Réfugiés syriens : les défis de l’intégration

Par Myriam Fimbry et Marie-Laure Josselin

Un an après l’arrivée des réfugiés syriens, quels sont les défis de l’intégration? Nous avons posé la question à ceux qui sont proches de nos trois familles de réfugiés syriens suivies l’an dernier, mais qui côtoient aussi d’autres réfugiés.

Un an après l’arrivée des réfugiés syriens, quels sont les défis de l’intégration? Nous avons posé la question à ceux qui sont proches de nos trois familles de réfugiés syriens suivies l’an dernier, mais qui côtoient aussi d’autres réfugiés.

Par Myriam Fimbry et Marie-Laure Josselin

Pour les réfugiés parrainés par le gouvernement, accéder à un cours de francisation au départ n’était pas si évident puisque les places étaient comptées. Nos familles ont réussi, trois mois après leur arrivée, à commencer leurs cours. Depuis, elles les suivent à temps plein et reçoivent 115 $ par personne chaque semaine. Toutefois, aucun membre parrainé par le gouvernement n’a trouvé de travail, car la priorité était l’apprentissage de la langue, voire l’apprentissage en général, car ces réfugiés sont moins scolarisés que ceux parrainés par le privé.

7850 réfugiés pris en charge par le gouvernement canadien (18 ans et plus)

  • 0 année de scolarité : 430, soit 5,5 % des réfugiés syriens accueillis
  • 1 à 12 années de scolarité : 6470, soit plus de 82 %
  • 13 années de scolarité ou plus : 740, soit moins de 9,5 %

8800 réfugiés parrainés par le secteur privé (18 ans et plus)

  • 0 année de scolarité : 95, soit 1,07 % des réfugiés syriens accueillis
  • 1 à 12 années de scolarité : 4540, soit 51,6 %
  • 13 années de scolarité ou plus : 4005, soit 45,51 %

Le Québec a sensiblement les mêmes proportions en pourcentage, sauf pour le parrainage privé

  • 1 à 12 années de scolarité : 1505, soit 46 %
  • 13 années de scolarité et plus : 1680, soit 51 %

Source : Gouvernement du Canada

Défi numéro 1 : jongler entre travail et apprentissage du français

Moufid Kano et sa femme Christa Clor ont parrainé, avec leur église, plusieurs familles syriennes de religion chrétienne (orthodoxe). Installé de longue date au Québec, ingénieur en télécommunications, il a dû se porter garant pour la première année, engageant tout de même dans cette aventure sa maison, ses REER, etc. Grâce à la communauté, les réfugiés qu’il a parrainés ont trouvé du travail rapidement.

Moufid Kano et son épouse Christa Clor
Moufid Kano et son épouse Christa Clor

Selon le gouvernement canadien, plus de la moitié des réfugiés syriens parrainés par le privé arrivés avant mars 2016 ont trouvé un emploi, tandis que seulement 10 % de ceux parrainés par le gouvernement en ont obtenu un. Une manière de s’intégrer plus vite, a remarqué Moufid Kano, « parce que dans un milieu de travail, ils vont connaître de plus en plus le système. Ils vont communiquer avec des employés, d’autres groupes ethniques ou des Québécois. »

Ne recevant pas d’aide gouvernementale, les réfugiés parrainés au privé veulent travailler pour ne pas être un poids pour les personnes qui les accueillent. Entre la francisation et le travail, leur choix se porte, généralement, sur le travail.

Pour ceux qui n’auraient pas encore d’emploi au bout d’un an, ils peuvent bénéficier du Programme d’aide financière de dernier recours, tout comme les réfugiés pris en charge par l’État, dans l’attente de trouver un travail, et ce, au même titre que toute personne vivant au Québec.

Selon des données du gouvernement canadien sur les réfugiés syriens arrivés entre le 4 novembre 2015 et le 1er mars 2016 (soit pendant l’Initiative de réinstallation des réfugiés syriens), 95 % des réfugiés parrainés par le gouvernement étaient inscrits à une formation linguistique (à temps plein ou partiel), contre 79 % de ceux parrainés par le secteur privé.

Mais intégrer rapidement le monde du travail a un prix. Difficile en effet de conjuguer travail et cours de francisation à temps plein. Ils risquent donc d’avoir du mal à maîtriser la langue, ce qui pourrait leur couper les ailes. « Je connais des réfugiés qui n’ont pas appliqué à des places par manque de confiance en eux-mêmes, et [ce manque de confiance], c’était la langue. »

Cette lacune pourrait aussi freiner les ambitions de ceux qui travaillent déjà. La plupart ont trouvé des emplois dans la vente et les services. Un jour, ils voudront travailler ailleurs qu’à l’usine, au supermarché ou à la station-service. « Le travail qu’ils font maintenant temporairement, ils sont en train de le faire juste pour vivre. Mais plus tard, ils ont certainement des rêves, ils voudront atteindre une autre catégorie de travail dans la société. Et si dans le futur ils n’ont pas cette maîtrise de la langue française, ça va être un défaut pour eux. »

Défi numéro 2 : préserver sa santé mentale

Ibrahim Ali en classe d’alphabétisation avec l’enseignante Soizic Blanchard
Ibrahim Ali en classe d’alphabétisation avec l’enseignante Soizic Blanchard

Le traumatisme de la guerre, le deuil du pays, les angoisses liées à l’actualité et tous les soucis du quotidien s’invitent parfois en classe. L’enseignante de francisation Soizic Blanchard, au centre Camille-Laurin sur la Rive-Sud, constate que certaines personnes sont « dans la lune ». « Des fois, ils quittent plus souvent pour aller au téléphone, quand il y a des événements qui les concernent plus. »

Un an plus tard, des intervenants de premier plan dans l’accueil des réfugiés syriens tirent la sonnette d’alarme. L’aspect psychosocial doit être davantage pris en compte.

« Il a fallu prendre le train en marche, accueillir les familles au fur et à mesure et nous n’avons pas fait attention à cet aspect », explique le directeur du Regroupement interculturel de Drummondville, Darryl Barnabo. « Car la priorité était de mettre ces familles en sécurité, mais aujourd’hui, [l’aide psychosociale] est un besoin incontournable. »

 Darryl Barnabo, directeur du RID
Darryl Barnabo, directeur du RID

Comme l’explique Darryl Barnabo, après un an, ce besoin se remarque déjà un peu partout dans la province. La situation difficile en Syrie et les aléas de leur nouvelle vie au Québec affectent la santé mentale des réfugiés.

Dans ses discussions avec le ministère de l’Immigration du Québec, le directeur du RID tente de faire valoir ce point : le soutien psychosocial des réfugiés ne relève pas uniquement du secteur de la santé. Il doit pouvoir commencer au sein des organismes chargés de les épauler au quotidien, ce qui nécessite selon lui l’ajout de ressources.

Défi numéro 3 : sortir de sa communauté, éviter la ghettoïsation

Messe de l’Église syriaque orthodoxe à Laval
Messe de l’Église syriaque orthodoxe à Laval

Qui se ressemble s’assemble. En terre inconnue, le proverbe est encore plus vrai. « Nos réfugiés syriens ont commencé à se faire des amis », raconte Moufid Kano. « Mais pour l’instant, c’est toujours lié à la communauté syrienne, et même à la communauté de notre église. »

Ce phénomène présente de nombreux inconvénients. « Premièrement, l’intégration ne va pas se faire très facilement. Ça va limiter ces gens-là dans leur développement, dans la société québécoise et canadienne. » Ils vont passer à côté de ce que le pays d’accueil peut leur offrir, en matière d’éducation ou de tolérance, par exemple. « Ils vont faire comme s’ils étaient chez eux encore », résume M. Kano.

Ensuite, ils risquent de se décourager entre eux si le succès n’est pas au rendez-vous. « S’ils restent toujours ensemble dans la même communauté, ils ne vont pas voir les choses d’un point de vue positif, ils ne vont parler que des problèmes négatifs. Ils vont dire : “ah, la vie est tellement dure, on travaille fort, avec l’hiver qu’on a, etc.” Donc ça décourage les gens. Mais lorsqu’ils sont à l’extérieur [de la communauté], ils voient comment les gens s’adaptent au temps hivernal. Par exemple, ils vont aller faire du patinage. Ça va leur donner un sentiment plus positif. »

C’est pourquoi Moufid Kano les pousse à « sortir de leur coquille », à rencontrer du monde, des Québécois, « pour qu’ils puissent aussi apprendre la langue française. Sinon, ça va être trop dur pour eux. »

Le risque de ghettoïsation est plus élevé à Montréal qu’en région, selon lui, même si « on le voit partout ». « J’ai des familles qui sont parties à La Tuque, par exemple, ou Chicoutimi. J’étais tellement heureux! Parce que je suis sûr et certain qu’ils vont s’intégrer plus vite dans la société québécoise.  »

Abdelilah Annemer
Abdelilah Annemer

Il faut multiplier les chances d’aller vers l’autre, renchérit Abdelilah Annemer, agent de médiation pour le Regroupement interculturel de Drummondville. « Dans un grand centre, les gens ont la possibilité d’aller vers la solution facile, quand il y a un quartier qui parle leur langue et qu’ils peuvent trouver des mets de leur pays d’origine. C’est normal qu’ils aillent dans cet endroit, mais ça n’aide pas à parler francais et à connaître la culture québécoise. »

Défi numéro 4 : se faire ouvrir des portes au sein de la société québécoise

Warda Alhamo, réfugié syrienne, dans la cuisine de Carole Léger
Warda Alhamo, réfugié syrienne, dans la cuisine de Carole Léger

Warda et Mohammad Alhamo, couple de réfugiés syriens arrivés à Drummondville en janvier 2016, ont eu la chance d’être « jumelés  » avec une Québécoise pleine d’entrain, Carole Léger. Une fois par semaine, celle-ci les invite chez elle ou va chez eux. Ils font parfois des sorties ou des courses à l’épicerie. Ils ont beaucoup de plaisir ensemble, en plus de pratiquer le français, puisque Carole ne parle pas arabe.

Ainsi, à Drummondville, 40 jumelages ont vu le jour en moins d’un an, entre familles québécoises et familles de réfugiés de différents pays (14 de la Syrie). Un nombre exceptionnel pour une ville de 70 000 habitants, ajoute Abdelilah Annemer, responsable de ces alliances interculturelles.

Le jumelage existe depuis les années 1990 au Québec, mais il a été relancé ces dernières années. Il permet d’atteindre plusieurs objectifs, dont :

  • comprendre la société d’accueil;
  • briser l’isolement et développer le réseau d’entraide et de soutien;
  • faire découvrir la culture de l’arrivant;
  • pratiquer le francais, en dehors d’une classe.

Abdelilah Annemer explique que le jumelage permet de lever des barrières des deux côtés.

C’est gagnant-gagnant. Les familles québécoises comprennent mieux la réalité des nouveaux arrivants. De leur côté, les réfugiés sont moins intimidés d’aller vers les autres. Ils ont l’occasion de faire connaître leur propre culture. Et ils progressent en français à une vitesse phénoménale.

« Comment voulez-vous qu’ils apprennent vraiment le français si nous, au Québec, on ne leur parle pas en français? », s’exclame Carole Léger. « Je ne sais pas comment, ça ne se fera pas tout seul! » Elle leur prête non seulement une oreille attentive, mais aussi son réseau. « Je les ai emmenés chez ma soeur, je les emmène au café, ils rencontrent mes amis. Maintenant, mes amis du café les voient en ville et ils les saluent. »

Être jumelée est le souhait de Roqaya Alloush, 25 ans. À Brossard, elle a réussi à se faire des connaissances, parle français en classe ou parfois avec son amie Badia Agzit « pour pratiquer », mais ce n’est pas suffisant à son goût. « Être dans le bain linguistique, la langue, c’est la clé », explique Badia Agzit. « Et puis, par la suite, il faut la reconnaissance des acquis, des diplômes, et effectuer des formations complémentaires pour accéder au marché du travail. »

« Une famille d’accueil, c’est comme une porte ouverte vers le Québec », estime Abdelilah Annemer. Se créer un réseau dans la société d’accueil leur permettra peut-être un jour de trouver du travail.

Si les amis et la communauté ont aidé la première année la famille de Roqaya Alloush, « on est rendu à une autre étape, à l’accompagnement dans la vie : la formation, le travail… C’est une aide différente qui est nécessaire  », précise Badia Agzit.

Un an après leur arrivée, les réfugiés n’ont plus besoin qu’on leur offre un micro-ondes ou des vêtements, résume Darryl Barnabo, mais plutôt qu’on leur accorde assez de confiance pour les aider à décrocher une première expérience, un stage.