Donald Trump divise et inspire

Par Yanik Dumont Baron et Christian Latreille

13 janvier 2018 | access_time MINUTES DE LECTURE

Un an après l’arrivée au pouvoir du 45e président des États-Unis, les Américains sont mobilisés : certains pour défendre ses idées et d’autres pour s’y opposer. Portraits de 8 Américains dont la vie a été chamboulée.

Par Yanik Dumont Baron et Christian Latreille

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Kristin Freeman, une tutrice extraordinaire

Missoula, Montana. Une nuit fraîche était tombée lorsque Kristin Freeman s’est présentée à la petite maison des réfugiés congolais. À peine la porte entrouverte, des cris de joie ont fusé.

Les muffins que l’invitée avait préparés ont vite disparu, le sac de papier emporté par les mains des quatre enfants excités. La septuagénaire était venue enseigner l’anglais à leur mère; elle a été accueillie comme si elle était leur grand-mère préférée.

Kristin Freeman, à droite, avec Chantal Nyiramanza et ses quatre garçons
Kristin Freeman, à droite, avec Chantal Nyiramanza et ses quatre garçons Photo : Radio-Canada/Yanik Dumont Baron

Pas de doute, c’est une tutrice peu ordinaire qui est entrée dans cette demeure. Une femme bien différente de celle qui regardait avec inquiétude la montée au pouvoir de Donald Trump en 2016, la popularité de ses idées de repli sur soi, de fermeture des frontières.

Des propos infâmes

« J’ai entendu des choses si infâmes. Des gens disaient : “Si on laisse des immigrants entrer, ils vont violer nos enfants.”» Un discours répété autour d’elle, dans un Montana qui n’accueille presque jamais de réfugiés.

À cause des discours et des idées de Donald Trump, Kristin Freeman est convaincue qu’elle souffrait de dépression. La solution des spécialistes l’a étonnée : retourner dans les tranchées, faire du bénévolat, s’impliquer. Pas besoin de médicaments!

« Ce n’est pas le moment de relaxer », lui a dit un de ces spécialistes. Il faut plutôt « montrer aux étrangers qu’ils sont appréciés, que tu te préoccupes d’eux », qu’ils sont les bienvenus dans un pays qui ferme ses frontières aux étrangers.

L’enseignement plutôt que les médicaments

Un conseil reçu comme un électrochoc. En quelques semaines, Kristin Freeman est accréditée pour enseigner l’anglais aux réfugiés. Parmi ceux qu’elle voit le plus souvent, il y a cette famille congolaise à qui elle apporte des muffins.

Mme Freeman marche lentement, en s’appuyant sur une canne. Un rythme qui cache une énergie débordante. Elle a le sourire parfois taquin et la conversation très facile.

Ce soir, la leçon de Kristin Freeman touche le vocabulaire de base utilisé à l’épicerie. Très pratique pour Chantal Nyiramanza, embauchée comme emballeuse dans un supermarché.

Kristin Freeman, à gauche, aide Chantal Nyiramanza à apprendre l'anglais.
Kristin Freeman, à gauche, aide Chantal Nyiramanza à apprendre l'anglais. Photo : Radio-Canada/Yanik Dumont Baron

Son élève apprécie visiblement. Jeune mère au sourire gêné, Chantal a passé près de 20 ans dans un camp de réfugiés. Elle ne parlait qu’un dialecte africain en arrivant au Montana il y a un an et demi. À 28 ans, elle ne savait ni lire ni écrire.

La tâche de mentorat peut sembler ardue. Aux yeux de Kristin Freeman, l’expérience relève plutôt de la bénédiction.

« Donner guérit la dépression. Ça me fait oublier ma propre tristesse. Ça me pousse à écouter, à donner. »

- Kristin Freeman

L’arrivée de Donald Trump en politique a coïncidé avec la vague de réfugiés fuyant l’Irak et la Syrie. Les images de ce drame ont poussé un groupe de Missoula à ouvrir ses portes aux étrangers.

Des gens arrivés en pleine campagne électorale, dans un État qui appuie largement Donald Trump. En un an et demi, Missoula a accueilli une trentaine de familles, soit un peu plus d’une centaine de personnes. C’est peu, dans un pays qui a admis près de 85 000 réfugiés en 2016.

Les cibles d’accueil ont été coupées de moitié par l’administration Trump. Mais l’expérience permet à Kristin Freeman d’afficher un certain optimisme. « J’ai bon espoir que ce mouvement va se poursuivre et que ça va compenser toute cette négativité. »

Joe Billie, défenseur de Trump

Aston, Pennsylvanie. Fox News joue en sourdine. Tout près du téléviseur, un livre, Congress for Dummies. Le Congrès pour les nuls.

« C’est un ami qui l’a acheté à la blague », explique Joe Billie, un peu gêné. Il l’a vite caché, avant d’ajouter : « On y apprend quand même des choses intéressantes. »

Joe Billie devant sa maison à Aston, en Pennsylvanie
Joe Billie devant sa maison à Aston, en Pennsylvanie Photo : Radio-Canada/Yanik Dumont Baron

Ce livre, Joe Billie en a besoin; travailleur d’usine, ancien militaire, il se lance en politique. Une plongée dans un univers inconnu.

Déloger un autre républicain

Une aventure inspirée par le succès du plus improbable des politiciens : Donald Trump. Sa victoire a convaincu Joe Billie de cesser de ruminer et de passer à l’action. « Il a brisé le plafond de verre, je me suis dit : “Je peux probablement faire la même chose” ».

Père de famille, Joe Billie espère déloger l’un des élus qui représente sa région au Congrès depuis sept ans. Ce dernier n'appuie pas assez le président Trump, selon lui. C’est donc un républicain qui veut remplacer un autre républicain.

« Les élites, ici, s’emplissent les poches et nos impôts augmentent. Il n’y a plus d’honnêteté, plus d’intégrité. Je veux aider les gens. »

- Joe Billie

L’aspirant politicien se tient bien droit, porte les cheveux courts, probablement une habitude acquise dans la marine. « Le pays a besoin de mon aide. Je peux faire plus, des choses positives. »

Ce que Joe Billie veut changer, c’est ce qu’il voit autour de lui. Les mauvais soins de santé pour les anciens combattants, les primes d’assurance-maladie qui augmentent, les bons emplois qui disparaissent à son usine.

Déjà en campagne

Une aventure politique qui occupe pratiquement tout son temps. Il y a ces mains à serrer, ces entrevues à donner, les dons à solliciter, les détails politiques à maîtriser.

Joe Billie pose sa grande tasse de café sur la table de la cuisine. Sa demeure, c’est son quartier général, l’endroit où il planifie son improbable course.

À ses côtés, il y a sa femme et deux étudiants en sciences politiques qui s’installent parfois à la table à manger avec leur ordinateur portable. Sa directrice de campagne a dû se désister après le décès de son mari.

« C’est difficile de trouver les gens qui ont le temps de faire cela. Je n’ai pas les moyens de payer quelqu’un. » Pour l’instant, Joe Billie pige dans les économies familiales.

Il reçoit aussi des dons du public. De petits montants : 10 $ ou 15 $. Un appui qui vaut de l’or à ses yeux, lui qui fait face à un adversaire bien établi et bien financé.

Le téléviseur est toujours allumé à Fox News. Tout près, on retrouve une casquette rouge, semblable à celle qu’a popularisée Donald Trump.

À gauche, une casquette du groupe « America First Candidates », qui rassemble des candidats qui veulent se présenter pour défendre les idées de Donald Trump.
À gauche, une casquette du groupe « America First Candidates », qui rassemble des candidats qui veulent se présenter pour défendre les idées de Donald Trump. Photo : Radio-Canada/Yanik Dumont Baron

Le message brodé en blanc sur la casquette rappelle le slogan du président : America First Candidates. C’est un regroupement d’Américains qui pensent comme Joe Billie, des renforts politiques pour Donald Trump.

Joe Billie entrevoit déjà son entrée au Congrès américain, aux côtés de compatriotes. « Nous ne sommes pas des politiciens, nous sommes des gens ordinaires qui veulent améliorer leur pays. »

Catherine Callow-Heusser, une républicaine contre Trump

Park City, Utah. Il n’y a pas que les démocrates qui luttent contre Donald Trump depuis son élection. Beaucoup de républicaines sont aussi en révolte contre ce président aux manières parfois cavalières, voire grossières, avec les femmes.

C’est le cas de Catherine Callow-Heusser, 61 ans, docteure en éducation, qui souhaite être candidate pour le Parti républicain en 2018. Elle vise haut. Rien de moins qu’un siège à Washington pour représenter l’un des quatre districts électoraux en Utah.

« Je n’ai pas le choix. Si je veux gagner en Utah, je dois faire campagne sous la bannière républicaine, sinon je n’ai aucune chance d’être élue. »

- Catherine Callow-Heusser

Cette professeure, également ingénieure en informatique, dégage une force tranquille. Une force qu’elle souhaite utiliser pour transformer le Parti républicain de l’intérieur. Un parti qu’elle ne reconnaît plus. Une formation politique dont le programme, selon elle, reflète de moins en moins les valeurs traditionnelles des républicains.

L’arrivée des candidats du Tea Party, il y a huit ans, a poussé le parti beaucoup plus à droite, constate-t-elle.

Catherine Callow-Heusser
Catherine Callow-Heusser Photo : Radio-Canada/Marcel Calfat

« Je n’ai jamais vu les États-Unis aussi divisés qu’aujourd’hui. Le climat politique est si polarisé qu’on ne peut même plus discuter calmement avec les démocrates. Étant donné que ma famille est pour Trump, nous avons décidé d’éviter les sujets politiques. »

Selon Catherine Callow-Heusser, les Américains sont nerveux. Nous ne savons pas exactement ce qui va arriver. Est-ce que l’enquête du procureur spécial Robert Mueller va mener à la destitution de Trump? Est-ce qu’il va se représenter en 2020? On ne sait pas. »

Déjà habile politicienne, elle ménage tout de même le chef de la Maison-Blanche pour ne pas s’aliéner l’électorat de l’Utah, où Trump a été élu avec 45 % des voix.

Se lancer

Il y a longtemps que cette républicaine, qui a flirté avec les libertariens et qui a aussi été une électrice indépendante, souhaitait s’engager en politique. L’élection du magnat de l’immobilier a été pour elle le signal de départ.

« C’est un risque énorme que je prends, admet cette novice. Je quitte un bon emploi avec un bon salaire et des collègues que j’aime. J’ai dû démarrer une petite entreprise pour m’assurer un certain revenu durant ma campagne. »

L’élection de Donald Trump a créé beaucoup d’anxiété, dit-elle. « D’ailleurs, c’est ce qu’il sait faire de mieux que de jouer avec la peur des gens. Pour ceux qui n’appuient pas sa présidence, nous sommes toujours en train de nous demander quels dommages il va causer au pays. »

Résister et se battre

Cette mère de quatre enfants et grand-mère de 12 petits-enfants constate que l’arrivée de Trump à Washington a au moins réduit l’apathie politique des Américains. « La résistance qui s’exprime partout au pays est un signe de changement. »

« Les Américains vont continuer de se battre pour la liberté d’expression. C’est à la base de ce que nous sommes. Je voyage beaucoup et chaque fois que je reviens aux États-Unis, je me répète qu’il n’y a nulle part ailleurs où j’aimerais vivre. Je serai toujours fière d’être Américaine », même si elle n’est pas très fière en ce moment de son président.

Ayaz Virji, le vulgarisateur récalcitrant

Dawson, Minnesota. Ayaz Virji est médecin dans une ville de 1540 habitants du Minnesota. 42 ans, père de trois enfants. Un homme au rire facile, poussé devant les projecteurs bien malgré lui.

Le médecin est aussi musulman dans une communauté qui a voté pour Donald Trump. Ses patients ont appuyé un politicien qui prétend que l’islam « nous déteste ».

Ce qui place Ayaz Virji et sa famille dans une situation bien particulière.

Ayaz Virji, son épouse, Musarrat, et, au centre, leur fille Maya
Ayaz Virji, son épouse, Musarrat, et, au centre, leur fille Maya Photo : Radio-Canada/Yanik Dumont Baron

C’est par devoir qu’il a choisi de planter des racines à Dawson il y a trois ans. Ce désir d’aider ceux qui n’ont pas accès à de bons soins de santé.

C’est aussi par devoir qu’il est dans cet auditorium d’une petite ville agricole. Ce désir d’aplanir les différences.

La victoire de Trump, Ayaz Virji en a fait une affaire personnelle. « Je me suis senti complètement trahi. J’étais en colère. Je ne comprenais pas. »

Démystifier l’islam

À reculons, Ayaz Virji a accepté d’expliquer sa foi à sa communauté. Le quart de la ville s’est présenté pour cette première rencontre inusitée. Pendant plus de 90 minutes, le médecin a parlé d’islam et de terrorisme.

Puis il y en a eu une seconde dans la ville voisine. Là, il a été mal accueilli, on l’a traité d’« antéchrist ». L’affrontement l’a ébranlé.

Fallait-il poursuivre? Porter une veste pare-balle pour les prochaines rencontres? Suivre les traces de son frère, immigrer au Canada?

« Je peux passer ma journée à me plaindre [...] ou faire quelque chose contre ça. » Ayaz Virji affiche la conviction de celui qui se sait du bon côté, celui de la vertu, de la logique. Mais ce rôle, il n’en veut pas vraiment. Il préfère soigner ses patients.

Ayaz Virji rassure la foule réunie ce soir : il ne veut convertir personne. Son message est simple : il ne faut pas se fier aux apparences. Il faut réfléchir avant de juger.

« Une fois qu’on humanise l’autre, c’est plus difficile de mettre les gens dans des cases. »

- Ayaz Virji

Ayaz Virji vient avec de bonnes intentions, mais il arrive aussi préparé, protégé. Depuis qu’il parle publiquement de sa foi, il a reçu des messages d’injures et deux menaces de mort.

C’est pour ça que l’homme de main du médecin est venu armé ce soir. Doug Peterson s’est assis dans la foule; il cache un petit revolver sur lui. Juste au cas où.

Ce soir, la discussion s’est bien déroulée, mais ce n’est pas toujours ainsi et il ne peut pas convaincre tout le monde. Récemment, il a reçu une lettre anonyme. L’auteur comparait son message de paix et de tolérance à de fausses nouvelles et il attaquait l’islam.

Vaincre l’exclusion

Son message, Ayaz Virji l’a porté devant plus d’un millier d’Américains et beaucoup d’autres ont entendu parler de lui. « Je suis humain, explique-t-il, pas un héros. J’ai de mauvaises journées. » Des moments où il se décourage.

Ayaz Virji reçoit de nombreuses lettres d'encouragement.
Ayaz Virji reçoit de nombreuses lettres d'encouragement. Photo : Radio-Canada/Yanik Dumont Baron

Puis le médecin se rappelle les dizaines de lettres d’encouragements envoyées d’un peu partout au pays. Des lettres qu’il garde précieusement dans son bureau. « Le message va au-delà de l’islamophobie, croit-il. [...] C’est à l’exclusion qu’il faut s’attaquer. »

Ayaz Virji met la main sur la pile de lettres, visiblement touché par l’appui de purs étrangers. Ces encouragements, c’est son carburant pour la suite. « Si ce n’est pas moi, qui le fera? »

Susana Isaacson et Susan Symington, les amies inséparables

Arlington, Virginie. Elles ont à peu près le même âge, portent toutes deux des lunettes et se connaissent depuis un quart de siècle. Deux amies de longue date; deux femmes au prénom quasi identique.

Susana Isaacson a été élevée en Roumanie par des parents juifs. Susan Symington est née en Californie, avant de partir pour l’Amérique latine avec ses parents missionnaires.

Susan Symington, à gauche, et Susana Isaacson
Susan Symington, à gauche, et Susana Isaacson Photo : Radio-Canada/Yanik Dumont Baron

Leur amitié s’est formée dans les bureaux d’une agence gouvernementale en banlieue de Washington. Une relation basée sur des valeurs communes, une affinité pour l’espagnol et les pays latins. Une amitié de 25 ans ébranlée par l’élection présidentielle.

Susana Isaacson est démocrate; Susan Symington est républicaine.

Après l’élection, un silence

Après la victoire de Donald Trump, les amies ont évité de se parler pendant quelques jours. Un drôle de silence pour deux femmes qui se connaissent assez pour compléter sans effort les phrases de l’autre.

« Puis Susan m’a envoyé un message texte et me demandant : “Me parles-tu encore?”» La démocrate a répondu : « Bien sûr ». « J’étais en colère, poursuit-elle, j’étais très mécontente, mais je n’allais pas laisser cela gâcher mon amitié avec Susan Symington! »

Pour que l’amitié se poursuive, il fallait reconnaître le tremblement de terre, le choc des valeurs, et accepter de parler de ces différences politiques, de ces positions idéologiques parfois bien différentes.

« Cette élection nous a forcées à en parler ouvertement, explique la républicaine, elle nous a forcées à considérer les raisons pour lesquelles nous pensons ainsi. Et aussi à voir ce que nous avons en commun, malgré des idées politiques bien différentes. »

Des ateliers pour réunir

Ce désir de comprendre l’autre sans la heurter et sans briser une longue amitié a mené les deux femmes vers le groupe Better Angels. Une organisation fondée durant la campagne électorale pour rapprocher les deux camps d’Américains qui se regardent avec une méfiance grandissante.

Dans les ateliers de Better Angels, des citoyens bleus (libéraux) et rouges (conservateurs) apprennent à écouter et à parler sans blesser et sans dénigrer. Il est aussi beaucoup question des stéréotypes associés à l’autre camp.

En fait, Better Angels, c’est une sorte de rappel à l’ordre, une obligation de s’intéresser à l’autre camp. La démocrate Susana Isaacson l’admet. « J’étais une de ces personnes dans une bulle et j’étais bien dans ma bulle. »

L’élection de Donald Trump l’a forcée à sortir de cette bulle. Pas besoin de le faire tous les jours, précise Susan Symington.

« Il faut vouloir avoir des conversations sans crier ou marteler la table. »

- Susan Symington

Même pour deux femmes qui se connaissent depuis quelques décennies, l’exercice a ouvert les yeux, chassé les préjugés. « C’était très révélateur. Pas un démon parmi [les libéraux] », lance Susan, avant de rire un peu.

« C’est exactement cela, complète Susana. Ça nous ramène tous à l’échelle humaine. » Elle pèse ses mots, parle lentement. « Personne ne souhaite la mort ni de l’autre ni de leur parti. Ce qu’on veut, c’est une conversation. »

Jon Lapham, le guerrier contre les fausses nouvelles

Berkeley, Californie. Jon Lapham l’admet volontiers : de l’information, il en mange, mais il est aussi un sceptique. Adolescent, son livre préféré, c’était 1984, ce portrait dressé par Georges Orwell d’une société sous haute surveillance où l’information est manipulée par les gens au pouvoir.

Bien sûr, l’élection de 2016 n’a pas plongé les États-Unis dans un univers semblable, mais il y a les fausses nouvelles, les faits tordus, les opinions présentées comme une réalité objective. Et un président qui se contredit, qui relaie des faussetés.

« C’est frustrant. On s’attend à ce que le président soit bien informé. C’est un homme qui penche beaucoup vers l’opinion [plutôt que vers les faits] et je ne pense pas que beaucoup d’Américains font la différence. »

Sur l'écran d'un ordinateur, Jon Lapham
Sur l'écran d'un ordinateur, Jon Lapham Photo : Radio-Canada/Yanik Dumont Baron

C’est ce mélange des genres qui l’inquiète. « Je ne veux pas que l’information soit diluée avec toutes ces sources partiales et d’opinions. Parce qu’on commence à tout remettre en question. On ne sait plus où se trouve la vérité. »

À 24 ans, Jon Lapham ne sait pas où se tourner pour bien comprendre le monde.

« Il y a une guerre au journalisme ces temps-ci. Tout le monde affirme que l’information de l’autre n’est pas crédible. »

- Jon Lapham

Une situation compliquée par l’attrait du gain. Une bonne partie des textes qui circulent sur le web sont produits par des gens qui ne « le font que pour les clics. C’est ça qui leur rapporte de l’argent. »

Jon Lapham pose un regard bien sceptique sur l’information qui circule jusqu’à lui, surtout si elle lui parvient grâce aux réseaux sociaux. « Et ça finit souvent en chicanes. Il n’y a plus de conversations productives. »

Comparer pour s’informer

Depuis l’élection présidentielle, Jon Lapham ne s’informe plus de la même manière. Il consulte plusieurs sources d’information en ligne. Il préfère comparer, c’est un devoir qu’il se fait.

Jon Lapham passe aussi beaucoup de temps sur Tribeworthy, un site où les infos sont classées et critiquées par des lecteurs. On mentionne les faiblesses d’un texte, on souligne s’il relaie des faits ou des opinions, un peu comme Yelp ou TripAdvisor.

Ce site, c’est l’une des nombreuses méthodes trouvées par des Américains pour tenter d’y voir plus clair dans une société où l’information est devenue une arme politique et où les sujets controversés sont utilisés pour diviser, pour enflammer les passions.

Jon Lapham a d’abord été attiré vers Tribeworthy parce qu’il connaît ses créateurs. Il contribue aussi au site en offrant ses évaluations de textes d’information. Une façon de corriger une faiblesse, de briser un vieux modèle dans lequel « l’information ne circule que dans une seule direction ».

Il croit que ces évaluations permettent d’y voir plus clair, de raffiner l’information partagée. « En tant qu’ingénieur, je communique de l’information à des gens qui n’ont pas les mêmes connaissances techniques que moi. Je vois bien qu’on ne se comprend pas toujours. »

Curieux et ouverts

Cette façon de s’informer influence aussi ses conversations avec ses parents, deux partisans du président Donald Trump qui discutent parfois avec leur fils plutôt progressiste, qui a appuyé Bernie Sanders. Un fils informé, critique, qui souhaite bâtir des ponts.

En ce début d’année – et dans cette ère de fausses nouvelles – Jon Lapham formule deux souhaits : que les Américains « soient plus curieux de l’information » qu’ils consomment et qu’ils soient plus ouverts aux opinions des autres.

Il espère que les Américains cesseront de tout voir avec des lunettes partisanes, qu’ils « s’ouvrent à l’autre, réalisent que la majorité des gens vivent dans le gris ».

Joanna Smith, une mormone qui résiste à Trump

Salt Lake City, Utah. Joanna Smith, 35 ans, a été sonnée par l’élection de Donald Trump. Cette mère de quatre enfants a eu peur comme jamais auparavant.

« Quand j’ai su que cet homme allait devenir notre président, je suis allée rejoindre ma fille de 11 ans dans sa chambre, au milieu de la nuit, et nous avons beaucoup pleuré. »

Son État, l’Utah, est l’un des plus religieux et des plus conservateurs aux États-Unis. Les républicains y règnent en rois et maîtres depuis 1968.

Joanna Smith avait toujours voté pour le parti de Ronald Reagan avant la présidentielle de 2016.

Joanna Smith
Joanna Smith Photo : Radio-Canada/Marcel Calfat

« Je ne pensais pas que Trump allait gagner, dit-elle. Je ne voyais en lui aucune qualité pour gouverner ou rassembler le pays. Les Américains ont sous-estimé sa vulgarité, certaines de ses politiques et les accusations d’agressions sexuelles qui pèsent encore contre lui. »

Selon Joanna, beaucoup de femmes en Utah regrettent déjà d’avoir voté pour Donald Trump.

Militer contre Trump

Cette mormone s’est réveillée après l’élection bien décidée à se battre contre Donald Trump. Joanna est devenue du jour au lendemain une activiste et elle milite pour contrer les politiques de droite du milliardaire.

Elle a formé le groupe Utah Women Unite, l’un des 6000 groupes de résistance, aux États-Unis, nés de l’élection de Trump.

« Les gens autour de moi ont bien tenté de me convaincre de lui donner une chance afin qu’il puisse changer le pays pour le mieux, mais ses politiques anti-immigration et contre les femmes m’ont convaincue qu’il ne fallait pas attendre pour agir. »

Depuis an, cette femme énergique, qui enseignait à ses quatre enfants à la maison, est de toutes les tribunes. Tantôt au beau milieu d’une manifestation contre la réforme fiscale des républicains, tantôt en train d’appuyer les Dreamers, ces immigrants sans papiers arrivés aux États-Unis alors qu’ils étaient mineurs, qui sont maintenant menacés d’expulsion.

Joanna diffuse aussi constamment en direct sur Facebook.

Mobiliser pour changer les choses

« Donald Trump est dangereux et terrifiant, affirme-t-elle, pas seulement pour l’Utah, mais pour l’ensemble des États-Unis. Il est président parce qu’il veut de l’attention, ce qui nous rend tous très vulnérables comme citoyens américains. »

Elle voit cependant dans l’élection de Donald Trump un aspect positif : des femmes se sont rassemblées et sont passées à l’action. « J’ai réalisé que je n’étais pas seule. Et ça, c’est un moteur très puissant pour changer les choses. »

Mais il y a un prix à payer en Utah pour sortir du rang. Et Joanna Smith le paie en ce moment.

« Mon activisme politique m’a fait perdre des amis de longue date. J’ai rompu les liens avec ma famille qui ne partage pas mes idées politiques. C’est difficile. »

- Joanna Smith

Elle a passé l’Action de grâce, une fête encore plus importante que Noël aux États-Unis, seule avec ses quatre enfants et son mari.

« L’histoire s’est écrite grâce à des gens qui ont osé parler et s’impliquer, lance cette mère de famille. Les femmes doivent arrêter d’avoir peur. Cette époque est terminée. »

Yanik Dumont Baron journaliste, Christian Latreille journaliste, Marie-Pier Mercier illustratrice, Catherine-Amelie Meury journaliste à la recherche, Marcel Calfat réalisateur, Mathieu St-Laurent développeur

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