Sur la route des migrants qui rêvent du Canada

Par Martin Movilla d'Enquête

12 avril 2018 | access_time MINUTES DE LECTURE

Au péril de leur vie, des milliers de personnes parcourent le continent américain à la recherche d’une vie meilleure. Et pour nombre d’entre eux, la terre d’accueil espérée n’est plus les États-Unis, mais le Canada.

Par Martin Movilla d'Enquête

more_horiz

Son sourire enthousiaste dévoile bien sa personnalité :  Rosette est optimiste et remplie de bonnes intentions. Mais cette femme, qui travaillait pour une banque et comme trésorière d’une compagnie privée, a dû tout laisser derrière. Elle a fui la violence de son Congo natal avec ses deux filles, Pauline et Marie, et son mari, Godet, un réfugié politique qui craignait les autorités de son pays. Afin de raconter leur histoire, nous avons accepté de changer leur nom.

« Ce n’est pas facile, dit Rosette en pleurant. Mais je n’ai pas de choix. Je ne peux pas rentrer. » Son rêve :  se rendre avec sa famille jusqu'au Canada.

Rosette, au centre, entourée de sa famille. Son mari Godet, Pauline (chandail bleu) et Marie (chandail rose)
Rosette, au centre, entourée de sa famille. Son mari, Godet, Pauline (chandail bleu) et Marie (chandail rose) Photo : Radio-Canada

Si le rêve canadien a vu le jour, c’est que depuis quelque temps les routes semblent se refermer pour les migrants en Europe et aux États-Unis. Mais pour y arriver, Rosette devra mettre sa vie et celle de ses deux enfants en péril.

« Je veux vraiment arriver au Canada pour y passer le reste de ma vie. »

- Rosette

Il leur faudra traverser 11 pays en parcourant des routes de campagne, des jungles, des rivières, des mers et des montagnes. Plus de 20 000 kilomètres de risques pour atteindre un rêve qui parfois se transforme en cauchemar.

Sources : Radio-Canada/ESRI

Brésil :  le point de départ

Rosette lève les bras et les yeux vers le ciel. Cette chrétienne convaincue commence à prier. « Là où tu mettras tes pieds, je serai avec toi », répète-t-elle à haute voix afin de calmer sa peur de la route. C’est accompagnée d’une bible et de prières que Rosette fera face à sa destinée.

Comme des milliers de migrants venus d’Afrique, d’Haïti et des pays voisins, Rosette et sa famille sont arrivés sur le continent américain au Brésil. « Ici, c’est une oasis qui permet aux migrants de prendre une pause sur leur chemin pour récupérer leur énergie et continuer leur voyage », explique le père Paolo Parise, directeur de la Maison du migrant de Sao Paulo.

En nettoyant des toilettes tous les jours, Rosette a réuni un peu d’argent pour financer son long voyage vers le nord. Elle a accepté qu’Enquête la suive lors de certaines étapes de son voyage.

En novembre 2017, la famille congolaise commence doucement son déplacement, en autobus. Un périple de près de 3500 kilomètres en trois jours les amène jusqu’à Rio Branco, une petite ville au nord du Brésil près de la frontière avec le Pérou.

Rosette
Rosette Photo : Radio-Canada/Peter John Ingles

Rosette raconte le moment où elle a eu son premier contact avec des passeurs sur la route. « Nous sommes tombés dans les mains de ces personnes, dit-elle, un peu gênée. Moi, j’avais peur de ce groupe parce que je croyais qu’ils étaient des bandits. Alors que c’était le groupe qui devait nous aider. »

Une fois en sol péruvien, ils embarquent à bord de la camionnette du passeur. Celui-ci se faufile rapidement dans les petites ruelles de la ville pour éviter les caméras et les autorités.

Tout se déroulait bien jusqu’au moment où le groupe s’est fait arrêter à un contrôle routier de la police. « Ils nous ont fouillés. Ils ont pris 700 $ de Godet et des autres. Moi, je croyais que les policiers aidaient, mais au contraire », raconte Rosette.

Beaucoup de migrants n’ont pas de passeport ni de documents d’identité, une grande partie du voyage se fait dans l’illégalité. Les frontières, les passeurs, les criminels et les contrôles des autorités sont des risques pour ces voyageurs.

Finalement, après avoir convaincu les policiers, la famille de Rosette et les autres migrants ont récupéré presque tout leur argent... et ils ont repris la route vers l’Équateur.

Équateur :  la plaque tournante

Rosette ne veut pas perdre du temps sur la route. Elle passe en coup de vent par le territoire équatorien. Elle ne s’est arrêtée que deux fois : au terminus de la capitale, Quito, et à la petite gare d’autobus de Tulcan, la ville frontière avec la Colombie.

Rosette et sa fille Pauline à la gare d'autobus de Tulcan, en Équateur, peu avant leur passage en Colombie
Rosette et sa fille Pauline à la gare d'autobus de Tulcan, en Équateur, peu avant leur passage en Colombie Photo : Radio-Canada/Martin Movilla

Son sourire reste intact. On dirait qu’elle garde le moral en pensant à son rêve d’être accueillie comme réfugiée au Canada.

« Ma petite fille n’a que 5 ans. Elle va grandir là-bas, elle va étudier là-bas. Qui sait si un jour elle deviendra ministre. »

- Rosette

Assise par terre, à la gare d’autobus de Tulcan, Rosette montre bien qu’elle n’a pas l’intention de reculer. « Je suis contente. L’important c’est que nous avançons et que nous atteindrons notre objectif », assure-t-elle en attendant le transport vers la frontière avec la Colombie.

Pour bien des migrants, l'Équateur n'est qu’un lieu de contact avec les passeurs qui facilitent leur déplacement vers le nord. Ces voyageurs génèrent beaucoup d’argent pour des réseaux organisés qui, parfois, ne les voient que comme une marchandise.

« Boîtes et parfois poulets, c’est comme ça qu’on appelle les migrants qui sont en route à la recherche d’un meilleur avenir », explique José, un passeur équatorien rencontré par Enquête.

À la frontière avec la Colombie, les passeurs abordent rapidement le groupe de Congolais. La négociation se fait vite et les passeurs les embarquent dans un taxi. Rosette et sa famille traversent la frontière clandestinement, sans passer par les contrôles migratoires.

Colombie - Panama :  la route de la mort

Avec ses deux filles et son mari, Rosette se rend jusqu’à la ville colombienne de Turbo, là où prend fin l’autoroute panaméricaine en Amérique du Sud. La famille congolaise est encore une fois obligée de recourir à des passeurs pour pouvoir avancer : le Panama vient de fermer ses frontières à la migration irrégulière.

Après un voyage mouvementé en bateau, ils s’installent dans le petit village touristique de Capurgana, tout près de la frontière. La couleur bleue des eaux cristallines, les dauphins et une population accueillante en font un endroit exceptionnel.

Le quai de Capurgana, en Colombie
Le quai de Capurgana, en Colombie Photo : Radio-Canada/Peter John Ingles

Dès son arrivée, Rosette et ses proches se mêlent avec des migrants de plusieurs pays qui veulent traverser vers le Panama, mais qui sont coincés ici.

Ils sont non seulement Congolais, mais aussi Camerounais, Ivoiriens, Haïtiens, Cubains, Vénézuéliens, Équatoriens, Érythréens, Somaliens, Égyptiens et même Népalais.

Un migrant népalais à Capurgana, en Colombie
Un migrant népalais à Capurgana, en Colombie Photo : Radio-Canada/Peter John Ingles

Tout près de Capurgana se trouve le Bouchon du Darien, une jungle inhospitalière à la végétation épaisse, où les moustiques et les animaux sauvages sont rois. Située de part et d’autre de la frontière du Panama et de la Colombie, cette jungle est aussi un lieu de passage pour la drogue, la contrebande et le commerce illégal d’armes.

Cet endroit est aussi surnommé « la route de la mort ». Un défi presque surhumain. Des milliers de migrants sont passés par ici et nombre d’entre eux y ont laissé leur vie.

« On a perdu notre soeur qui était avec nous. Elle avait 35 ans quand elle est partie. Elle a glissé et puis elle s’est noyée. Elle est morte », raconte Aline, une autre migrante congolaise rencontrée par notre équipe.

« Le courant était très, très fort. S’il y avait eu quelqu’un, il aurait pu la rattraper. Nous, on ne sait pas nager. »

- Aline

« On a fui notre pays. C’est tout le temps la guerre par-ci, par-là. Ce sont vos dirigeants qui encourageaient nos présidents africains à nous faire souffrir. Comme ça, on s’est dit :  on va chez vous alors! », dit Aline, spécifiant vouloir se rendre au Canada.

Le Canada et son premier ministre devraient en faire plus pour éviter que des Africains cherchent refuge dans d’autres pays, selon Aline. « J’aimerais qu’ils commencent à sanctionner les présidents sanguinaires de l’Afrique. Il ne faut pas les encourager », dit-elle.

Des migrants à la frontière du Panama dans la jungle du Darien. La portion la plus dangereuse est maintenant derrière eux.
Des migrants à la frontière du Panama dans la jungle du Darien. La portion la plus dangereuse est maintenant derrière eux. Photo : Source confidentielle

Les indigènes de la région assurent que, parfois, le Bouchon du Darien « mange les êtres humains ». Et il n’y a pas que la jungle qui représente un risque pour les migrants. « Parfois, des gens armés nous interceptent pour nous voler », explique Hector, un passeur.

« Traverser la forêt, c’est vraiment risqué. Je ne le conseille à personne. »

- Rosette

Mais rien n’arrête Rosette. Elle a pris contact avec un passeur qui connaît bien les montagnes, les pentes raides et sinueuses, les fleuves et les meilleurs endroits pour se reposer. Malgré tout, la traversée est difficile. Le groupe s’est égaré pendant sept jours et leur fille cadette a failli se noyer.

Des migrants prennent un repas dans la jungle entre la Colombie et le Panama
Des migrants prennent un repas dans la jungle entre la Colombie et le Panama. Photo : Source confidentielle

Que ce soit sur la « route de la mort » ou dans des cimetières de différents pays, les cadavres des migrants non identifiés sont enterrés sans que leurs familles soient au courant. Pas de papiers, ça veut dire pas d’identité. C’est aussi ça, la route des migrants :  l’anonymat même après la mort.

« Plusieurs se retrouvent ici, dans ce cimetière, et personne ne pleure leur mort. La famille, qui est loin, croit qu’ils sont arrivés à destination, qu’ils ont réalisé leurs rêves. Personne ne sait qu’ils sont ici », explique Evelio Cortés, un fossoyeur de Turbo, en Colombie.

Evelio Cortés, un fossoyeur de Turbo
Evelio Cortés, un fossoyeur de Turbo Photo : Radio-Canada/Peter John Ingles

Ceux qui voyagent vers le Canada ont souvent fui leurs pays ravagés par la guerre, la violence, les catastrophes naturelles ou la pauvreté. Ils préfèrent risquer leur vie sur la route plutôt que d’attendre la mort dans leur lieu de naissance.

Il suffit de faire un tour sur les pages web de plusieurs médias d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine pour constater que l’image du Canada à l’étranger est très positive et attirante. Les paroles et les photos du premier ministre Justin Trudeau qui a accueilli des réfugiés syriens on fait le tour de la planète.

Costa Rica :  l'oasis

Après avoir traversé le Bouchon du Darien, Rosette et sa famille arrivent au Costa Rica. Ils sont reçus par les autorités du pays qui les amènent dans un centre d’aide pour migrants, à Peñas Blancas, près de la frontière avec le Nicaragua.

En plus de se reposer, les migrants peuvent y recevoir de l’aide psychologique, de la nourriture, des services médicaux… et de l’affection. Yolanda Sarabia est la traductrice du centre. Mais son contact avec les migrants est plus profond. Certains l’appellent même « maman ».

Viols, attaques armées, soeurs, frères, enfants qui se sont noyés font partie des histoires que ceux qui viennent en aide aux migrants entendent quotidiennement.

« Je ne peux pas m’habituer à écouter ces histoires. Chaque fois que j’en écoute une, je deviens fâchée contre le monde, fâchée contre la guerre. Je ne veux pas que ça continue comme ça », dit Yolanda Sarabia.

Mais il y a aussi les histoires de rêves comme celui de Rosette :  arriver au Canada pour mettre fin aux souffrances qu’elle a vécues et à la persécution que subissait son mari.

À chaque question sur son avenir, elle répond avec une tranquillité désarmante. « Au Canada, je veux étudier pour exercer mes capacités intellectuelles. »

Rosette et sa famille accompagnés par Yolanda Sarabia, à Peñas Blancas, au Costa Rica.
Rosette et sa famille accompagnés par Yolanda Sarabia, à Peñas Blancas, au Costa Rica Photo : Courtoisie de Yolanda Sarabia

Pour poursuivre sa route, la famille congolaise doit contourner le Nicaragua, qui considère que les migrants sont un problème de sécurité nationale. Ils engagent alors un autre passeur et prendront deux autres bateaux en Amérique centrale, sur le Pacifique et l’Atlantique, pour atteindre le territoire mexicain.

Mexique - États-Unis :  le mur de Trump

La famille congolaise arrive au Mexique chargée d’espoir. Ils sentent que leur rêve canadien devient de plus en plus possible.

« On nous avait dit qu’on pouvait prendre un bateau du Mexique jusqu’au Canada. Mais il semble que c’est trop risqué. Alors, nous allons traverser les États-Unis pour aller au Canada », explique Rosette.

Le Mexique a vu passer des millions de migrants vers les États-Unis. Tijuana, Matamoros et Nuevo Laredo sont quelques-unes des villes utilisées pour franchir la frontière. Malgré l'élection de Donald Trump et sa promesse d'élargir et de renforcer le mur à la frontière avec le Mexique, la traversée illégale avec des passeurs se poursuit, mais elle est devenue plus chère :  de 5000 $ à 13 000 $.

La famille de Rosette ne peut pas se permettre de payer ce prix. Comme beaucoup d’autres migrants, elle doit essayer de traverser sans payer.

Des migrants tentent de franchir la frontière mexicano-américaine
Des migrants tentent de franchir la frontière mexicano-américaine. Photo : Jill Marie Holslin

« Nous sommes ici devant le mur où les migrants ont improvisé un escalier avec des pneus pour traverser. C’est facile de sauter par ici », explique Jill Marie Holslin, une artiste et professeure universitaire américaine qui documente, depuis une décennie, les histoires des migrants qui passent par Tijuana.

Avant de traverser, ils jettent le permis temporaire qui leur permet de traverser le territoire mexicain. Ils ne veulent pas que les autorités américaines les arrêtent avec ces documents :  ils risquent de se faire renvoyer au Mexique.

« On parle ici d’êtres humains dont la vie est brisée en mille morceaux », dit la professeure Holslin.

Des migrants qui ont traversé illégalement la frontière sont arrêtés du côté américain
Des migrants qui ont traversé illégalement la frontière sont arrêtés du côté américain. Photo : Jill Marie Holslin

Tout près du but, à Tijuana, la famille de Rosette décide de ne pas tenter sa chance à cet endroit. C’est trop risqué là aussi. Souvent les migrants qui se font arrêter en Californie sont obligés de porter un bracelet électronique. Cela empêcherait Rosette de continuer son chemin et de concrétiser son rêve d’arriver au Canada.

Rosette part alors pour Nuevo Laredo, une ville mexicaine située face à la ville américaine de Laredo, au Texas. On dit que cet endroit est plus accueillant pour les migrants puisqu’une grande partie de sa population est d’origine hispanique.

Rosette, son mari, Godet, et ses filles devant le mur qui sépare Tijuana, au Mexique, de San Diego, aux États-Unis.
Rosette, son mari, Godet, et ses filles devant le mur qui sépare Tijuana, au Mexique, de San Diego, aux États-Unis Photo : Radio-Canada/Martin Movilla

Canada : terre promise?

Une fois arrivées aux États-Unis, Rosette et sa famille sont accueillies par les gens de la maison pour migrants de Laredo, au Texas, qui leur donnent de la nourriture et un toit, temporaire, pour dormir.

La voix de Rosette dévoile son inquiétude. Son rêve canadien, même s’il est proche, devient par moments insaisissable. Pauline et Marie, les filles de Rosette, sont épuisées. Pauline vient de fêter son anniversaire sans savoir si dans un an elle sera au Canada ou au Congo.

Grâce à de l’argent envoyé par leur famille, Rosette et les siens reprennent leur traversée de l’Amérique du Nord vers le Canada.

Après presque 20 000 kilomètres de route, elle ne sait pas encore si elle arrivera à mettre les pieds sur le territoire canadien. Une pensée vient la hanter : si jamais elle arrive au Canada, pourra-t-elle y rester? Lui donnera-t-on le statut de réfugié? Le Canada ne peut pas accueillir tous les migrants qui arrivent aux frontières. Rosette le sait bien.

L’histoire de cette Congolaise et de sa famille n’est pas finie. Loin de là. Les prochaines semaines seront déterminantes.

En attendant, Rosette nous parle d’espoir, de foi et d’optimisme. Elle ne peut pas s’empêcher d’imaginer une vie au Canada. « Je me vois au Canada, à 80 ans, dit-elle en riant. Une vieille dame avec des petits-fils et une famille élargie. Je ne sais pas comment je vais marcher, mais je serai au Canada, dans le pays dont je rêve. »

Pour mieux saisir la réalité que vivent les migrants avant d’arriver au Canada, Enquête a parcouru une partie de la route qu’ils empruntent. Ce projet a été rendu possible grâce à une coproduction internationale qui réunissait Keep in News (France), RCN Televisión (Colombie) et Radio-Canada.

Martin Movilla journaliste, Peter John Ingles réalisateur, Claudine Blais réalisatrice à la coproduction, Gaétan Pouliot journaliste, André Guimaraes développeur, Santiago Salcido designer et Éric Larouche chef de pupitre.

Publicité