Enquête

Les dessous de la crise des opioïdes au Canada

La crise des opioïdes fait des ravages partout en Amérique du Nord. D’abord présenté comme un médicament miracle, l’OxyContin de Purdue Pharma s’est avéré être une menace pour la santé publique. Le gouvernement scrute maintenant à la loupe les pratiques de cette compagnie.

Par Chantal Lavigne d’Enquête

8 novembre 2018

Pour la première fois depuis des décennies, l’espérance de vie pourrait reculer au pays en raison de la surconsommation d’opioïdes comme le fentanyl illégal. Or, la crise trouve son origine derrière les portes closes de médecins, selon des experts.

« La demande pour les opioïdes illégaux a été créée il y 10, 15 ans par le phénomène de la surprescription par notre système médical », dénonce Benedikt Fischer, chercheur au Centre de toxicomanie et de santé mentale de Toronto.

L’un des opioïdes les plus populaires était l’OxyContin, un médicament contre la douleur inventé et commercialisé par Purdue Pharma.

Aux États-Unis, trois dirigeants de cette compagnie ont plaidé coupables en 2007 pour avoir fait de la publicité mensongère en affirmant que l’OxyContin était moins sujet à la dépendance et aux abus que les autres médicaments du genre. Purdue Pharma et ses dirigeants ont dû verser une amende de 830 millions de dollars.

Leur campagne de marketing, qui a généré des milliards de dollars en profits, était « bâtie essentiellement sur un tissu de mensonges », estime le journaliste Barry Meier, auteur de deux livres sur l’OxyContin.

L’entreprise n’a jamais été reconnue coupable au Canada. Mais, ici aussi, ses tactiques de marketing sont dénoncées.

Minimiser les risques

Les premières annonces publicitaires de l’OxyContin au Canada ont des allures inoffensives, même si le produit est plus puissant que la morphine.

Deux pleines pages de publicité dans un magazine.
Publicité de l’OxyContin en mai 2000 Photo :  L’Actualité médicale

« Lorsque vous savez que les anti-inflammatoires ou l’acétaminophène ne suffiront pas, passez à l’étape suivante du soulagement de la douleur », indique une publicité retrouvée dans le magazine médical québécois L’Actualité médicale datant de mai 2000.

Purdue promet une meilleure qualité de vie, puisque l’OxyContin agit pendant 12 heures et permet « un sommeil sans interruption ». La publicité laisse aussi entendre que les médecins peuvent prescrire autant d’OxyContin qu’ils veulent, sans limite dans le dosage.

« C’est faux et dangereux », s’insurge le Dr Meldon Kahan, directeur médical du service de toxicomanie d’un hôpital universitaire de Toronto. « Les effets secondaires et les risques sont liés au dosage », dit-il, donnant en exemple l’apnée du sommeil et la dépendance. Les surdoses peuvent aussi causer la mort.

La publicité minimise les risques de dépendance. « Le risque d’abus n’est pas à craindre chez les patients souffrant d’une douleur pour laquelle un opioïde est indiqué », peut-on lire.

Cette affirmation, qui est inexacte, sera un puissant argument de vente auprès des médecins.

Proximité avec les médecins

Les plans de marketing de Purdue au Canada n’ont jamais été rendus publics, mais les stratégies de l’entreprise ressemblent à celles décrites en 2001 dans le plan budgétaire de la compagnie aux États-Unis. Le document, obtenu par Enquête, souligne l’importance de courtiser les médecins et les patients.

À cette époque, la compagnie recrute des experts. La Dre Aline Boulanger, directrice de la clinique antidouleur du Centre hospitalier de l’Université de Montréal, a travaillé comme consultante et conférencière pour plusieurs compagnies pharmaceutiques, dont Purdue Pharma.

« Je suis malheureuse si c’est encore là », se défend la Dre Boulanger, une sommité en traitement de la douleur au Québec. « On sait maintenant que la douleur ne met pas la personne à l’abri d’une éventuelle toxicomanie », dit-elle, refusant d’attribuer la faute aux compagnies pharmaceutiques.

Des comprimés devant une bouteille d’OxyContin.
Des comprimés d’OxyContin Photo : PC/Toby Talbot

Purdue commandite aussi les activités des principales associations dans le domaine de la douleur, dont l’Association québécoise de la douleur chronique.

En 2002, la Société canadienne de la douleur publie avec le soutien financier de Purdue Pharma La gestion de la douleur, un livre utilisé pour la formation des médecins. On peut y lire que les opioïdes à libération lente comme l’OxyContin présentent « moins de risques d’abus » que ceux à libération immédiate.

Cette information, qui ne s’appuie sur aucune preuve scientifique, se retrouvait jusqu’en 2012 sur le site de la Coalition canadienne contre la douleur. « Rien sur notre site Internet n’a été influencé par une compagnie pharmaceutique », se défend Lynn Cooper, l’ancienne présidente de l’organisation, qui ne se rappelle toutefois plus comment cette phrase s’est retrouvée là.

En cherchant à promouvoir l'OxyContin auprès des patients, Purdue Pharma a « fait en sorte que les médecins se sentent coupables », estime le Dr Meldon Kahan, qui pratique à l'hôpital Women’s College de Toronto. « Si on ne leur donnait pas d’opioïdes, [c'est comme si] on laissait souffrir nos pauvres patients inutilement », dit-il.

Des études inexistantes

Sur quelles études scientifiques Purdue Pharma s’appuyait-elle pour soutenir que l’OxyContin était moins sujet à la dépendance et aux abus que d’autres médicaments?

Santé Canada, qui a approuvé le produit en 1996, affirme qu’aucune étude sur les risques de dépendance ni sur l’efficacité à long terme n’ont été soumises par la compagnie à l’époque.

Les exigences pour approuver les médicaments ont changé depuis les années 90, admet le ministère fédéral. Aujourd’hui, des « études additionnelles » pour mieux évaluer les risques seraient exigées.

Aux États-Unis, le fonctionnaire responsable du dossier de l’OxyContin avait pour sa part fait des mises en garde. Dans les années 90, il concluait que le médicament ne démontrait aucun avantage significatif à part son dosage moins fréquent. « Il faudra faire attention à ce que la compagnie ne prétende pas dans sa promotion qu’il est supérieur », avait-il pris soin de préciser.

Un nouveau marché

Dans les années 90, les patients qui souffrent de douleur chronique réclament de meilleurs traitements. Purdue Pharma en profite pour lancer un nouveau produit : l’OxyContin. Approuvé en 1995 aux États-Unis, ce médicament à base d’oxycodone a la particularité de se libérer lentement dans le corps, pour un soulagement continu.

Plusieurs compagnies pharmaceutiques ont profité de ce nouveau marché de la douleur, mais selon le chercheur Benedikt Fischer, Purdue Pharma a tout déclenché. L’OxyContin a été « au coeur du tsunami d’opioïdes qui a suivi », dit-il.

Purdue Pharma savait

Logo de la compagnie Purdue.
Siège de Purdue Pharma aux États-Unis Photo : AP/Douglas Healey

Barry Meier, ex-journaliste au New York Times et auteur de deux livres sur l’OxyContin, a récemment eu accès à un rapport confidentiel du département américain de la Justice dans le cadre de la poursuite contre Purdue Pharma en 2007.

On y fait état de nombreuses notes internes qui révèlent que la compagnie savait dès les premières années suivant le lancement de l’OxyContin que ses produits étaient détournés et qu’ils valaient cher sur le marché noir.

Un de ces mémos signale le problème en Colombie-Britannique. En 1998, le directeur juridique de Purdue aux États-Unis, Howard Udell, remercie le dirigeant de la compagnie au Canada de lui avoir envoyé une étude publiée dans la revue de l’Association médicale canadienne. Les chercheurs y révèlent que le MS Contin, un autre médicament de Purdue Pharma, est l’un des plus prisés par les toxicomanes de Vancouver.

La revue publie aussi un éditorial du Dr Brian Goldman qui s’inquiète de l’arrivée de l’OxyContin. L’étude sur le MS Contin devrait « déclencher des sonnettes d’alarme », écrit-il, puisqu’il s’agit de deux produits à libération lente.

« Cela aurait pu être un moment décisif », selon le journaliste Barry Meier, qui croit que ces informations auraient dû être utilisées pour contrer la crise.

La compagnie a-t-elle donné suite à cette étude? Purdue Pharma Canada n’a pas répondu aux questions d’Enquête.

De son côté, Santé Canada dit avoir seulement été approché en 2010 par Purdue Pharma « pour discuter des problèmes d’abus et de mauvaise utilisation de l’OxyContin ».

Vous avez des informations à nous transmettre? Contactez notre journaliste : chantal.lavigne@radio-canada.ca

Premiers signaux d’alarme

Seringue sur le sol.
Seringue utilisée par un toxicomane dans l’État de Washington, aux États-Unis. Photo : PC/Jessica Hill

Dès les années 2000, la campagne de marketing de Purdue fonctionne et les ventes d’OxyContin augmentent… tout comme les problèmes. Aux prises avec un nombre croissant de surdoses et de crimes liés à la consommation d’opioïdes, Terre-Neuve-et-Labrador et la Nouvelle-Écosse sonnent l’alarme. L’Ontario est touchée peu de temps après.

L’OxyContin est l’opioïde le plus convoité : les toxicomanes ont vite découvert comment en libérer une forte dose de drogue. Ils écrasent les pilules pour les inhaler ou mélangent la poudre avec du liquide pour se l’injecter.

Purdue Pharma affirme alors que le médicament n’est pas en cause, jetant le blâme sur ceux qui en abusent. « Les activités criminelles ne devraient pas dicter les politiques de santé », écrit le directeur général de la compagnie au Canada, John Stewart, dans une lettre publiée dans le Halifax Herald, en 2004. « Pour contrer les abus, il faut de l’éducation et de meilleurs traitements. Il faut des lois plus sévères contre le détournement de médicaments et ne pas pénaliser les patients et les médecins qui les traitent », ajoute-t-il.

Des médecins spécialisés en dépendance s’aperçoivent cependant que des patients sans historique de toxicomanie développent des problèmes de dépendance.

« On voyait arriver tous ces patients qui avaient des problèmes avec l'OxyContin. C'était choquant! Ils prenaient de fortes doses pour des douleurs plutôt mineures et ils étaient devenus dépendants », se rappelle le Dr Meldon Kahan, directeur médical du service de toxicomanie de l’hôpital Women’s College de Toronto.

« C’est le scandale médical le plus honteux de notre époque », ajoute-t-il.

« C’est honteux de voir comment la profession médicale s’est laissé influencer, sans aucun fondement. »

- Le Dr Meldon Kahan

Le Dr Meldon Kahan blâme aussi Santé Canada. En 2009, lorsqu’il se plaint d’inexactitudes dans la documentation officielle accompagnant l’OxyContin, le ministère lui dit de contacter le manufacturier. « C'était assez choquant, affirme-t-il. Ce médicament causait du tort aux gens, provoquait des décès, et Santé Canada dit : “ce n'est pas notre problème”. »

À VOIR

Regardez le reportage de l’émission Enquête sur Purdue Pharma et la crise des opioïdes.

La pression s’accentue

Une femme tient une affiche à la mémoire de son fils décédé.
Manifestation devant le siège de Purdue Pharma au Connecticut en 2018 Photo : PC/Jessica Hill

Jusqu’à récemment, Purdue Pharma a plutôt été à l’abri de la tempête au Canada, mais la crise des opioïdes et les poursuites aux États-Unis ont braqué les projecteurs sur les pratiques de mise en marché.

Cet été, la ministre canadienne de la Santé, Ginette Petitpas Taylor, invitait les fabricants à mettre « immédiatement fin à leurs activités de marketing », ce qu’a accepté de faire Purdue Pharma

Dans un courriel envoyé à Enquête, Santé Canada ajoute ne pas écarter la possibilité de porter des « accusations criminelles » pour des « comportements inappropriés du passé » de Purdue Pharma. Le marketing et la publicité ont « contribué à une croissance significative des taux d’opioïdes prescrits au Canada dans les années 2000 », dit le ministère, qui poursuit son évaluation des impacts sur la santé des patients.

« L’industrie pharmaceutique pourrait faire plus pour mettre fin à la crise des opioïdes. »

- Santé Canada

De son côté, Purdue Pharma se dit « très préoccupée » par la situation. « La crise des opioïdes est un problème de santé publique complexe à multiples facettes qui concerne autant les opioïdes d’ordonnance que, de plus en plus, les opioïdes fabriqués et consommés illégalement », dit-elle par courriel.

« Tous les intervenants, y compris l’industrie pharmaceutique, ont un rôle à jouer pour trouver des solutions pratiques et durables », ajoute la compagnie, en soulignant avoir « commercialisé ses produits conformément aux monographies approuvées par Santé Canada, et à toutes les règles et tous les règlements et codes pertinents ».

En 2017, une entente de 20 millions de dollars est intervenue au Canada entre Purdue Pharma et des plaignants de quatre provinces qui avaient intenté un recours collectif. L’entreprise, qui n’a admis aucune faute, était accusée d’avoir été au fait des risques de dépendance liés à la consommation de l’OxyContin et de ne pas avoir divulgué l’information.

Un juge de la Saskatchewan a refusé d’entériner l’entente, estimant le dédommagement insuffisant pour les victimes et pour les provinces.

Depuis, la Colombie-Britannique a déposé une poursuite contre une quarantaine de fabricants et distributeurs d’opioïdes, dont Purdue Pharma, pour récupérer les coûts associés à la crise.

Ces poursuites ne pourront toutefois pas réparer les torts causés à des milliers de Canadiens. « C'est une histoire de cupidité et de malhonnêteté, ainsi que de manque de courage de la part des médecins. Le résultat : des milliers de morts inutiles », résume le Dr Meldon Kahan.

Les affaires vont bien

Malgré les poursuites, les affaires vont bien pour Purdue Pharma, qui occupe le tiers du marché des opioïdes en pharmacie au Canada. En 2012, quelques mois avant l’échéance du brevet de l’OxyContin, la compagnie annonçait qu’elle retirait du marché le médicament « dans l’intérêt public » pour le remplacer par l’OxyNeo, un nouveau comprimé moins facile à écraser et à consommer par les toxicomanes.

Des médecins et des toxicomanes se sont alors tournés vers un autre opioïde à libération lente, l’HydromorphContin, produit par Purdue Pharma. En 2017, cet opioïde était le plus lucratif au pays. La valeur des ventes en pharmacie atteignait 130 millions de dollars, selon la firme spécialisée dans la collecte d’informations sur l’industrie pharmaceutique IQVIA.

Chantal Lavigne journaliste, Johanne Bonneau réalisatrice télé, Gaétan Pouliot édition et coordination, Éric Larouche chef de pupitre, André Guimaraes développeur, Santiago Salcido designer

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