Le feu pour faire vivre la forêt

Par Jean François Bouthillette, des Années lumière

Le feu pour faire vivre la forêt
Photo : Radio-Canada/Martin Thibault

Les monstrueux incendies que Parcs Canada a dû combattre dans l'ouest du pays ne l'empêchent pas de se lancer dans le brûlage – intentionnel – de milliers d'hectares de forêts protégées dans l'est. C'est que la science le confirme : les flammes jouent un rôle indispensable dans le maintien des écosystèmes.

Treize heures précises. Un briquet grince. On allume un brûleur, sorte d'arrosoir plein de diesel et d'essence. Au bout du long bec tordu, la flamme danse, éclatante sur fond de sapinage sombre.

La petite troupe se disperse dans la forêt, suivant le plan à la lettre. Ils sont une dizaine, bien visibles entre les branches, avec leurs vestes ignifuges criardes. L'hélicoptère fait un nouveau passage au-dessus de la crête.

Pompiers pyromanes? Au parc national de la Mauricie, cette équipe a brûlé environ 500 hectares de forêt par année, depuis trois ans. Photo : Radio-Canada/Martin Thibault

Très vite, on entend grésiller les aiguilles au sol. Bientôt les flammes courent, libres, s'élèvent rapidement, lèchent les arbres jusqu'à la cime. Un voile de fumée s'installe, pique déjà la gorge.

Des dizaines d'hectares vont flamber cet après-midi.

Ces boutefeux sont des spécialistes de la gestion des incendies à Parcs Canada. Une petite unité de pompiers d'élite qui protège les parcs nationaux. Il y a quelques semaines, ils combattaient les immenses brasiers de l'Alberta et de la Colombie-Britannique. L'an dernier, c'était dans la fournaise au nord de Fort McMurray. Leurs combinaisons en sont encore tachées de suie.

Aujourd'hui, ils sont venus allumer la forêt. À dessein.

Nous sommes au parc national de la Mauricie, dans un secteur accidenté tout près du lac Wapizagonke. Hélène Genest, qui coordonne la logistique de l'opération, rappelle l'objectif du jour : réduire en cendres une trentaine d'hectares de forêt – l'équivalent de 20 terrains de football.

Pourquoi? Pour éviter que deux espèces, le pin blanc et le chêne rouge, ne disparaissent.

En une journée, on peut brûler des dizaines d'hectares de forêt. Vidéo : Radio-Canada/Martin Thibault

Besoin du feu pour vivre

Cette forêt n'a pas l'air malade, au contraire. Mais elle est « vieille », trop dense, trop fermée. En la protégeant efficacement contre les incendies, depuis des décennies, on l'a dénaturée en quelque sorte.

Les grands pins sont faits pour résister au feu. Dans le vide créé autour d'eux par l'incendie, une nouvelle génération aura le temps de s'installer avant que la « compétition » ne revienne. Photo : Radio-Canada/Martin Thibault

Michel Thériault assure le commandement de l'opération. Ce spécialiste de la gestion du feu à Parcs Canada a trempé dans presque toutes les expériences de brûlage que l'agence a tentées jusqu'ici. Formé en foresterie, il allume et il éteint la forêt depuis des décennies. Il connaît ce parc comme le fond de sa poche.

Michel Thériault, de la Division nationale de gestion des incendies à Parcs Canada Photo : Radio-Canada/Martin Thibault

Avant l'allumage, il nous montrait sur place un énorme pin blanc, colosse de plus de 15 mètres de hauteur. « C'est un arbre qui doit dater du grand feu de 1923 », dit-il, en faisant référence au dernier incendie qui a pu brûler ce coin de pays.

S'ils ont longtemps dominé ce paysage, les pins blancs sont devenus rares. Beaucoup ont été coupés, avant que cette forêt ne devienne une aire protégée. Mais c'est l'absence de feux, depuis, qui a empêché leur régénération. Eux qui couvraient jusqu'à 12 % du parc comptent maintenant pour moins de 1 % de sa forêt.

Autour des quelques pins centenaires qui restent, on trouve en effet beaucoup de sapins, des érables, des bouleaux, des épinettes... mais pas de jeunes pins, hormis quelques minuscules pousses de 50 centimètres de hauteur.

Michel Thériault nous montre un de ces frêles petits pins vert tendre. « Il n'a pas d'avenir. En l'absence de feu, il va mourir avant 10 ans », déclare l'expert. Il y a trop peu de lumière pour lui dans cette vieille forêt bouchée. Si rien ne change, le pin disparaîtra pour de bon de cet écosystème.

Normalement, c'est le feu qui permet à cette espèce de se régénérer, en éliminant la « compétition », explique le spécialiste. Quand les sapins et bouleaux reviennent, un jour, les jeunes pins ont une bonne longueur d'avance. Ils pourront vivre plusieurs centaines d'années.

Le chêne rouge est une autre espèce qui a pâti du régime sans feu qu'on a imposé à cet endroit. Dans ce secteur, il n'y a plus qu'une cinquantaine de grands chênes et quelques pousses qui se meurent à l'ombre des autres arbres.

Ce tout jeune chêne rouge n'a aucune chance de vivre, à l'ombre des grands arbres de cette forêt dense. Photo : Radio-Canada/Martin Thibault

On va rendre aujourd'hui à cette forêt le feu qu'on lui a soutiré. Pour cela, on veut faire courir un incendie assez intense pour tout annihiler, sauf les grands pins et les chênes, plus résistants au feu. Bref, on va recréer les conditions favorables au maintien de ces espèces en « injectant » dans l'écosystème le feu dont elles dépendent.

En protégeant cette forêt contre les incendies, on en a retiré un élément important. Y remettre le feu, c'est restaurer l'équilibre. Photo : Radio-Canada/Martin Thibault

Précision chirurgicale

En quelques minutes, l'atmosphère a changé. L'air est lourd de fumées, le bois crépite franchement, des arbres craquent, tombent. Il fait chaud.

L'équipe d'attaque au sol utilise les torches manuelles, mais aussi une sorte de fusil pour allumer des foyers à distance, dans les zones accidentées. Une autre équipe utilise le même genre de balles allume-feu, qu'elle laisse tomber d'un hélicoptère, en suivant un patron précis.

Trois moyens d'allumer la forêt

Ce fusil à « oeufs de dragon » permet un allumage à distance. Photo : Radio-Canada/Martin Thibault

Les brûleurs manuels contiennent un mélange de diesel et d'essence. Ils permettent de répandre des traînées de flammes au sol.

Le fusil à ressort permet d'allumer à distance des endroits où il serait dangereux de côtoyer les flammes de trop près. Le dispositif injecte du glycol dans une petite balle pleine de permanganate de potassium, avant de la propulser. La réaction chimique fait s'enflammer la boulette quelques secondes plus tard.

Pour les zones plus difficilement accessibles ou pour brûler de plus vastes superficies plus rapidement, un appareil du même genre est embarqué à bord d'un hélicoptère.

Photo : Radio-Canada/Martin Thibault

Le vocabulaire est médical. C'est un « traitement » qu'on prodigue, en suivant des « prescriptions » précises. Pour brûler certaines espèces tout en préservant les grands pins, mais aussi pour ne pas perdre le contrôle du feu, on cherche une intensité déterminée.

Pour y arriver, on se base sur des décennies d'étude et de caractérisation de tous les types de forêts au pays, condensées dans la Méthode canadienne de prévision du comportement des incendies de forêt. Ce guide fournit des estimations précises de la vitesse de propagation et de l'intensité des incendies, en fonction de chacun des 16 types de végétation décrits et des conditions météo.

On peut prédire le comportement du feu en fonction des conditions météo et du type de végétation. Photo : Radio-Canada/Martin Thibault

On a déterminé par exemple que le haut de la pente, devant nous, planté de grands feuillus, présente un combustible de type « D1 ». Sa moitié inférieure, où dominent sapins et bouleaux, est plutôt de type « M1/35 ». On procède aujourd'hui parce que les conditions météo sont parfaites pour le genre de feu qu'on souhaite dans ces types de forêts. Il fait beau, assez sec, mais il devrait pleuvoir demain. L'exécution est d'une précision chirurgicale.

« Quand c'est possible, la zone à brûler est limitée par des obstacles comme un lac, une rivière, une falaise, explique Michel Thériault. S'il le faut, on défriche de sentiers et on prépare des tuyaux pour éteindre le feu. »

Un membre de l'équipe d'attaque au sol en action Photo : Radio-Canada/Martin Thibault

Aujourd'hui, on compte sur l'humidité ambiante pour contenir le brasier. On s'attaque à une forêt qui normalement ne brûlerait pas aussi tard en saison. Or, la zone visée a été préparée, depuis deux ans : on a jonché le sol de bois sec pour que le feu puisse prendre. Les flammes s'arrêteront naturellement quand elles atteindront la forêt humide alentour. En cas de besoin, l'équipe remettra son chapeau de « pompier » et demandera l'appui de la Société de protection des forêts contre le feu, avertie de l'opération.

Une transformation profonde

Ne pourrait-on pas favoriser la régénération des pins en coupant sapins et bouleaux, simplement? Oui, répond Michel Thériault. Mais le feu joue un rôle plus important encore. Il bouleverse profondément l'écosystème, en fait.

On sait, par exemple, que la cendre enrichit le sol de minéraux. Un jeune chercheur a aussi démontré que certains insectes viennent coloniser les zones brûlées immédiatement après un feu. C'est le cas de coléoptères, dont la population a explosé sur les sites du brûlage recensés.

« Et ça va plus loin que ça, s'emballe le spécialiste des brûlages : certaines espèces colonisent spécifiquement les forêts de chênes brûlées, et d'autres, les forêts de pins! »

Après l'incendie, la zone est désolée. Mais déjà, dans les heures qui suivent, la vie reprend ses droits. Photo : Radio-Canada/Martin Thibault

Les insectes attirés par le bois mort attirent à leur tour des pics, qui s'en régalent. « Après un incendie, il y a jusqu'à 50 fois plus de pics », souligne l'agent. Repoussent aussi des bleuets, des framboisiers, des rosiers, qui attirent des ours et des orignaux.

Bref, c'est toute une cascade de bouleversements que déclenche le brûlage. Une cascade naturelle qu'on avait bloquée en retirant le feu de l'équation.

Une équipe allume des foyers à partir des airs. L'hélicoptère est aussi prêt à combattre le feu, au besoin. Photo : Radio-Canada/Martin Thibault

Des résultats inespérés

Le parc de la Mauricie a été le laboratoire des brûlages dirigés dans l'est du pays, dès 1991, au moment où la recherche scientifique commençait à démontrer l'importance du feu. Le premier véritable « traitement » visant la régénération du pin remonte à 1995.

Où en est-on, 22 ans plus tard? Une courte randonnée nous mène au site de cette première expérience. « C'est un succès au-delà de nos espérances! » lance Hélène Genest, gestionnaire régionale du programme Restauration du rôle du feu à Parcs Canada.

Sur le site du premier brûlage dirigé du parc, celui de 1995, une solide pinède a pu s'installer. Des dizaines de ces arbres devraient être encore là, dans plusieurs siècles. Photo : Radio-Canada/Martin Thibault

On a sous les yeux le résultat saisissant. La forêt, ici, est radicalement différente de la vieille forêt d'avant le feu. Autour de quelques énormes pins – leurs vieux parents, qui ont subi l'incendie sans broncher – se trouvent quantité de solides jeunes pins de quatre ou cinq mètres de haut. Une vraie pinède s'est installée ici, grâce au feu. Si le sapin est revenu depuis, c'est maintenant lui qui pousse sous les pins.

« L'objectif était d'obtenir 100 tiges à l'hectare, c'est-à-dire une régénération de 100 pins de plus de deux mètres par hectare, explique Michel Thériault. On en a obtenu le double! »

Vers une utilisation plus courante du feu

Au parc national de la Mauricie, le brûlage dirigé est maintenant bien intégré aux pratiques de conservation. « On a brûlé 2000 hectares du parc jusqu'ici – les deux tiers de cette superficie au cours des trois dernières années », précise la coordonnatrice Hélène Genest. Mais Parcs Canada voit plus grand.

Hélène Genest, responsable du programme Restauration du rôle du feu pour l'est du pays de Parcs Canada. Photo : Radio-Canada/Martin Thibault

On a déjà commencé à expérimenter les feux dirigés dans des parcs nationaux comme Forillon, en Gaspésie, les Hautes-Terres-du-Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse, ou encore des Mille-Îles, en Ontario.

Si Parcs Canada fait figure de pionnier dans le domaine, au pays, d'autres acteurs commencent à utiliser le feu pour protéger l'intégrité des forêts dont ils sont responsables. Les gouvernements de la Colombie-Britannique, de l'Alberta et de l'Ontario y travaillent déjà.

Manipuler ainsi la nature, est-ce… jouer avec le feu? Au contraire, croit Michel Thériault, c'est atténuer l'effet de l'activité humaine sur la nature.

À droite du grand lac Wapizagonke, la zone grise au sommet d'une crête est une chênaie brûlée récemment. Photo : Radio-Canada/Martin Thibault

Écoutez le reportage de Jean François Bouthillette à l'émission Les années lumière, dimanche, 12 h 10, à ICI Radio-Canada Première.