Au coeur du plus grand tournoi de hockey autochtone du Québec

À Val-d’Or, un tournoi de hockey et de ballon-balai est devenu l’un des rassemblements autochtones les plus importants du pays. Des milliers de Cris, d’Algonquins et d’Atikamekw se déplacent à l’aréna, nouveau lieu de culte. Pour de nombreuses communautés, le tournoi fait dorénavant partie du cycle saisonnier, au même titre que la chasse ou la pêche.

Un texte de Laurence Niosi

10 décembre 2018

Samedi soir. L’ambiance est fébrile au Centre Air Creebec de Val-d’Or. Deux des équipes les plus attendues, les Wings de Waskaganish et les Beavers de Lac-Simon – les champions en titre et les favoris locaux – s’affrontent dans un match sans lendemain, puisque le perdant sera exclu.

« Enweille Adami, shoot! », s’écrie une spectatrice venue encourager « ses p’tits gars du Lac-Simon ».

Dans un dénouement hollywoodien, les Wings marquent le but égalisateur à la dernière seconde du temps réglementaire, pour ensuite l’emporter en tirs de barrage. L’aréna tremble à chaque tir, au rythme des cris d’encouragements et des huées de la foule.

Un groupe de spectateurs encourage les joueurs des Beavers de Lac-Simon, lors d’un match de hockey au Centre Air Creebec de Val-d’Or.
Les résidents de la communauté de Lac-Simon, située à une trentaine de kilomètres de Val-d’Or, sont venus encourager en grand nombre leurs équipes de hockey et de ballon-balai. Photo : Radio-Canada/Jean-François Villeneuve

Ce qui a commencé comme une modeste collecte de fonds à la fin des années 1970 est devenu l’un des rassemblements autochtones les plus importants de l’Est canadien. Une centaine d’équipes cries, algonquines ou atikamekw, accompagnées de leurs familles et de leurs partisans, convergent le temps d’un long week-end, au début décembre, vers Val-d’Or pour le Tournoi annuel senior de hockey et de ballon-balai.

Le rendez-vous est devenu un incontournable, si bien que l’ensemble des hôtels de la ville affichent complet au moins six mois à l’avance.

Le tournoi cri, qui fête ses 38 ans cette année, est organisé depuis 15 ans par Charles Hester, directeur des sports et loisirs à Waskaganish, une communauté crie de la Baie-James. À 47 ans, il est à la tête d’une famille de neuf garçons qui jouent tous au hockey, dont cinq de manière compétitive. Pas pour rien qu’on les surnomme la Première famille de hockey de Waskaganish.

Ses garçons ont d’ailleurs tous appris à patiner sur la patinoire familiale, que Charles a construite il y a une vingtaine d’années dans sa cour. « C’est une petite patinoire, parfaite pour les enfants », précise Charles, humblement.

Pour la compétition, la communauté crie de 3000 résidents dispose d’un aréna flambant neuf de 1000 places.

Charles Hester pose avec son fils cadet au milieu de la glace du Centre Air Creebec de Val-d’Or.
Père de neuf garçons, l’organisateur du tournoi Charles Hester est à la tête de ce qu’on surnomme la « Première famille du hockey de Waskaganish ». Photo : Radio-Canada/Jean-François Villeneuve

Une paix des braves, deux réalités

La Convention de la Baie-James et du Nord québécois (1975) a tout changé pour les 16 000 Cris du Québec. La Convention, conclue avec les gouvernements fédéral et provincial, prévoit entre autres le versement d’importantes compensations financières aux Cris et une plus grande autonomie en échange de la fin de leurs revendications territoriales. Avec la paix des braves en 2002, ils ont ensuite obtenu plus de moyens pour développer leurs propres services administratifs et institutions, construire des logements, des hôpitaux… et des arénas.

« Chacune de ces communautés a accès à des infrastructures qui feraient des jaloux dans plusieurs communautés [du sud du Québec] », souligne le maire de Val-d’Or, Pierre Corbeil, qui assiste chaque année à la cérémonie d’ouverture du tournoi.

« Regardez [la municipalité non autochtone de] Ville-Marie, qui est en discussion pour savoir si elle va garder sa piscine ouverte. Dans [la communauté crie] Nemaska, il y a une piscine semi-olympique avec un centre de condition physique qui est adjacent et un gymnase de grand format. Alors ces questions-là ne se posent pas chez eux », fait valoir l’ancien ministre libéral.

Le tournoi cri de Val-d’Or est en outre doté d’une bourse totale de 84 000 $ pour ses huit catégories masculines et féminines de hockey et de ballon-balai, dont 15 000 $ vont aux champions de la catégorie A, la plus relevée du championnat. Une somme « modeste » comparée à celle des tournois organisés en Eeyou Istchee, le territoire cri, où des équipes gagnantes peuvent empocher jusqu’à 35 000 $.

Une des deux patinoires de la communauté de Lac-Simon.
La communauté de Lac-Simon a deux patinoires extérieures, mal entretenues. Photo : Radio-Canada/Jean-François Villeneuve

Le contraste est frappant avec les communautés anichinabées (algonquines), qui n’ont pas, elles, leur paix des braves. La communauté de Lac-Simon par exemple, à 40 km de Val-d’Or, n’a que deux patinoires extérieures, mal entretenues. Les équipes de hockey et de ballon-balai doivent s’entraîner ou jouer à Val-d’Or ou dans la ville de Senneterre, encore plus loin.

Ce qui n’empêche pas le village d’à peine 1400 habitants de compter une quarantaine d’équipes, adultes et mineures.

« C’est mon rêve d’avoir un aréna au Lac-Simon », affirme Bryan Dumont, entraîneur des Beavers, semi-finalistes dans leur catégorie l’année dernière (une « défaite crève-coeur », soupire-t-il). L’entraîneur de 46 ans se souvient encore avec émotion de la dernière fois où les Beavers ont remporté le tournoi, en 1999, alors qu’il était joueur.

« C’est comme si on avait gagné la Coupe Stanley. Il y avait du monde, il y avait du monde... Même les Cris prenaient pour nous autres. »

– Bryan Dumont

 L’entraîneur Bryan Dumont observe avec attention un match de hockey entre son équipe, les Beavers de Lac-Simon, et les Wings de Waskaganish.
L’entraîneur Bryan Dumont observe avec attention le match de ronde préliminaire entre son équipe, les Beavers de Lac-Simon, et les Wings de Waskaganish, les champions en titre du tournoi. Photo : Radio-Canada/Jean-François Villeneuve

La chasse, le hockey, la religion

La popularité du hockey est telle dans certaines communautés que le sport s’est taillé une place de choix, non loin de la chasse et de la religion. Comme pour la chasse, des enfants peuvent manquer des cours ou des examens pour se rendre au tournoi à Val-d’Or, à 10 heures de route des plus lointaines communautés de la Baie-James.

Mais la chasse reste sacrée. « Pendant le goose break, le hockey est mort. Aussitôt que les outardes arrivent en avril, on va à la chasse », raconte Charles Hester, qui alterne facilement entre le français, l’anglais et le cri, sa langue maternelle.

« Mais c’est la seule chose qui peut compétitionner avec le hockey », ajoute-t-il, sourire en coin.

Originaire de la communauté de Wemindji, Stanley Shashweskum n’a jamais manqué un seul tournoi en 38 ans. Celui que l’on surnomme « Smiley », pour son sourire qui ne le quitte jamais, a appris à jouer au hockey à l’âge de 7 ans au pensionnat autochtone anglican de Chisasibi, à des centaines de kilomètres de chez lui.

Stanley « Smiley » Shashweskum, de Wemindji, regarde un match de hockey du haut des gradins du Centre Air Creebec de Val-d’Or.
Que ce soit comme joueur ou comme entraîneur, Stanley « Smiley » Shashweskum a participé à chacune des 38 éditions du tournoi. Photo : Radio-Canada/Jean-François Villeneuve

L’aréna est devenu au fil du temps son sanctuaire à lui. Avec la religion, dit-il, il entretient une relation ambivalente à la suite de son passage en pensionnat, où il a, comme des milliers d’autres enfants autochtones, été dépouillé de son identité et de ses propres croyances.

Mais, paradoxalement, « c’est au pensionnat que je suis tombé en amour avec le hockey », souligne celui qui participe au tournoi dans la catégorie des 40 ans et plus, avec les 69ers. « Je n’avais jamais vu de patinoire de ma vie! Et puis, la première fois que j’ai vu une partie de la Ligue nationale, c’était en 1967, la finale de la Coupe Stanley, Montréal contre Toronto. Toronto a gagné sa dernière coupe! », ajoute le sexagénaire en ricanant.

Des retombées économiques majeures

Au fil du temps, le tournoi est devenu une manne économique considérable pour la région minière, générant des millions de dollars en retombées. La semaine du tournoi, les chambres d’hôtels de la région sont une denrée rare. À l’hôtel Wyndham, l’un des deux complexes hôteliers détenus par les Cris à Val-d’Or, on parle d’une des « deux ou trois plus grosses » fins de semaine de l’année.

Le pouvoir économique des Cris est tel que quand le Grand Conseil des Cris a décidé d’annuler l’événement en 2015, en réaction au reportage d’Enquête sur des inconduites alléguées de policiers sur des femmes autochtones de la région, la Ville de Val-d’Or en a ressenti les secousses.

À ce moment-là, une véritable « vague de solidarité» s’est mise en place chez les Premières Nations, constate Édith Cloutier, à la tête depuis 30 ans du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or, qui sert de point de chute aux différentes communautés autochtones de la province.

« On est restés solides là-dedans avec les communautés. Ça a vraiment soudé une solidarité entre Algonquins et Cris, car ce sont deux univers différents », indique celle qui est devenue une personnalité politique incontournable de la région.

 La directrice du Centre d'amitié autochtone de Val-d’Or, Édith Cloutier, discute d’enjeux autochtones dans les locaux de l’organisme.
La directrice du Centre d'amitié autochtone de Val-d’Or, Édith Cloutier, estime que l’apport économique des Autochtones lors du tournoi est important pour la région. Photo : Radio-Canada/Jean-François Villeneuve

Même si le climat de méfiance et le racisme n’ont pas disparu du jour au lendemain, les relations entre Autochtones et non-Autochtones se sont depuis quelque peu normalisées. Un poste de police communautaire mixte autochtone a été créé. Geste symbolique, les Autochtones ont été invités à participer au défilé annuel du père Noël, qui se tient maintenant le week-end du tournoi de hockey.

Même le tournoi, autrefois réputé pour ses débordements et ses soirées alcoolisées, fait en quelque sorte partie des moeurs. « Il y a une époque où on appréhendait l’arrivée massive d’Autochtones. Les Indiens en ville! », ironise en riant Édith Cloutier, elle-même d’origine anichinabée et québécoise. « On a fait du chemin depuis .»

L’ambiance du tournoi, plus familiale ces jours-ci, s’est assagie. Pour les non-Autochtones, l’événement représente avant tout « un week-end de fort achalandage avec une composante économique très forte », résume la directrice du Centre d’amitié.

Les deux solitudes existent néanmoins toujours. « On est encore dans des chemins parallèles », ajoute-t-elle, citant en exemple le tournoi, qui exclut désormais les équipes non autochtones.

« Mais l’objectif du tournoi, ce n’est pas de créer un rassemblement entre les peuples, c’est une compétition sérieuse de hockey. »

– Édith Cloutier

Des joueurs d’élite

Au Centre Air Creebec, quartier général des Foreurs de Val-d’Or, les hockeyeurs patinent, effectuent des tirs frappés, se démènent sur la glace. Le niveau de jeu des joueurs autochtones n’a rien à envier à certaines compétitions de hockey d’élite.

Des joueurs de hockey autochtones tentent de déjouer des gardiens de but lors d’un tournoi au Centre Air Creebec à Val-d’Or.
Le niveau de jeu relevé et l’intensité des joueurs ont mené à plusieurs prouesses tout au long du tournoi. Photo : Radio-Canada/Jean-François Villeneuve

Mais même si leurs communautés regorgent de joueurs talentueux, relativement peu de Cris jouent au niveau professionnel. « La plupart des joueurs ne veulent pas quitter leur communauté, même si les opportunités existent », affirme Stanley Shashweskum, qui aurait aimé, dans sa jeunesse, profiter des ressources aujourd’hui disponibles.

Charles Hester a vu l’un de ses fils vivre ce mal du pays quand l’un de ses aînés, Brett, est parti, à 11  ans, jouer « dans le sud », à Amos puis à Val-d’Or, à des centaines de kilomètres de chez lui. « Quand vous allez jouer dans la Ligue nationale, vous ne partez pas à 18-21 ans. Ça commence au bantam ou au peewee pour les 12-14 ans, qui doivent quitter la communauté et vivre ailleurs. C’est dur, c’est un choc culturel pour eux », dit-il.

La légende crie Jonathan Cheechoo, qui a joué pour les Sharks de San José dans la Ligue nationale de hockey, l’a dit sans hésiter : il n’a jamais été le meilleur hockeyeur de sa communauté (Moose Factory, en Ontario). La seule différence entre lui et les autres : il avait le soutien indéfectible de ses parents, qui se sont installés pour lui à 800 km au sud, à Belleville.

« Mais la plupart des parents ne peuvent pas se le permettre, de vivre ailleurs », affirme Charles, les yeux rivés sur la glace.

Des joueuses de hockey observent un match du banc de leur équipe, lors d’un tournoi de hockey autochtone à Val-d’Or.
Des joueuses de hockey de la communauté de Lac-Simon attendent leur tour avant de sauter sur la glace lors d’un match de ronde préliminaire contre les Blizzards de Waswanipi. Photo : Radio-Canada/Jean-François Villeneuve

Aujourd’hui, avec la popularité du tournoi, la ville de Val-d’Or est devenue trop petite. Il n’y a plus de place pour recevoir les milliers de personnes qui voudraient y assister. Il est question de rompre avec la tradition et de déménager le tournoi ailleurs, peut-être dans la région d’Ottawa.

Mais les organisateurs du tournoi le feraient à contrecoeur. « Ça ne serait plus la même chose », renchérit Charles. Le tournoi, qui serait situé encore plus loin des communautés cries et anichinabées, ne leur appartiendrait en quelque sorte plus.

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