Des drones pour livrer du sang au Rwanda

Par Janic Tremblay, de Désautels le dimanche

20 mai 2018 | access_time MINUTES DE LECTURE

Il y a 10 fois plus d’hôpitaux qu’il y a 20 ans, l’épidémie de VIH est endiguée et la couverture vaccinale est quasi totale. Le gouvernement rwandais fait beaucoup d’efforts pour offrir à sa population des soins de santé accessibles et de bonne qualité. Il a mis en place des mesures hors du commun pour y arriver.

Par Janic Tremblay, de Désautels le dimanche

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L’hôpital de Kabgayi a besoin de sang. Les réserves du type O positif flirtent dangereusement avec le minimum. Le docteur Philip Nteziryayo en a fait demander d’un entrepôt situé à quelques kilomètres. Derrière ses lunettes fumées, le directeur général du centre hospitalier scrute l’horizon montagneux avec impatience, à la recherche de sa commande et de son précieux contenu.

Le docteur Philip Nteziryayo lève les yeux vers le ciel.
Le docteur Nteziryayo attend avec impatience l'arrivée, par drone, d'une livraison de sang. Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Soudain, on entend au loin le bourdonnement d’un moteur avant d’apercevoir furtivement le véhicule qui disparaît aussitôt entre les collines rwandaises. Quelques minutes plus tard, il resurgit de nulle part et s’approche de l’hôpital à plus de 100 kilomètres à l’heure. Sans jamais ralentir, à une centaine de mètres du centre hospitalier, il largue sa cargaison et poursuit sa route à toute allure en faisant résonner son moteur strident dans le ciel du Rwanda.

Vous l’aurez compris, il s’agit d’un véhicule de livraison plutôt unique. Un drone. Le petit avion télécommandé vient de parachuter les quelques litres de sang manquants. Le Dr Nteziryayo regarde le colis descendre rapidement vers le sol d’un air satisfait.

Un drone dans le ciel avec une cargaison de sang destinée à l'hôpital de Kabgayi, au Rwanda.
Le drone est une des façons utilisées par l'hôpital de Kabgayi pour avoir des réserves de sang suffisantes. Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

« En plein dans le mille. Comme d’habitude », ajoute-t-il, au moment où il touche terre à un jet de pierre du laboratoire. En attendant que la Tanzanie s’y mette elle aussi, cette façon de faire plutôt révolutionnaire est pour le moment unique au monde.

Il faut dire que le Rwanda met depuis quelques années les bouchées doubles pour améliorer les soins de santé à sa population. Les drones, ce n’est que la pointe spectaculaire de l’iceberg.

Sauver des vies

L’hôpital de Kabgayi, plutôt petit selon les normes nord-américaines, dessert une population d’environ un demi-million de personnes. Il est au surplus situé au confluent de plusieurs routes importantes au Rwanda. Les accidents de la circulation sont très fréquents. Il faut dire que les routes du pays sont achalandées et peuvent être dangereuses. Les automobilistes exécutent souvent des manoeuvres de dépassement dans les courbes et les côtes.

Une pancarte avec l'inscription « hôpital Kabgayi »
À l'hôpital de Kabgayi, les besoins de sang sont constants. Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Les cyclistes ne se gênent pas pour occuper le centre des voies et pour s’accrocher aux camions pour monter les innombrables vallons du pays. Il n’est pas rare d’apercevoir des passagers qui voyagent à ciel ouvert dans les espaces de chargement des camionnettes; ils sont donc très peu protégés en cas d’impact. Quand un accident se produit dans le secteur, les blessés se retrouvent immanquablement ici, explique Philippe Nteziryayo.

Des cyclistes transportent des paquets encombrants et des Rwandais voyagent dans la boîte arrière des camionnettes.d
Les routes de la région de Kabgayi sont achalandées, et il y a souvent des accidents. Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Par ailleurs, il y a aussi un important département d’obstétrique à l’hôpital et les césariennes sont monnaie courante. Tous ces cas entraînent quantité de chirurgies et de transfusions. Les besoins en sang sont bien réels et quotidiens. Mais il n’est pas possible d’en stocker une grande quantité, car le sang, un peu comme les produits laitiers, ne se conserve que pendant une période limitée.

Pour éviter les pertes, il faut se contenter de stocks minimums et aller en chercher ou en faire livrer plus souvent. On ne saurait mieux illustrer le principe du « juste à temps ». Avant le recours aux drones, il fallait envoyer une ambulance à Kigali avec le chauffeur et un laborantin. Cela prenait du temps. Maintenant, ça va bien plus vite. Le Dr Nteziryayo admet que ce service, fourni par la compagnie américaine Zipline, coûte fort probablement plus cher que l’ancienne méthode.

« Cependant en recourant aux drones, les employés de laboratoire continuent de travailler à des tâches plus productives et les ambulances peuvent être utilisées à d’autres fins. Mais surtout on peut maintenant sauver davantage de vies, car le drone est ici en quelques minutes! »

Le Dr Nteziryayo dans son laboratoire
La livraison de sang par drone est peut-être plus coûteuse que les autres méthodes, mais elle permet de faire gagner beaucoup de temps, dit le Dr Nteziryayo. Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Les drones, une idée qui vient de très haut

Recourir aux drones pour répondre à certains besoins hospitaliers en médicaments et en sang, c’est une initiative personnelle du président rwandais Paul Kagamé.

« Il a été la première personne à rencontrer la compagnie Zipline pour déployer les drones ici. Il comprend bien les technologies et a saisi tout de suite ce que l’on pouvait en faire », lance la ministre de la Santé du Rwanda, Diane Gashumba. C’est le premier dossier qu’elle a eu à traiter quand elle est entrée en poste en 2016. Elle avoue qu’elle n’y comprenait pas grand-chose au début. Maintenant, elle dit en saisir l’importance. Elle cite en exemple les hémorragies qui surviennent parfois après les accouchements.

« C’est l’une des plus importantes causes de mortalité des mères ici et dans le reste de l’Afrique. Le simple fait d’écourter le délai de livraison du sang, qui était parfois de plus de 4 heures, à 20-25 minutes dans certains hôpitaux, cela va faire chuter le taux de mortalité maternelle post-partum au cours des prochaines années. »

La ministre de la Santé du Rwanda, Diane Gashumba
La ministre de la Santé du Rwanda, Diane Gashumba, ne voit que des bons côtés à l'utilisation de drones pour livrer du sang. Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Difficile de savoir combien coûte exactement le service. Ce serait entre 20 $ et 60 $ CA. De toute façon, la ministre Gashumba balaie vite la question en plaidant les avantages qui en découlent quant à la rapidité des transfusions et la réduction du temps d’hospitalisation : sauver la vie de mères et d’enfants, ça n’a pas de prix.

Deux jeunes rwandais
La livraison de sang par drone a permis de sauver de nombreuses vies. Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Un système universel de santé doublé d’un important système D

Le Rwanda place les intérêts de sa population au premier plan de bon nombre de ses politiques. Après le génocide de 1994, le pays qui devait tout reconstruire s’est doté d’un système de soins de santé universel, mis en place en 2004, qui fait maintenant l’envie de bien des pays sur le continent africain. Aujourd’hui, 15 % du budget y est consacré.

« La santé, c’est la base de tout. Les plus vulnérables ne paient rien du tout. Pour les autres, il s’agit d’une contribution annuelle qui varie. C’est environ 5 $ par année par individu en moyenne. Le gouvernement paie le reste. »

Diane Gashumba enfile les statistiques et devient intarissable quand elle parle des progrès des dernières années. La couverture vaccinale est quasi totale. Le Rwanda a été le premier pays au monde à offrir gratuitement le vaccin contre le cancer du col de l’utérus pour toutes les petites filles. Une importante proportion des accouchements se font maintenant à l’hôpital, ce qui a réduit grandement la mortalité infantile.

L’épidémie de VIH est contenue et les cas représentent environ 3 % de la population seulement. Il y a maintenant environ 50 hôpitaux au Rwanda et près de 500 centres de santé qui offrent divers soins. Rien à voir avec la situation qui existait au temps du génocide, lorsque les hôpitaux se comptaient sur les doigts d’une seule main.

Toutefois, ce qui allume la ministre, ce sont les 45 000 animateurs de santé communautaires qui jouent un rôle de premier plan dans les villages.

« Ce sont des gens qui n’ont pas de formation médicale à proprement dit. Sauf qu’ils ont été formés par le gouvernement. Il y en a trois par village et ils s’occupent de la santé maternelle, des soins aux nouveau-nés, de la famille, de l’hygiène, de sensibiliser la population à diverses questions. Ils peuvent aussi soigner le paludisme, la diarrhée et la pneumonie. Ils peuvent même donner des antibiotiques. Ça fonctionne et nous en sommes fiers. »

Se déplacer dans les villages pour offrir des soins de la vue

Le Rwanda ne fait pas seulement preuve de débrouillardise avec les animateurs de santé, mais aussi pour parvenir à offrir des soins de la vue à toute sa population. Un autre accomplissement hors du commun pour un pays si pauvre. Avec 12 millions d’habitants et une pénurie de médecins spécialistes, il faut innover pour y arriver. C’est ce que le Rwanda a fait en formant les infirmiers de concert avec l’ONG Vision for a Nation.

Une Rwandaise passe un test de la vue.
Au Rwanda, la débrouillardise est de mise pour assurer la santé de la population, notamment en ce qui concerne les problèmes de vision. Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Armés d’une simple mallette de bois qui contient une torche, quelques ficelles pour évaluer les distances des tests de vue et des lunettes prêtes à porter, ces infirmiers parcourent la campagne rwandaise ou reçoivent les patients sur place, comme ici à Shyogwe, au Sud-Ouest de Kigali.

Une mallette de bois qui contient une torche, quelques ficelles et des lunettes.
La trousse utilitaire pour les infirmiers mobiles qui sillonnent le Rwanda. Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Ils posent des questions aux patients, leur font passer des tests et examinent leurs yeux à la lumière. Dans bien des cas, ils peuvent régler le problème sur place avec une crème, un médicament ou une paire de lunettes. Sinon, ils envoient les patients se faire soigner à l’hôpital. C’est d’ailleurs ce qui attend la patiente rencontrée aujourd’hui. Elle a une tumeur dans l’oeil gauche et devra aller voir un spécialiste.

Un infirmier utilise une lampe de poche pour faire passer un examen de la vue à une patiente.
Les Rwandais ont accès à de meilleurs soins de santé grâce aux équipes médicales qui se déplacent de ville en ville. Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Eugene Nduhuye dirige le centre de santé situé à environ 90 minutes de route de la capitale. Il explique que la prévention des maladies oculaires a fait un bond de géant depuis que toute la population a accès à des soins.

« Au pays, il y a beaucoup de gens âgés qui vivent avec des infirmités aux yeux. Il faut dire qu’auparavant, les gens considéraient les maladies oculaires comme des malédictions. Ils se rendaient à la clinique pour un mal de ventre, mais pas pour un oeil très mal en point. »

Eugene Nduhuye, directeur du centre de santé près de route de Kigali.
La décentralisation des soins a eu des effets bénéfiques sur la santé des Rwandais, estime Eugene Nduhuye. Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Traditionnellement, les gens devaient se rendre dans les hôpitaux pour se faire traiter. Même si les soins y sont gratuits, il leur fallait parfois débourser beaucoup d’argent pour le déplacement et l’hébergement. La formation des infirmiers couplée à une décentralisation des soins a, selon lui, permis de rejoindre beaucoup plus de gens.

« On a sensibilisé les gens à s’occuper de leurs yeux. Certains croupissaient à la maison avec des maladies graves comme des tumeurs ou des exophtalmies. Au point d’en perdre la vue. Grâce à nos traitements, certains l’ont retrouvée! »

Pour lui, même si les infirmiers ne disposent pas des mêmes compétences que les optométristes, ils sont tout de même en mesure de résoudre bon nombre de cas. Ils peuvent diagnostiquer certains problèmes, faire des ordonnances pour des médicaments et des lunettes et envoyer les cas les plus complexes aux hôpitaux.

« Maintenant, les gens veulent se faire traiter. C’est la meilleure stratégie que l’on pouvait adopter. »

Deux infirmiers rwandais.
Les infirmiers parviennent à résoudre de nombreux cas qui, auparavant, n'auraient peut-être pas été traités. Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Pour écouter le reportage de Janic Tremblay à Désautels le dimanche

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