Jean-Paul Riopelle
              Mort d'un géant


« La peinture, c'est une maladie, c'est un microbe qu'on a dû attraper un jour, pis on n'a pas moyen de le guérir. »

Dans un document exceptionnel retrouvé dans les archives de l'émission Champ libre, Riopelle fait son autoportrait. Nous sommes en avril 1965, l'artiste est installé à Paris. L'homme et l'artiste sont au sommet.

 

« Le fait de me reculer quand je peins : le tableau est fini. Ou je le détruis, ou il est fini. »

En 1990, à 66 ans, Jean-Paul Riopelle est revenu vivre au Québec. Il accordait une entrevue à Robert-Guy Scully.



Le grand peintre Jean-Paul Riopelle est mort le 12 mars 2002, dans sa maison de l'île aux Grues, à l'est de Québec. Né le 7 octobre 1923, il avait 78 ans.

Ce Montréalais d'origine est l'un des plus célèbres artistes canadiens. Ses œuvres enrichissent les plus belles collections de la planète. Provocateur-né, Riopelle a toujours peint à sa manière : librement, dans un mélange de joie sauvage et tourmentée.

Jean-Paul Riopelle est entré à l'École du meuble de Montréal dans les années 1940, où il a fait la rencontre de Paul-Émile Borduas. En 1948, il signe le Refus global, le manifeste du groupe des peintres automatistes québécois.

Après la Deuxième Guerre mondiale, il s'installe en France et se lie d'amitié avec d'autres grands, dont le surréaliste André Breton, le sculpteur Alberto Giacometti et l'homme de lettres Samuel Beckett. Il revient au Québec au début des années 1990.

Sa dernière œuvre majeure, Hommage à Rosa Luxemburg, est une immense fresque de 30 tableaux intégrés, qui mesure plus de 40 mètres de long, réalisée après la mort de sa compagne, l'artiste américaine Joan Mitchell. Cette œuvre de 1992, peinte notamment à la bombe aérosol, est souvent considérée comme son véritable testament artistique. Elle est installée en permanence au Musée du Québec, à Québec.

Malade depuis plusieurs années, il ne se déplaçait pratiquement plus. Quelques jours avant sa mort, il refusait de se nourrir.

 

Hommages posthumes

(18 mars 2002) Environ 900 personnes se sont réunies pour un dernier adieu à l'église Immaculée-Conception, dans le quartier du plateau Mont-Royal où le peintre a grandi. Le directeur du Musée du Québec, John Porter, a été le maître de cette cérémonie laïque en lieu saint. Le curé de la paroisse s'est limité à souhaiter la bienvenue. Des amis du disparu, comme Pierre Gauvreau et Madeleine Arbour, ne se sont toutefois pas présentés à la cérémonie, estimant que ces funérailles, tenues dans une église, constituent un affront à la pensée anticléricale de Riopelle.

Tout au cours de la cérémonie, il y a eu plusieurs témoignages, dont celui de Champlain Charest, que Riopelle a connu à Paris en octobre 1968. Puis, celui d'une cousine de l'artiste, Lise Riopelle, qui a déclaré que Jean-Paul « avait hérité de la grande bonté, de l'humilité, de la rigueur et du grand cœur de sa mère Anna ».

Le groupe de rappeurs Loco Locass est ensuite venu chanter une chanson spécialement composée pour l'occasion, puis le comédien Jean-Louis Roux a pris la parole pour saluer son ami. Le premier ministre du Québec, Bernard Landry, a parlé au nom de tous les Québécois pour remercier Riopelle d'avoir laissé un legs à la population : « ...tu nous as beaucoup donné, tu restes dans nos yeux et dans nos cœurs à jamais ». Le jazzman Vic Vogel a clôturé la cérémonie en jouant une des chansons favorites du défunt, Buttercup, de Bud Powell, qu'il avait déjà jouée pour Riopelle à Paris. La dépouille sera finalement transportée au cimetière Côte-des-Neiges.

De nombreux dignitaires se sont déplacés pour saluer l'artiste, dont la ministre de la Culture et des Communications, Diane Lemieux, la présidente de l'Assemblée nationale du Québec, Louise Harel, la ministre du Patrimoine canadien, Sheila Copps, la gouverneure générale du Canada, Adrienne Clarkson, et l'ancien premier ministre du Québec, Jacques Parizeau.

De son côté, la Ville de Montréal a invité les citoyens à signer un livre d'or dans le hall d'honneur de l'hôtel de ville.

La petite commune de Vétheuil, près de Paris, où a vécu le peintre à partir de 1969, a décidé pour sa part de donner le nom de Jean-Paul Riopelle à un lieu ou à un édifice public.

Le Musée des beaux-arts du Canada a décidé de rendre hommage à sa façon au peintre. Il ajoute quatre de ses toiles dans ses galeries d'art canadien. La collection du musée compte 23 œuvres de Riopelle, dont des toiles, des estampes et des dessins acquis entre les années 1950 et 2001. Selon Pierre Théberge, directeur du Musée des beaux-arts du Canada, la mort de Riopelle marque la fin d'une génération.


 

Chronologie de la vie de l'homme et de l'artiste


1923
Naissance à Montréal, le 7 octobre. C'est dans un quartier populaire, avenue de Lorimier, que Riopelle passe son enfance. Léopold, son père, est menuisier et sa mère, Anna, est la fille d'un homme d'affaires dont elle a hérité les propriétés. La famille vit dans une certaine aisance matérielle puisque le père de Riopelle fait de bonnes affaires et investit dans l'immobilier. Un drame survient lorsqu'il a sept ans : son frère cadet, Pierre, meurt à quatre ans d'une maladie infantile.

1943-1945
Suit des cours à l'Académie des Beaux-Arts et étudie à l'École du meuble. Fréquente l'atelier de Paul-Émile Borduas, qui est aussi son professeur, et abandonne la peinture traditionnelle.

1946
Participe à la première exposition des automatistes à Montréal. Il n'y a plus d'objets identifiables dans ses tableaux. Mariage avec Françoise Lespérance.

1947
Rencontre avec Pierre Loeb, le propriétaire de la galerie Pierre, à Paris, qui le présente à André Breton, le pape du mouvement surréaliste. Il participe à l'Exposition internationale du surréalisme en compagnie de Fernand Leduc.

1948
Naissance à Montréal, le 1er janvier, de sa fille Yseult. Parution du Refus global, manifeste du mouvement des automatistes dont il est l'un des signataires. Il décide de s'installer à Paris.

1949
Expose en solo pour la première fois à la galerie de la Dragonne de Nina Dausset. Naissance de sa seconde fille, Sylvie, en juin.

1950-1955
Expose ses œuvres à Berlin et participe à la Biennale de Sao Paulo, où il reçoit une mention honorable. Pierre Loeb achète ses tableaux. Il réalise une série d'aquarelles en hommage à Claude Monet sous le titre Les Nymphéas. Il expose à New York pour la première fois, à la galerie Pierre Matisse.

1955
Rencontre à Paris de la peintre américaine Joan Mitchell avec qui il entretiendra une relation artistique et amoureuse. Elle partage sa vie pendant 25 ans.

1956-1962
Série d'expositions un peu partout dans le monde (Londres - Paris - New York - Stockholm - Cologne - Genève - Toronto - Montréal). Depuis 1954, à Montréal, Rodolphe de Repentigny s'intéresse à la peinture de Riopelle. En 1956, une quinzaine d'œuvres sont exposées au Musée des beaux-arts de Montréal. En 1956, il reçoit le prix national Guggenheim.

1962
Tient sa première exposition de sculptures à Paris à la galerie Jacques Dubourg.

1963
La Galerie nationale du Canada présente une grande rétrospective de Riopelle à Ottawa : les 66 tableaux et les 16 bronzes sont ensuite exposés au Musée des beaux-arts de Montréal et à l'Art Gallery de Toronto.

1964
Le nouvel aéroport Malton de Toronto achète un gigantesque tableau (18 pieds par 14 pieds) de Riopelle. Le chef-d'œuvre de 20 000 dollars est l'œuvre la plus coûteuse jamais commandée par Ottawa, selon le Time du 14 février 1964.

1966
Reçoit la médaille du Conseil des arts du Canada et un prix en argent de 2500 dollars.

1967
Sa renommée internationale atteint son point culminant. Il a exposé un peu partout dans le monde et a reçu plusieurs prix. Ses toiles se vendent bien.

1968
Reçoit un doctorat honorifique ès lettres de l'Université McGill.

1969
Reçoit l'Ordre du Canada. Séjourne plus fréquemment et plus longuement au Canada.

1972
Le Musée d'art moderne de la Ville de Paris et le Centre culturel canadien exposent ensemble 130 œuvres : des tableaux grand format, des sculptures, la Joute-Fontaine (plâtre) et la série Ficelles.

1974
Construit une grande maison-atelier à L'Estérel, en bordure du lac Masson dans les Laurentides.

1976
La Joute (sculpture-fontaine maintenant coulée en bronze) est installée au Parc olympique de Montréal.

1977
Voyage dans L'Arctique. Au retour, commence l'exécution des tableaux en noir et blanc de la série Icebergs.

1980
Ouverture à Paris d'une grande rétrospective Riopelle au centre Beaubourg-Pompidou, qui est ensuite présentée à Mexico, Caracas, Québec (Musée du Québec) et Montréal (Musée d'art contemporain). Reçoit le prix Paul-Émile Borduas.

1982
L'œuvre Garde-fou est volée à la Place des arts.

1983
La Joute-Fontaine est défigurée, puis réinstallée dans le Parc olympique.


1985
La mise sur pied de la Fondation Jean-Paul Riopelle est annoncée. Elle doit recevoir 200 œuvres. Il reçoit le Grand prix de la peinture 1985 de la Ville de Paris.

1988
Nommé officier de l'Ordre national du Québec.

1992
Riopelle entreprend, à son atelier de l'île aux Oies, la réalisation de la fresque Hommage à Rosa Luxemburg après avoir appris la mort de son ancienne compagne, l'artiste américaine Joan Mitchell, qu'il surnommait Rosa. C'est une séquence narrative de 30 tableaux intégrés en un triptyque d'une longueur de 42 mètres.

1999
Sa fille Yseult publie le premier tome du Catalogue raisonné de Jean-Paul Riopelle afin de reconstituer le patrimoine de ses œuvres. Elle a retracé plus de 4500 pièces. Les huit premiers ouvrages portent sur les œuvres uniques de Riopelle : huiles, sculptures et papiers. Le dernier volume sera consacré aux œuvres multiples, aux estampes. Les autres volumes seront publiés au rythme de un par an.

2000
Le Musée du Québec inaugure une salle permanente consacrée aux œuvres de Jean-Paul Riopelle. On y retrouve, entre autres, la grande fresque Hommage à Rosa Luxemburg. Il devient le premier peintre dont le nom est gravé sur le « Walk of Fame », à Toronto, pour sa contribution au patrimoine culturel canadien.