Exclusif

Le silence des Oblats

La congrégation religieuse a protégé des prêtres pédophiles

Ils régnaient en roi et maître chez les Innus et les Atikamekws. Certains des missionnaires catholiques ont profité de leur pouvoir pour agresser des enfants. Des crimes qui ont été camouflés par la congrégation des Oblats de Marie-Immaculée.

Par Anne Panasuk d’Enquête

18 octobre 2018 | access_time MINUTES DE LECTURE

Radio-Canada a découvert que 10 Oblats, curés dans huit communautés autochtones du Québec, auraient agressé sexuellement des enfants et des femmes. Souvent, les Autochtones se sont plaints des curés abuseurs, mais les autorités religieuses ont fait la sourde oreille.

Pour la première fois, plusieurs de ces prêtres sont nommés publiquement, dénoncés par leurs victimes devenues adultes. Certains cas remontent aux années 1950. D’autres, plus récents, se sont déroulés à la fin des années 1990.

En voici quelques-uns.

Wemotaci

Raynald Couture avec un groupe d’enfants atikamekws.
Le père Raynald Couture à Wemotaci Photo : Courtoisie

Raynald Couture a desservi la communauté atikamekw de Wemotaci, en Haute-Mauricie, de 1981 à 1991. Il était le premier à avoir un véhicule tout-terrain dans la réserve. C’est ainsi qu’il attirait les garçons dans des chalets à proximité de la communauté. Il les aimait jeunes, dès l’âge de 6 ans, et il les agressait sexuellement.

« Il te pousse sur le lit et il embarque sur toi. Puis, il commence à zigner », se souvient avec dégoût Alex, l’une des victimes du prêtre. « Sors-moi ta petite langue que j'y goûte », lui disait le père Couture.

Alex a accepté de témoigner pour dénoncer les dommages causés par le curé dans la communauté.

Un autre garçon victime du père Couture, Jason, revenu à Wemotaci pour diriger le service des incendies a pu constater l’ampleur de la détresse que le missionnaire a laissée dans son sillage. « J'ai éteint quelques feux, suis intervenu dans certains accidents, mais j'ai ramassé plus de cadavres », raconte-t-il avec émotion. « Je n’ai même pas assez de doigts sur mes deux mains pour compter le nombre de victimes qu'on a décrochées d'une pendaison », ajoute-t-il, estimant que le père Couture est en partie responsable de ces morts.

Comble de l’outrage, le père Couture – seul religieux de la communauté – célébrait les funérailles de ses victimes.

À la fin des années 1980, des intervenantes sociales de la communauté demandent aux autorités religieuses de retirer le père Couture de Wemotaci. Sans plainte à la police, les Oblats refusent.

Quelques années plus tard, le père Couture quitte Wemotaci prétextant des ennuis de santé. La congrégation des Oblats le cachera en France, jusqu’à ce que la justice le rattrape.

Raynald Couture pose avec un crucifix autour du cou.
Le père Raynald Couture Photo : Société historique de Saint-Boniface/Fonds Oblats de Marie-Immaculée, Province oblate du Manitoba

En 2000, huit Atikamekws ont porté plainte contre le père Couture pour des agressions sexuelles commises alors qu’ils étaient enfants. Le missionnaire oblat recevra une peine de 15 mois de prison en 2004.

Il s’agit d’une peine « bonbon », tonne Alex, qui a été agressé par le religieux. « C'est complètement ridicule, 15 mois  », affirme pour sa part Jason, ajoutant que le père Couture a agressé bien plus de garçons que ce qu’il a admis en cour.

Joint au téléphone par Enquête, Raynald Couture ne nie pas avoir agressé plus de huit garçons.

« Je buvais comme un salaud et c’est là que sont arrivées mes affaires [...] La faiblesse était là, puis après c’était le jeu avec les enfants. »

- Père Raynald Couture

Il affirme aussi avoir demandé de l’aide à la congrégation des Oblats de Marie-Immaculée pendant sa mission à Wemotaci. « La congrégation ne m’a jamais aidé et pourtant, on avait un psychologue dans la communauté. Je lui en ai parlé, puis il m’a dit : “C’est ton problème, règle-le”. »

Raynald Couture vit aujourd’hui dans la résidence de retraite de la Congrégation des Oblats, à Richelieu, en Montérégie.

Les Oblats de Marie-Immaculée

Créée en France il y a 200 ans, la congrégation des Oblats de Marie-Immaculée envoie ses premiers missionnaires au Canada en 1841. La congrégation considère que l’Église lui a donné la mission d’évangéliser le Canada. Leur grande mission est de christianiser les Premières Nations, en commençant par les enfants, qu’il fallait assimiler aux « Blancs  ». Au Québec, les pensionnats francophones étaient sous l’autorité des Oblats. La Commission de vérité et réconciliation du Canada mise sur pied pour reconnaître les séquelles liées aux pensionnats autochtones a gardé confidentiel le nom des abuseurs.

Manawan

Edouard Meilleur dans un canot avec un autre prêtre et des Atikamekws.
Edouard Meilleur (à droite) à Manawan entre 1938 et 1953 Photo :  Conseil de la Nation Atikamekw

À Manawan, autre communauté atikamekw de la Mauricie, trois générations ont subi les assauts sexuels des Oblats.

Le père Edouard Meilleur, un Oblat en mission dans la communauté de 1938 à 1953, était exhibitionniste, affirment des aînés.

Antoine, une victime du curé, aujourd’hui âgé de 75 ans, se rappelle d’une scène troublante au presbytère lorsqu’il avait 5 ans.

« Le prêtre était en train de se bercer. Il était complètement nu. Il s’est levé et il est venu directement vers moi. Il voulait m'agresser. »

- Antoine, victime d’Edouard Meilleur

« Il m'a retenu par les épaules, j'essayais de me débattre. Il m'a juste piqué [sur la poitrine] avec son pénis », raconte Antoine.

Manawan a été l’une des communautés les plus touchées par les mains baladeuses de certains Oblats. Il s’agit de la première réserve à avoir été créée par le gouvernement fédéral chez les Atikamekws. Des curés y étaient envoyés pour apprendre la culture ou la langue avant d’être envoyés en mission ailleurs dans des communautés plus éloignées.

En 1953, le curé Meilleur a été remplacé par Jean-Marc Houle, qui était lui aussi un agresseur. Cet autre curé oblat avait une pratique peu orthodoxe : il enduisait le ventre, les seins et les parties génitales des femmes enceintes d’huile sainte.

Le curé oblat devant des Atikamekws.
Jean-Marc Houle à Manawan (entre 1953 et 1970) Photo : Conseil de la Nation Atikamekw

Pour chasser ce prêtre de la communauté, le chef de Manawan a demandé l’aide de Max Gros-Louis, alors leader de l’Association des Indiens du Québec.

Ce dernier se rappelle bien des propos des victimes. « Le curé m'a fait des croix sur les seins, des croix un peu partout sur le ventre. Des croix sur les parties [génitales]. Il m'a touché partout », racontaient-elles. Le curé posait ces gestes pour « enlever le diable » de l'enfant qui allait naître, disait-il.

Ébranlé, Max Gros-Louis s’est alors rendu à la rencontre de l’archevêque et a menacé de sortir l’histoire dans les journaux.

Pour régler le problème, en 1970, les autorités religieuses ont déplacé le curé Houle à Pessamit, une communauté innue de la Côte-Nord.

Son successeur oblat s’en prendra à une troisième génération d’Atikamekws. Il s’agit de Clément Couture, ex-directeur du pensionnat autochtone de Pointe-Bleue, au Lac-Saint-Jean, où des enfants Innus et Atikamekws ont subi des sévices. Il sera en poste à Manawan jusqu’en 1996. Il agressait notamment son servant de messe.

Clément Couture lors d’une célébration religieuse avec ses servants de messe.
Clément Couture à Manawan (entre 1970 et 1996) Photo : Conseil de la Nation Atikamekw

Vous avez des informations à nous transmettre? Contactez notre journaliste : anne.panasuk@radio-canada.ca

Pessamit

Sur la Côte-Nord, des Innus ont aussi subi des agressions sexuelles aux mains de missionnaires oblats.

Des femmes rencontrées par Enquête racontent comment, à la fin des années 60, le père Sylvio Lesage les juchait sur l’autel à l’église, lorsqu’elles étaient fillettes, pour photographier leurs parties intimes. « J’étais toujours habillée en robe. Le curé nous faisait mettre debout, puis nous faisait pencher. Il nous prenait en photo, puis des fois il passait son petit doigt », raconte Rachelle.

Le curé oblat en compagnie d’enfants.
Sylvio Lesage (à gauche) en 1947 dans l’Ouest canadien avant son arrivée à Pessamit Photo : School Reunion, Fort McMurray Heritage Society

Dans les années 70, le père Roméo Archambault attirait les enfants avec des fruits ou en leur proposant de lire des bandes dessinées ou encore de voir un film. Il demandait en échange des faveurs sexuelles. Il amenait les fillettes dans un réduit au sous-sol de l’église pour se faire masturber. Il abusait aussi des garçons.

Puis un père remplace l’autre et les sévices se poursuivent. Le père René Lapointe s’en prenait à son servant de messe.

René Lapointe avec des enfants innus lors d’une célébration.
René Lapointe à Nutashkuan en 1977 Photo : Les ateliers Audiovisuels du Québec / Arthur Lamothe

Jean-Yves servait la messe pour 10 cents par service à l’époque. « Il m'a empoigné par la gorge, puis il m'a plaqué sur le mur. Tout de suite, sa main est descendue », se rappelle-t-il. Cette fois-là, il avait réussi à s'échapper de l’église, mais il n’était pas au bout de ses peines. Lorsqu’il s’est confié à son grand-père, celui-ci ne l’a pas cru, car Lapointe était un « un homme de Dieu ».

Pour avoir tenu ces propos, Jean-Yves a dû se confesser d'avoir blasphémé envers le curé. Comble de l’insulte, ce sera le prêtre Lapointe lui-même qui le confessera.

« Il n’y a absolument rien de vrai dans tout cela [...] Toutes des inventions », a réagi René Lapointe lorsqu’il a été contacté par Radio-Canada.

Le missionnaire oblat a ensuite été envoyé par les Oblats à Nutashkuan, un village innu de la Côte-Nord non accessible par la route à l’époque. Il y a régné 30 ans et a commis des agressions, là aussi.

Dans les communautés isolées, comme Nutashkuan, Ekuanitshit, Unamen Shipu ou Wemotaci, le curé était roi et maître. Il était à la fois représentant de l’église et de l’État.

Carte identifiant deux communautés atikamekws et six communautés innues
Communautés autochtones où des missionnaires oblats auraient agressé des femmes et des enfants. Photo : Radio-Canada

Des Oblats devant la justice

Peu de missionnaires oblats ont été poursuivis en justice pour des agressions sexuelles commises sur les Autochtones. Mais les rares procès indiquent comment leurs abuseurs ont pu profiter de l’aide de leur congrégation pour camoufler leurs crimes.

En 1996, Edmond Brouillard a été condamné à 5 ans de prison pour avoir agressé sexuellement 6 enfants dans des communautés anishnabées en Abitibi. Malgré quelque 50 agressions en 30 ans, il n’a pas été expulsé du clergé. Il vit dans la résidence des Oblats de Notre-Dame-du-Cap, à Trois-Rivières.

L’Oblat Eric Dejaeger a quant à lui été reconnu coupable d’agressions sexuelles envers des Inuits de Baker Lake, au Nunavut, une première fois en 1989, puis de nouveau en 1991. Après avoir purgé sa peine, il est accueilli et caché par sa congrégation pendant 15 ans en Belgique, son pays natal, pour éviter un troisième procès. Il sera finalement expulsé et condamné, en 2015, à 11 ans de prison pour avoir agressé 23 jeunes inuits d’Igloolik.

Photo d’identité policière de Dejaeger
Eric Dejaeger en 1989 à Baker Lake, au Nunavut Photo : Interpol

Joseph Pirson a été missionnaire pendant 60 ans dans le Nord-du-Québec, en Basse-Côte-Nord et au Labrador. En 2010, une entente hors cour intervenue au palais de justice de Saint-Jean, à Terre-Neuve, a mis fin à une poursuite civile entamée par 10 victimes agressées sexuellement par le père lorsqu’elles étaient enfants. Parmi les victimes, il y avait un garçon de 6 ans et une fille de 14 ans que Pirson a mis enceinte.

Pirson pose avec ses bras qui entourent des enfants
Joseph Pirson (au centre) et une famille innue entre 1949 et 1960 Photo : BAnQ / Fonds Pauline Laurin

Lorsque le père Pirson est décédé en décembre 2016, la congrégation des Oblats a souligné son « oeuvre colossale » dans une « alliance inconditionnelle avec le peuple innu, à qui il a tout donné ». L’organisation était pourtant bien au courant des crimes de Pirson, puisqu’elle avait été impliquée dans l’entente hors cour.

Recours collectif

Joveneau pose avec des filles innues.
Alexis Joveneau (à gauche) avec des élèves de 5 à 16 ans à La Romaine, sur la Côte-Nord (entre 1949 et 1960) Photo : BAnQ / Fonds Pauline Laurin

Les Autochtones ont longtemps été tenus dans le silence par les aînés qui craignaient Dieu, ainsi que par les représailles du missionnaire qui détenait énormément de pouvoirs. Certains ont osé se plaindre directement à la congrégation des Oblats, d’autres à l’Archevêché, représentant du Pape. Chaque fois, les autorités religieuses ont fait la sourde oreille.

Dans la foulée des questions posées par Enquête, le père provincial des Oblats, Luc Tardif, a donné la directive aux membres de la congrégation de ne pas parler aux journalistes. Il a lui-même refusé de répondre à nos questions, prétextant un recours collectif déposé devant les tribunaux.

Une action collective contre les missionnaires oblats a été déposée au nom de Noëlla Mark, qui aurait été agressée sexuellement par l’Oblat Alexis Joveneau. Ce recours collectif vise tous ceux qui auraient été agressés sexuellement entre 1950 et 2018 par « tout religieux, membre ou employé » de la congrégation des Missionnaires oblats de Marie-Immaculée.

À la fin septembre 2018, l’avocat Alain Arsenault, qui pilote le dossier, affirmait avoir recueilli les noms de 48 victimes, des Autochtones et des allochtones, qui auraient été agressées sexuellement par 14 missionnaires oblats au Québec.

À VOIR

Regardez le reportage de l'émission Enquête sur les Oblats.

À ÉCOUTER

Écoutez notre balado Chemin de croix. En 1970, neuf enfants d’une petite communauté de la Basse-Côte-Nord ont disparu. La journaliste Anne Panasuk se lance dans une quête pour savoir ce qui leur est arrivé, ce qui la mènera à lever le voile sur une histoire d'une ampleur insoupçonnée.

Anne Panasuk journaliste, Gaétan Pouliot édition, Sonia Desmarais réalisatrice télé, Éric Larouche chef de pupitre, André Guimaraes développeur et Francis Lamontagne designer

Publicité