Réfugiés syriens : la clé de l’intégration? La communauté

Par Myriam Fimbry et Marie-Laure Josselin

Il y a un an, la famille Bahini-Israeel s’installait à Laval. Parrainés par le secteur privé, sans aide de l’État, ils devaient rapidement trouver un travail, tout en essayant d’apprendre un peu le français. Que sont-ils devenus?

Il y a un an, la famille Bahini-Israeel s’installait à Laval. Parrainés par le secteur privé, sans aide de l’État, ils devaient rapidement trouver un travail, tout en essayant d’apprendre un peu le français. Que sont-ils devenus?

Par Myriam Fimbry et Marie-Laure Josselin

Yousef Bahini et Gracia Israeel étaient perdus en arrivant, mais un an plus tard, le couple a déjà trouvé ses repères et du travail pour faire vivre toute la famille : deux adolescents et une grand-mère. Ne connaissant personne au Canada, ce sont des inconnus qui les ont aidés : leurs parrains, une garderie qui a amassé des fonds pour eux, un chef d’entreprise…

L'an dernier, nous avions suivi la famille Al Haddad-Dodosh, dans l'arrondissement de Saint-Laurent, à Montréal. Elle ne souhaitait pas participer à notre documentaire cette année, c'est pourquoi nous vous présentons ici une autre famille au profil semblable, parrainée par le privé. Voici toutefois quelques nouvelles de Fadi : il vient de recevoir un diplôme de francisation (niveau 3) et travaille dans une station-service. De son côté, Marie travaille maintenant au rayon fleurs d'un supermarché, grâce à sa première expérience de travail acquise l'an dernier. Et leur fille Carla est rentrée à l'université.

Gracia Israeel a trouvé un travail à l’usine Kidiway, à Laval, deux semaines seulement après son arrivée au Québec. Elle plie des draps et des serviettes, et emballe des coussins d’allaitement et d’autres produits pour bébé. Quand on lui a proposé cet emploi, elle a dit oui tout de suite. Il lui fallait un revenu pour être capable de faire vivre sa famille. « Dans mon pays, j’étais éducatrice en garderie », dit-elle en arabe. « Ici, je travaille aussi pour les bébés. Ce n’est pas un si grand changement! »

À quelques mètres de là, son mari Yousef place du ruban adhésif sur de grandes boîtes de carton. Il a rejoint sa femme à l’usine deux mois plus tard. Comme elle, il effectue des tâches simples et répétitives, au secteur de l’emballage, pour préparer les produits à être expédiés.

« Ce n’est pas mon métier. Dans mon pays, je faisais de la mécanique pour les grosses machines, dans une imprimerie. Mais je suis content de faire ça. C’est quelque chose de nouveau, j’apprends. »

Bien que son français soit très limité, Gracia arrive à communiquer avec ses collègues. Plusieurs parlent arabe. Avec sa superviseure québécoise, elle a appris le vocabulaire de base relié à ses tâches : plier, carton, boîte, coussin... Après sa journée de travail, deux soirs par semaine, Gracia enchaîne avec un cours de français à temps partiel, d’une durée de trois heures. « Difficile!... Fatiguée!... », lâche-t-elle tout en riant, pour ne pas donner l’impression de se plaindre.

Yousef s’estime chanceux de travailler. Sinon, il serait resté à la charge de ceux qui ont bien voulu les faire venir au Canada. Ses parrains l’ont déjà sauvé de l’enfer d’Alep et se sont aussi portés garants pour un an. Car dans un parrainage privé, à moins d’avoir de l’argent de côté et de suivre des cours de francisation à temps plein, ce qui permet d’avoir une allocation de l’État, difficile de s’en sortir. La première année, il ne faut pas compter sur l’aide du gouvernement. Entre la francisation et le travail, il n’a donc pas hésité.

Si le couple a pu travailler si vite, c’est grâce au bouche-à-oreille, aux relations et à cet homme (à gauche) : un Libanais, chrétien et immigrant comme eux, qui a fondé avec son frère il y a quatre ans l’usine Kidiway. Charles Nassif avait besoin de main-d’oeuvre et voulait faire sa part pour aider les réfugiés à s’intégrer : il a embauché 25 Syriens depuis un an, ce qui représente le tiers de son effectif.

C’est l’heure du lunch. Dans la petite salle réservée au dîner, on entend surtout parler arabe et anglais. Yousef Bahini, lui, s’exerce à parler français avec Georgette, une Libanaise arrivée au Québec il y a un quart de siècle. Il réussit à lui dire qu’il est marié et qu’il a deux enfants, Jan et George. Il comprend ce qu’on lui dit. Mais il ne fait pas encore de phrases. Les cours du soir, deux fois par semaine, vont l’aider à progresser.

Moufid Kano, un membre de la communauté syrienne orthodoxe du Québec, a parrainé plusieurs familles, dont celle de Yousef et Gracia. Il pousse les réfugiés à rencontrer du monde à l’extérieur de leur « cocon », dans un milieu qui les force à parler français.

« Sinon, dit-il, ils ne vont pas être heureux. Parce que le travail qu’ils font maintenant temporairement, c’est juste pour qu’ils puissent vivre. Mais plus tard, ils ont certainement des rêves, [une volonté] d’aller vers d’autres catégories d’emploi. Et s’ils ne maîtrisent pas le français, ça va être un défaut pour eux. »

Christa Clor, l’épouse de Moufid Kano, est très émue d’entendre leur hôte dire « S’il vous plaît, asseyez-vous », dans ce petit appartement de Laval. Elle mesure tout le chemin parcouru par Yousef en un an. « Il a perdu sa maison en Syrie, [à Alep]. Il restait dans une église, l’église syriaque orthodoxe. Il est resté jusqu’à ce qu’il soit capable de m’appeler. Quelqu’un lui avait donné mon numéro. Et on les a fait venir ici. On ne les connaissait pas. À l’aéroport, je l’ai rencontré avec son épouse, sa maman et les enfants. »

Jan a 17 ans. George, à sa gauche, a 14 ans. Ils vont en classe d’accueil et se débrouillent bien. Avec leurs amis, ils parlent juste français et un peu arabe. « C’est facile les langues », dit Jan, qui apprend aussi à jouer du piano sur Internet. Retourner en Syrie? « Pourquoi pas pour des vacances », répondent les deux frères. Mais à leurs risques et périls, préviennent leur père et Moufid. Ils pourraient être obligés d’y effectuer leur service militaire.

Pour la grand-mère, Josephin, c’est une autre histoire. À 75 ans, elle trouve les journées longues pendant que tout le monde est parti à l’école ou au travail. « Je ne sors pas, je ne peux rien faire. Il n’y a personne pour parler avec moi. Je n’ai pas peur de sortir, mais pour aller où? L’été, je sors devant la porte du bâtiment pour prendre l’air et regarder les gens qui passent. Il n’y a nulle part où aller. Je ne connais rien du français, même pas les numéros. »

Josephin pense à trop de choses pour apprendre une nouvelle langue. Il n’y a plus de place dans sa tête. Au moins, pour parler à Dieu, il n’y a pas de langue.

Le dimanche, toute la famille s’habille très chic pour aller à la messe orthodoxe, à l’église Saint-Maxime. Malgré la neige qui tombe et le vent glacial, on sort les belles chemises, les chaussures de ville, les foulards de dentelle et les talons hauts.

L’église Saint-Maxime devient l’après-midi le point de rassemblement de la diaspora chrétienne orthodoxe du Moyen-Orient. Les bancs se remplissent de familles entières, de fidèles de toutes générations. La messe célébrée en arabe et en araméen dure plusieurs heures. Un baume pour les réfugiés syriens qui composent un tiers de l’assemblée.

« Notre famille est toujours en Syrie, alors on pense toujours à eux, on a peur pour eux », explique Gracia. « J’ai prié Dieu pour le remercier d’être ici », ajoute Yousef. « Je prie chaque jour pour que quelqu’un aide les gens là-bas qui vivent un enfer. Si on peut les aider à sortir de là, ça va faire une grosse différence dans leur vie. »

À la fin de l’office religieux, plusieurs personnes restent pour socialiser jusqu’à la fermeture des portes. Certains se voyaient déjà tous les dimanches dans la même église, à Alep. Ici, ils reprennent la même habitude. « C’est impossible d’oublier la Syrie », dit un homme, « mais on peut remplacer un petit morceau ici ». Josephin revit, entourée des siens, comme dans sa Syrie natale.

Pas question de retourner vivre là-bas pour autant. Yousef et Gracia ont bien l’intention de bâtir leur nouvelle vie ici, peu importe les difficultés rencontrées sur le chemin de l’intégration. Josephin nourrit l’espoir que son fils gagnera un jour assez d’argent pour acheter une maison à Montréal, quelque part où elle pourra parler arabe sur le pas de la porte avec ses voisins, et surtout, que cette maison sera tout près de leur église.