténués après avoir passé près de 12 heures en mer entassés les uns sur les autres.

Mais ils sont en vie.

Une fois rescapés, les migrants peuvent souffler quelques instants.
Une fois rescapés, les migrants peuvent souffler quelques instants. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

L’équipe médicale de Médecins sans Frontières leur prodigue les premiers soins et leur remet des vêtements neufs et une couverture. Rapidement tous s’endorment sur le pont arrière de l’Aquarius.

Beaucoup de migrants sont blessés lors de leur traversée sur des embarcations surchargées.
Beaucoup de migrants sont blessés lors de leur traversée sur des embarcations surchargées. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

Marqués par des parcours cauchemardesques

Le lendemain matin, des sourires apparaissent sur les visages des rescapés. Tous remercient leurs sauveteurs. L’équipe à bord distribue de la nourriture et des jeux pour passer le temps. Mais c’est un djembé qui s’avère le plus populaire. Les percussionnistes amateurs venus du Mali ou du Sénégal tambourinent frénétiquement, alors que d’autres se mettent à danser pour célébrer le bonheur d’être en vie.

Une jeune migrante dansant au son du djembé
Une jeune migrante dansant au son du djembé Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

Se sentant en sécurité, les langues se délient.

Mamadou Sally Diallo n’a que 21 ans. Il paraît pourtant en avoir 20 de plus. Il explique, comme pour s’en excuser, que c’est parce qu’il a beaucoup souffert lors de ses deux années passées en Libye.

Mamadou Sally Diallo espérait trouver un emploi en Libye. Mais comme plusieurs migrants, il a été retenu contre son gré, battu et forcé de travailler dans des conditions inhumaines.
Mamadou Sally Diallo espérait trouver un emploi en Libye. Mais comme plusieurs migrants, il a été retenu contre son gré, battu et forcé de travailler dans des conditions inhumaines. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

Ce maçon guinéen pensait y trouver facilement du travail avec tous les chantiers de construction d’après-guerre. Mais il a vite déchanté.

À peine arrivé en Libye, il s’est fait détrousser de son téléphone et de ses papiers d’identité. Il a été kidnappé aussi et détenu contre rançon. « Ils nous ont pris, nous ont mis dans une prison et ont réclamé de l’argent à nos parents pour nous libérer. Si nos parents ne payaient pas, ils nous battaient et menaçaient de nous tuer », raconte-t-il.

Mamadou a passé près de trois mois en prison. Mais une fois sorti, son sort n’était pas beaucoup plus enviable. Il raconte avoir travaillé des mois et des mois sans être payé. Lorsqu’il réclamait son dû, son patron sortait sa kalachnikov.

Il n’ose pas parler d’esclavage, mais il tient à témoigner qu’il ne fait pas bon avoir la peau noire en Libye.

« En Libye, on nous traite comme des animaux. C’est très dangereux. On nous frappe, on ne nous donne pas à manger. Tout le monde a un fusil et il est impossible de faire la différence entre la police et les bandits. »

- Mamadou Sally Diallo, migrant guinéen

Mamadou est très frêle et a la démarche chancelante. Lorsqu’on lui fait remarquer qu’il boite, il explique que c’est parce qu’un des passeurs lui a frappé le pied à coup de barre de fer le matin de l’embarquement.

Il raconte la frayeur des passagers à bord du bateau pneumatique lorsqu’ils ont aperçu le navire de sauvetage, craignant d’être interceptés par la garde côtière libyenne. « Si les Libyens nous attrapaient, c’était fini pour nous », explique-t-il, le ton grave.

Drissa Soumahoro peut en témoigner. Cet Ivoirien de 17 ans s’est fait capturer par les garde-côtes libyens le 16 janvier dernier. Selon lui, on ne peut pas parler de sauvetage tant les conditions de l’interception étaient chaotiques et violentes. Il décrit des garde-côtes armés, tirant en l’air.

Coups de feu en l’air et coups de bâton, c’est le souvenir que garde Drissa Soumahoro de son « sauvetage » en janvier par les garde-côtes libyens.
Coups de feu en l’air et coups de bâton, c’est le souvenir que garde Drissa Soumahoro de son « sauvetage » en janvier par les garde-côtes libyens. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

« C’était la panique. Tout le monde s’est levé et le bateau voulait se renverser. Ils ont amené des échelles pour qu’on puisse monter à bord du bateau, mais quand j’ai essayé de monter, ils m’ont frappé avec un bâton », explique-t-il.

Il parle aussi de la détention qui a suivi : des mois passés sans chaussures, sans voir le soleil. « Quand les gens de l’Office des migrations internationales venaient nous visiter, alors les gardiens nous donnaient de la nourriture et nous traitaient bien. Mais dès qu’ils repartaient, on nous remettait dedans. » Il précise qu’il ne fallait surtout pas se plaindre : « Dès qu’on se fait remarquer, ils nous frappent. Moi-même, ils m’ont tapé beaucoup. »

Catalina Arenas, responsable des affaires humanitaires à Médecins sans frontières rencontre les rescapés et écoute leurs récits qui font tous froid dans le dos. Les points communs sont très nombreux. « Il y a surtout beaucoup de gens qui ont été battus, poignardés, frappés, kidnappés dans leur trajet », raconte-t-elle.

 Catalina Arenas de MSF recueille les témoignages des migrants et prend note de toutes les violations des droits de la personne.
Catalina Arenas de MSF recueille les témoignages des migrants et prend note de toutes les violations des droits de la personne. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

Catalina explique que bien des migrants n’avaient pas au départ pour projet de venir en Europe, mais se sont retrouvés pris au piège en Libye. « Beaucoup de gens sont arrivés en Libye pour y travailler ou pour fuir leur propre pays. Et une fois sur place, ils se retrouvent dans des situations tellement difficiles que la Méditerranée devient la seule porte de sortie pour quitter ce qu’ils appellent l’enfer de la Libye », dit-elle.

Un sauvetage n’attend pas l’autre

Mais Catalina n’a pas le temps d’écouter tout le monde. Car les sauvetages se succèdent. Le matin du 21 avril 2018, le centre de coordination de Rome signale deux embarcations en détresse. Une en bois avec plus de 200 personnes à bord et une autre en caoutchouc avec 70 passagers au large de Zouara.

Les autorités italiennes confient dans un premier temps le sauvetage aux garde-côtes libyens. Mais, contre toute attente, ceux-ci doivent déclarer forfait en raison d’un problème mécanique.

L’équipage de l’Aquarius jubile. Nick Romaniuk est soulagé car le sauvetage de bateaux en bois surchargés est délicat et peut facilement tourner au drame s’il n’est pas géré correctement. « Les bateaux en bois sont très instables. Si les gens bougent, s’il y a un mouvement de panique, le bateau peut chavirer. »

Les bateaux de bois sont très instables, alors l'équipe de l'Aquarius déploie tous ses moyens de flottaison.
Les bateaux de bois sont très instables, alors l'équipe de l'Aquarius déploie tous ses moyens de flottaison. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

L’équipe de SOS Méditerranée ne veut courir aucun risque. Tous les moyens de flottaison disponibles sont acheminés par trois Zodiacs à proximité du bateau à secourir.

Les Zodiacs prennent position à l’avant et à l’arrière du bateau, et non sur les côtés, pour diminuer les risques de chavirement. Rapidement, Tanguy donne l’ordre d’« injecter des bananes » et de longues bouées orange sont disposées le long de la coque. Les sauveteurs commencent alors à distribuer des gilets de sauvetage et entament l’évacuation.

Un jeune homme est secouru à bord de l'Aquarius par l'équipe de SOS Méditerranée.
Un jeune homme est secouru à bord de l'Aquarius par l'équipe de SOS Méditerranée. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

Le bateau pneumatique en perdition arrive bientôt à proximité, si bien que l’équipage de l’Aquarius doit gérer deux sauvetages en même temps. Plus tard, le navire de SOS Méditerranée recueille en plus 79 autres rescapés secourus par la garde côtière italienne. Au total, ce sont 537 rescapés que l’Aquarius transporte jusqu’à Trapani en Sicile. En deux jours plus de 1000 personnes sont ainsi secourues en mer Méditerranée.

Depuis 2016, plus de 556 000 personnes sont arrivées en Europe par la Méditerranée. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a recensé 8670 morts depuis 2016, dont 587 depuis le début 2018.

Des migrants sur l'Aquarius s’apprêtent à débarquer dans le port de Trapani en Sicile.
Des migrants sur l'Aquarius s’apprêtent à débarquer dans le port de Trapani en Sicile. Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

Tanguy en tire une certaine fierté. « C’est 1000 personnes qui auraient pu mourir noyées si on n’avait pas été là et si les autres moyens de secours n’avaient pas été là », dit-il, avant de conclure, modestement : « On est juste contents d’avoir pu faire notre boulot et que tout le monde s’en sorte sain et sauf. »

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