Réfugiés syriens : la clé de l’intégration? Le jumelage

Par Myriam Fimbry et Marie-Laure Josselin

Il y a un an, la famille Alhamo s’installait à Drummondville. Rapidement, les deux filles ont intégré l’école en francisation, tandis que les parents attendaient une place. Pendant ce temps, ils socialisaient. Que sont-ils devenus?

Il y a un an, la famille Alhamo s’installait à Drummondville. Rapidement, les deux filles ont intégré l’école en francisation, tandis que les parents attendaient une place. Pendant ce temps, ils socialisaient. Que sont-ils devenus?

Par Myriam Fimbry et Marie-Laure Josselin

Installée depuis un an, la famille Alhamo connaît maintenant Drummondville comme sa poche. Les amis de l’école et les commerçants les reconnaissent et les saluent. Drummondville est devenue leur ville. Grâce à un jumelage interculturel, ils se sont liés d’amitié avec une Québécoise, « Maman Carole », qui joue un rôle clé dans leur intégration.

Chaque semaine, la famille Alhamo vient au Regroupement interculturel de Drummondville (RID), l’organisme qui les soutient. Plus besoin d’interprète pour communiquer avec leur intervenante, Clara Hortua, qui estime devoir les accompagner encore deux ou trois ans. Clara s’occupe surtout des relations avec les écoles de Raghad, 14 ans, et Rou’a, 11 ans. Aujourd’hui, elle discute d’une sortie en patin pour l’aînée et d’une visite à l’aquarium de Québec pour la cadette.

Depuis avril, le RID, comme une dizaine d’autres organismes partout au Québec, a mis en place un système de jumelage entre familles de réfugiés et familles québécoises. Lors de la séance d’information, de nombreuses familles se sont proposées pour relever le défi.

Quarante jumelages ont vu le jour depuis, dont 14 avec des familles syriennes. Objectifs : pratiquer le français, briser la solitude, mais aussi permettre aux Québécois de découvrir les nouveaux arrivants et leur culture. Selon un rapport préliminaire, le jumelage interculturel est gagnant pour tous.

Moment de complicité dans la cuisine de Carole Léger, jumelée à la famille Alhamo. Malgré l’obstacle de la langue, ils ont réussi à se comprendre, au début par des signes ou grâce à un dictionnaire arabe-français. Carole Léger est même devenue, pour Warda et Mohammad, « Maman Carole », leur maman du Québec. Et pour elle, ce jumelage est sa « chance de faire quelque chose de concret. »

« Si je ne le fais pas, je vais toujours chialer contre les injustices et les inégalités sans rien faire. Et puis si on ne fait rien pour les accueillir, ça ne va pas marcher. »

Warda est venue chez Carole préparer un délicieux gâteau syrien, la « Namoura », nappé de sirop à la fleur d’oranger. Elle aime aussi parler de maquillage et de manucure avec elle. Un jour, ils sont allés tous ensemble à Montréal, du côté du marché Jean-Talon, et ils ont découvert avec bonheur un restaurant qui mettait à son menu la cuisine d’Alep.

Carole Léger a aussi partagé avec eux des jours plus difficiles, quand Warda a perdu son père, puis son frère. « Pas parler, beaucoup pleurer, juste serrer dans les bras », dit Maman Carole en s’adressant à Warda, qui approuve. « Très triste... après, tranquille. »

Si la langue était le premier obstacle pour s’intégrer, le deuxième est la conduite automobile, selon Mohammad. Il ne conduisait pas en Syrie. Warda non plus. Carole Léger se fait un plaisir de les aider à pratiquer, grâce à leur permis temporaire et à la voiture d’occasion que le couple vient d’acheter.

D’une pierre deux coups. « C’est la meilleure activité qu’on a trouvée pour pratiquer le français », s’exclame Carole. Elle s’amuse aussi à dire quelques mots d’arabe, comme « Chweï chweï » (lentement, lentement). « Le permis est un peu difficile à obtenir, mais se déplacer ici sans véhicule, surtout l’hiver, c’est compliqué », estime Mohammad. Alors lentement, très lentement, ils roulent dans Drummondville… même s’ils se font souvent klaxonner!

Warda attendait les cours de francisation avec impatience. Cette langue qui lui était inconnue, mais essentielle, elle la comprend désormais. Elle a même pu expliquer au médecin les symptômes de sa fille malade, raconte-t-elle fièrement. Très appliquée, Warda écrit syllabe par syllabe les mots qu’elle ne connaît pas, son petit dictionnaire arabe toujours à portée de la main.

Le plus difficile pour elle? Les longues phrases. Quand elle ne comprend pas, elle demande à sa voisine Yecenia, d’origine colombienne. Mais Warda apprend vite. D’ailleurs, c’est elle qui aide son mari quand il perd le fil de la discussion.

Mohammad l’avoue sans détour : il a quitté l’école très jeune, à 10 ans. Il devait travailler. Alors ce retour sur les bancs d’école n’est pas chose facile. « Je suis analphabète », explique-t-il en arabe. Au Québec, 50  % des réfugiés accueillis ont le niveau secondaire ou moins. Près de 14 % ont déclaré n’avoir jamais été à l’école.

« J’apprends la langue française en écoutant seulement, alors si jamais on me proposait un travail qui ne demande pas un niveau de français très élevé, je l’accepterais. » Mohammad n’aime guère dépendre des allocations du gouvernement. Mais pour l’instant, il le sait, il doit faire avec, et améliorer son français pour pouvoir obtenir un emploi.

Aujourd’hui, l’enseignante en francisation Jessica Nicholson, au centre Sainte-Thérèse de Drummondville, demande à ses élèves les ingrédients pour faire un pâté chinois et un gâteau au chocolat. Puis elle les invite à nommer les jours importants dans leur vie. Tous parlent d’enfants, de mariage, mais aussi de leur arrivée au Canada. Pour cette enseignante, la principale difficulté est le niveau d’éducation. Certains élèves n’ont acquis ni la lecture ni l’écriture dans leur langue de base. La communication orale est donc la meilleure méthode pour progresser.

Dans la cour de l’école primaire Frédéric-Tétreau de Drummondville, Rou’a fait de la luge sur une immense butte de neige. Autour d’elle, il y a des amis de sa classe de francisation, mais aussi des amis des classes régulières. Les échanges interclasses ont fait naître des amitiés. Le concept est simple : des élèves des classes régulières viennent participer à des projets dans la classe de francisation. Un moyen de sortir de l’isolement pour les enfants nouvellement arrivés au Québec, mais aussi pour les parents, invités eux aussi à se rencontrer.

Matilde, Rou’a, Corinne. Trois jeunes filles nées dans trois pays différents : Canada, Syrie, République centrafricaine. Des fous rires partagés, des histoires d’amoureux, des jasettes sur leurs pays respectifs. « On se pose des questions », explique Matilde. « Qu’est-ce qu’on mange en Syrie, au Canada… »

« Ce qui se passe en Syrie? Je sais qu’il y a la guerre et des personnes ont survécu », poursuit Matilde. Mais elle ne veut pas en dire plus. « Quand on parle de la Syrie, de la guerre, ça te fait pleurer », dit-elle en regardant Rou’a, qui répond timidement : « oui ». Et puis revient la discussion sur les amoureux. Elles se sourient et partent vers la cafétéria, tombant dans la neige dans un grand éclat de rire.

Baptême de glace pour Raghad. Plus facile qu’elle ne l’imaginait. Elle assure même ne pas être tombée. La timide Raghad s’est affirmée en un an! Elle est beaucoup plus à l’aise, y compris en français. D’ailleurs, c’est elle qui répond au téléphone quand celui-ci sonne à la maison.

En septembre, Raghad va rejoindre une classe régulière au secondaire. Mais la marche est haute, comme l’explique son enseignante, Cindy Brouillard. En effet, réintégrer une telle classe signifie apprendre l’histoire du Québec, la géographie, l’anglais… Toutefois, Raghad est confiante. Elle aimerait devenir cardiologue pour soigner les personnes qui ont un problème de coeur. Comme son grand-père, mort il y a quelques mois.

En ce moment, Mohammad a hâte de rentrer à la maison après les cours pour suivre la CAN, la Coupe d’Afrique des nations. Amateur de soccer, il regarde les matchs pendant que Raghad fait ses devoirs dans sa chambre et que Rou’a reste près de lui. Après, elle ouvrira l’ordinateur et Facebook pour discuter avec des copines. Depuis un an, ils ont le même appartement dans le centre-ville de Drummondville.

Petit moment de jeu dans la neige, alors que la famille Alhamo traverse un parc avant de rentrer à la maison. Jamais Warda n’aurait pensé s’acclimater autant ici, à la vie quotidienne, à la langue. Leur avenir? Au Canada. Précisément à Drummondville. Ils sont bien installés dans cette ville tranquille et calme, comme ils aiment le répéter.

Ils ne prévoient pas déménager, car ils sont fatigués du manque de stabilité qu’ils ont connu avant. Un bémol dans tout cela? La famille. Trop loin. Warda s’ennuie terriblement de sa maman. Mohammad lui a promis que dès qu’il gagnera plus d’argent, il lui offrira un billet pour la Turquie, pour qu’elle puisse voir une partie de sa famille.