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Jérusalem, une poudrière devenue religieuse

 

Vendredi, c’est jour de grande prière pour les musulmans. L’appel résonne contre les parois des murs de la vieille ville de Jérusalem. Tapis de prière sur l’épaule, les hommes et les femmes se bousculent par dizaines de milliers en sillonnant les rues étroites.

Un reportage de notre correspondante au Moyen-Orient Marie-Eve BédardTwitterCourriel

La tension est palpable, la sécurité imposante. À un barrage policier, il nous est interdit d’avancer plus loin. Au bout d’une rue encombrée, la dernière ligne droite avant l’entrée du lieu qui est au cœur du regain de violence en Israël : la grande mosquée d’Al-Aqsa.

Les autorités israéliennes imposent de plus en plus de restrictions à l’accès au site. On interdit parfois aux hommes de moins de cinquante ans d’y entrer, et plus rarement, on ferme les lieux.

Mais en ce vendredi, tous y sont admis. La prière se déroule dans l’ordre et les fidèles rentrent calmement chez eux.

« Il n’y a rien, tout va bien », lancent ceux que nous croisons à la sortie, l’air soulagé.

 

Érigés en martyrs

 

Plus tôt cette semaine-là, un attentat meurtrier dans une synagogue de Jérusalem avait poussé la ville encore un peu plus près de la panique. Deux Palestiniens sont entrés en pleine prière; ils ont tué quatre personnes et en ont blessé six autres, avant d’être abattus par les services de sécurité.

Dans le quartier de Jérusalem-Est de Jabel Moukaber, où vivaient ces deux jeunes Palestiniens, Oudai et Ghassan Abou Jamal, leurs photos flottent au-dessus des rues qui portent les traces d’émeute. Ici, ils ont atteint le rang de martyrs, sacrifiés à la défense d’Al-Aqsa, disent les voisins et la famille.

« Al-Aqsa, pour nous, ce n’est pas un bâtiment, c’est une doctrine. » - L’iman Omar Kiswani

« C’est le troisième lieu de pèlerinage après la mosquée de Médine et celle de La Mecque. C’est ici que notre prophète Mahomet a fait son ascension vers les cieux », explique M. Kiswani, le directeur la mosquée d’Al-Aqsa, quand nous avons pu visiter le lieu saint quelques jours plus tard.

Les musulmans l’appellent le « noble sanctuaire ». On y retrouve le dôme du Rocher et la mosquée d’Al-Aqsa.

 
 
 

Un lieu de prière convoité

 

Un sanctuaire qui prend parfois des allures de champ de bataille. Derrière les émeutes et les affrontements qui s’y déroulent : la lutte pour l’accès au site et le droit d’y prier.

« On ne permet pas aux non-musulmans de prier à l’intérieur de la mosquée, parce que ça a été écrit dans le Coran il y a 1500 ans. » - L’iman Omar Kiswani

Omar Kiswani dirige le site religieux pour le compte du AWQAF, l’office des biens musulmans sous la gouverne de la Jordanie à qui Israël a remis les clés de l’esplanade, après avoir annexé la partie Est de Jérusalem en 1967.

Selon l’entente, seuls les musulmans ont le droit d’y prier, mais tous, y compris les juifs, peuvent visiter le sanctuaire.

 
 
 

Affrontements larvés pour les lieux

Khadija Edriss fait partie d’un groupe de femmes palestiniennes qui s’est donné pour mission de défendre ce droit.

«  Ils nous cherchent. Et pour nous, les musulmans, un juif ne peut pas prier à Al-Aqsa. Il a le mur des Lamentations, il n’a rien à Al-Aqsa. » - Khadija Edriss

Tous les jours, ces femmes viennent sur la grande esplanade pour échanger, suivre des cours allant de la religion aux premiers soins, mais surtout, s’assurer qu’aucun juif n’y prie.

 

Mais pour certains juifs, l’interdiction de prier sur ce qui est le lieu le plus sacré, le mont du Temple, représente une injustice. Un nombre encore marginal, mais grandissant, de fondamentalistes juifs défie le règlement.

Par petits groupes d’une dizaine, généralement accompagnés de policiers israéliens qui hâtent leur visite, ils viennent fouler le sol où s’érigera de nouveau, selon la croyance, le troisième Temple. Visiblement émus, certains en profitent pour chanter, se recueillir, prier.

Quand elles aperçoivent un visiteur aux habits ou à l’apparence juive, les femmes d’Al-Aqsa les prennent en filature, scandant « Allah akbar (Dieu est plus grand), Allah akbar. »

 
 
 

Des tensions de plus en plus vives

Shalom Pollack, un New-Yorkais d’origine, a émigré en Israël il y a plus de 30 ans. Il organise parfois des visites sur le mont du Temple.

Shalom Pollack, un New-Yorkais d’origine, a émigré en Israël il y a plus de 30 ans. Il organise parfois des visites sur le mont du Temple. S’il y prie, dit-il, il le fait discrètement, en silence, contrairement à un de ses héros, le rabbin Yehuda Glick.

« Le mont du Temple est la parcelle de terre la plus importante pour les juifs du monde entier. C’est un endroit sacré pour nous d’abord et avant tout, explique-t-il.

« Ils nous l’ont enlevé quand ils ont bâti ici. Ils nous l’ont volé. Nous avons miraculeusement repris ce droit en 67, mais ne l’avons pas utilisé. C’est notre honte. » - Shalom Pollack

L’activiste est devenu une figure de proue d’un mouvement qui réclame le droit à la prière à cet endroit. Il ne cache pas non plus son désir d’y voir un nouveau temple, le troisième, érigé sur les ruines de la mosquée d’Al-Aqsa.

Le 29 octobre dernier, Yehuda Glick a bien failli y laisser sa peau. Il a été atteint de quatre balles tirées à bout portant par un Palestinien. Il a survécu et entend bien poursuivre son œuvre messianique, même si, pour apaiser les tensions, M. Glick est sous le coup d’un interdit du tribunal de visiter le mont du Temple. Il a fait appel de la décision.

Les Shalom Pollack et Yehuda Glick d’Israël ne sont qu’une minorité chez les juifs pratiquants. La plupart de grands rabbins d’Israël interdisent pour des motifs religieux la prière sur le mont du Temple, jusqu’au retour du Messie.

 
 
 

Croire en la prophétie

Shalom Pollack, lui, croit que la prophétie du troisième Temple est en voie de se réaliser. « Il y a des signes qui indiquent que nous vivons en ce moment dans la période messianique. C’est peut-être une question d’années, de dizaines d’années, mais nous y sommes bel et bien », estime-t-il.

« La Bible et le Talmud nous disent que la période messianique est caractérisée par le rassemblement des juifs en exil sur les ailes d’un aigle. De quoi s’agit-il? Des avions 747! Ça ne s’est pas produit pendant 2000 ans, mais ça se passe maintenant. » - Shalom Pollack

Il ajoute : « Une terre considérée depuis toujours comme aride et infertile va donner ses fruits à ses enfants. Nous sommes aujourd’hui une terre d’abondance, nous faisons éclore le désert. Troisièmement, une prophétie affirme que le monde entier va se liguer contre Jérusalem. Aucun pays n’a d’ambassade à Jérusalem, c’est le monde entier ! »

 
 
 

Un glissement vers un conflit religieux?

 

Ce n’est pas d’hier que les lieux saints de Jérusalem attisent les passions et la violence des religieux de part et d’autre.

En 2000, Ariel Sharon, alors premier ministre, avait osé marcher sur l’esplanade des mosquées. Une étincelle qui avait suffi à déclencher la deuxième Intifada.

Avec la récente vague d’attentats qui frappent Israël, on craint maintenant une transformation d’un conflit essentiellement territorial en conflit religieux.

Zakaria al-Qaq, un expert palestinien sur les questions sécuritaires, y voit un dangereux tournant.

« On s’attaque au dernier rempart des habitants palestiniens de Jérusalem. C’est une provocation qu’ils ne peuvent accepter. » - Zakaria al-Qaq

« La région entière est mûre pour ce genre de conflit, tout est imprégné de la religion, explique le chercheur. Maintenant, le conflit passe de Palestiniens contre Israéliens ou vice versa, à musulmans contre juifs. On ne peut pas négocier sur ces questions-là. »

 

L’historien Zeev Sternhell n’est pas d’accord. Le mont du Temple sert plutôt, croit-il, à occulter les véritables raisons d’une révolte grandissante des Palestiniens. « La vague de violence que l’on constate ici n’a pas grand-chose à voir avec le mont du Temple, soutient-il. Ça aurait existé sans, ça existera après et tout cela est le produit d’un problème essentiel. C’est que le gouvernement israélien actuel n’a aucune intention de résoudre le problème palestinien. »

« Les Palestiniens se trouvent dans un cul-de-sac, ils le savent, ils le comprennent. » - Zeev Sternhell
 
 
 

Improbable entente

 

Assises chez elles à quelques mètres de l’entrée du « noble sanctuaire », Khadija et sa fille Marwa lui donneraient peut-être raison sur ce dernier point. Elles ne croient plus tellement à un État palestinien.

« On sait que c’est une occupation, alors pourquoi maintenant ils font la guerre à notre religion ? Là non, c’est assez. On s’est tues sur beaucoup de choses, mais on ne peut se taire sur notre religion. » - Marwa Edriss

Khadija se dit prête à tout sacrifier, même ses propres enfants. Et si un de ses fils mourait en attaquant des Israéliens?

« Ce serait un grand honneur, si mon fils le réclame. C’est un honneur pour nous deux, et pour le peuple palestinien. »  - Khadija Edriss

De son côté, Shalom Pollack croit qu’il a toujours été question de religion.

« Ça a toujours été un conflit religieux. Ça n’a jamais été une question de territoire. Ça n’a rien à voir avec les frontières. C’est beaucoup plus fondamental. C’est à propos de nous et oui, de la religion. » - Marwa Edriss

Sur ce point, les Palestiniennes Khadija et Marwa et l’Israélien Shalom s’entendent. Tout comme sur un autre : impossible d’envisager le partage d’un lieu sacré pour les uns et les autres.


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