Prêts pour un Trump canadien?

Sondage - Un politicien de la trempe de Donald Trump pourrait-il séduire assez de Canadiens pour prendre le pouvoir? Ce serait difficile, selon les résultats d’un sondage de la maison CROP, qui a pris le pouls des Canadiens sur le populisme, l’autoritarisme, l’intolérance et l’ouverture face aux immigrants.

Par Gaétan Pouliot et Melanie Julien

Tant aux États-Unis qu’en Europe, on assiste à la montée du populisme et à une remise en question de la mondialisation.

L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, mais aussi le Brexit - qui a officialisé la rupture entre le Royaume-Uni et l’Union européenne - sont des expressions de ce sentiment qui parcourt l’Occident.

Cette tendance existe-t-elle aussi ici? Le Canada, lui, est-il prêt à accueillir un leader à la Donald Trump?

Quatre Canadiens sur cinq n’aimeraient pas que ce genre de politicien fasse son entrée sur la scène politique, selon notre sondage.

Ce sondage a été réalisé par CROP à la demande de Radio-Canada auprès de plus de 2513 Canadiens. La méthodologie se trouve au bas de l’article, ici.

Voici pourquoi Radio-Canada a décidé de mener ce sondage.

« Je ne sais pas s’il y aurait de la place pour quelqu’un comme Trump », s’interroge le président de CROP, Alain Giguère, à la lumière des résultats du sondage.

Malgré tout, il y aurait « peut-être une possibilité pour un politicien plus autoritaire », croit-il, un politicien populiste qui viendrait dire que la société est un peu trop complexe, qu’il faudrait revenir à quelque chose de plus ordonné.

S’il existe un « germe » pour ce type de politicien au pays, Alain Giguère fait remarquer que les Canadiens ont élu Justin Trudeau, qui est à l’opposé de cette définition.

Au Canada, certains groupes sont un peu plus attirés par le style de Donald Trump :

  • Les partisans du Parti conservateur du Canada (41 %)
  • Les Albertains (31 %)
  • Les gens qui se définissent par la race (28 %)
  • Les hommes (27 %)
  • Les partisans du Bloc québécois (27 %)

Au Québec, cette attirance s’enracine un peu chez :

  • Les résidents de la région de Québec (28 %)
  • Les partisans de la CAQ (26 %)
  • Les gens qui se définissent par la race (27 %)
  • Les gens qui se définissent par la nationalité (24 %)

Méfiance envers les élites

Cette attirance d’une partie de la population pour ce style de politicien est-elle liée à un certain cynisme envers les élites? Difficile à dire. Mais le sondage montre qu’une majorité de Canadiens se méfient des politiciens, des gens d’affaires, des scientifiques et des médias.

Cette méfiance est en hausse au Québec. Ceux qui ont de la difficulté à faire confiance aux élites représentent maintenant 58 % de la population, alors qu’ils étaient 41 % en 2004.

Concernant uniquement les politiciens, notre sondage mesure un important mécontentement envers les partis politiques traditionnels.

Pour l’ensemble du Canada, 68 % des répondants estiment que les partis se fichent des préoccupations de la classe moyenne et « des gens comme moi », alors que ce taux est encore plus élevé au Québec avec 72 %.

Malgré cette méfiance, les Canadiens se tournent vers les médias pour s’informer. Une grande majorité estime que les médias les aident à se faire une « une idée sur les sujets importants ».

Paradoxalement, quand on demande si les médias sont complices du pouvoir et de l’establishment, une forte majorité pense que oui. Une perception davantage répandue au Québec.

Sentiment d’exclusion

CROP a également voulu savoir si les Canadiens se sentent en phase avec la société. On remarque que plus de 40 % des répondants dans le reste du Canada ne se sentent pas vraiment connectés à ce qui se passe dans la société. Ce sentiment est beaucoup moins prononcé au Québec.

Ceux qui se sentent laissés pour compte estiment que l’élite qui mène à Québec et à Ottawa, dont on parle dans les médias, ne fait rien pour eux, explique Alain Giguère, président de la maison de sondage.

Conservatisme

Le conservatisme peut s’exprimer par plusieurs facteurs. CROP a sondé les répondants sur différentes questions qui témoignent des changements dans la société. Globalement, une forte proportion de Canadiens est à l’aise avec le changement.

Tout de même, un tiers des répondants québécois s’estiment « dérangés » par une société dans laquelle il y a plus de musulmans, de réfugiés, de gais, de lesbiennes et de gens différents.

De manière générale, une très forte majorité de Canadiens estime que le changement est une chose essentielle et que cela démontre que l’on avance comme société. Mais la vitesse avec laquelle les changements se font semble être un problème pour bon nombre de Canadiens.

De l’espoir?

Et l’avenir dans tout cela? Les deux tiers des Canadiens sont d’avis que la vie au Canada est meilleure ou comparable à ce qu’elle était il y a 50 ans.

Mais quand on leur demande si la situation financière de la génération future sera plus enviable que celle de leurs parents, quelque 80 % pensent qu’elle sera moins bonne.

L’opinion générale face au futur est somme toute pessimiste, comme le démontrent les réponses à ces deux affirmations.

A. Je pense que le monde va à la catastrophe : nous ne dépasserons pas les 10 ou 20 prochaines années sans que des bouleversements majeurs se soient produits.

B. Je pense que le monde évolue et progresse : nous verrons dans les 10 ou 20 prochaines années s'instaurer une société plus humaine et épanouie.

Si les répondants au sondage sont pessimistes face à l’avenir, ils s’estiment toutefois chanceux de vivre au Canada. Si l’on se compare aux autres pays, plus de 80 % de la population sent que nous visons dans une « société à part, plus humaine et bienveillante ».

Mais il y a un revers à cette perception de la bienveillance canadienne.

La valorisation de la tolérance et du « politiquement correct » dérange, davantage au Québec, où 70 % sont d’avis qu’on finit par s’occuper davantage des besoins des minorités que ceux de la majorité des gens.

Même si la méfiance envers les élites peut alimenter le populisme, les réponses à ce sondage démontrent qu’un Trump canadien aurait de la difficulté à se hisser au pouvoir.

Mais Donald Trump n’est pas seulement un politicien atypique et populiste.

C’est aussi un politicien qui a fait écho aux préoccupations de nombreux Américains face aux immigrants et aux musulmans. Il a promis de lutter contre l’immigration illégale en provenance du Mexique et d’interdire l’entrée aux États-Unis des citoyens de certains pays à majorité musulmane.

Le contexte est différent, mais ici aussi, des Canadiens sont méfiants. Le sondage indique notamment que 40 % d’entre eux estiment qu’il y a trop d’immigrants et que cela menace la « pureté du pays ».

Une édition spéciale sur le sujet sera présentée à 19 h à l'émission 24-60 sur ICI RDI.

Lisez l’autre volet de notre sondage : Une majorité de Canadiens exprime des craintes face à l’immigration

Le mot du directeur général de l’information

L’élection de Donald Trump, la montée de la droite populiste en France et dans le reste de l’Europe sont en train de réaligner l’axe du discours politique. La crainte du terrorisme, la vague de réfugiés, la crainte de la mondialisation contribuent à un sentiment d’incertitude et de repli dans beaucoup de pays occidentaux. Le Canada, pour l’instant, semble moins affecté par ces phénomènes. Mais cela est-il vraiment le cas?

Au Service de l’information de Radio-Canada, nous avons voulu tester ces hypothèses. Le sondage que nous vous présentons, réalisé avec la firme CROP, sonde les sentiments des Canadiens sur les questions du populisme, de l’immigration, de la confiance dans les élites. Les questions sont claires et directes. Le pays a-t-il besoin d’un politicien comme Donald Trump? Les immigrants devraient-ils subir un test pour s’assurer qu’ils partagent les valeurs des Canadiens? Contribuent-ils à une meilleure société?

Les réponses, que nous présentons et que nous analyserons au cours des prochains jours sur toutes nos plateformes et dans plusieurs de nos émissions, ont parfois de quoi surprendre. Elles permettent de jeter un regard lucide et informé sur l’opinion publique canadienne au moment où une bonne partie du monde vit une période d’inquiétude et de questionnement profond. Le Service de l’information de Radio-Canada souhaite contribuer, par ce sondage, à un débat éclairé sur des enjeux qui sont en train de façonner le visage du Canada.

Michel Cormier, 13 mars 2017


Méthodologie

Sondage web par panel auprès de Canadiens âgés de 18 ans et plus.

Le sondage a été réalisé en deux parties : un premier volet ayant eu lieu du 27 au 30 janvier, soit dans les jours précédant l’attentat survenu à la grande mosquée de Québec, avec un total de 682 entrevues effectuées. [Aucune réponse n’a été obtenue le 30 janvier, lendemain de l’attentat]. Compte tenu de la forte couverture médiatique accordée à cet événement, il a été convenu d’interrompre la collecte des données pendant deux semaines avant de reprendre le deuxième volet, qui s’est déroulé du 14 au 20 février, pour un total de 1831 entrevues effectuées.

Échantillon final de 2513 personnes (1024 au Québec et 1489 ailleurs au Canada).

L’échantillon final devait respecter certains quotas (âge, sexe, région) pour en assurer une bonne répartition.

La validité des répondants a été vérifiée en éliminant les répondants trop rapides ou incohérents

L’échantillon final a été pondéré pour le rendre représentatif de la population canadienne selon l’âge, du sexe, la région, la scolarité et la langue maternelle (au Québec seulement pour ce dernier critère) en utilisant les données de Statistique Canada (recensement de 2011).

Vous pouvez consulter l’ensemble du sondage ici.