JOURNALISTE
Florence Meney

 

 


 

 

Jean Chrétien et Paul Martin : le temps vire à l'orage


Les deux Jean, longtemps inséparables

Au printemps 2001, certains signes laissent croire que Jean Chrétien se prépare à prendre sa retraite de la vie politique (c'est l'époque où son conseiller de longue date et ami, Jean Pelletier, quitte ses fonctions).

Paul Martin laisse lui-même entendre qu'il se prépare à entrer dans une éventuelle course à la succession de Jean Chrétien : il s'entoure de nouveaux conseillers politiques, engageant en particulier Tim Murphy, ancien président du Parti libéral de l'Ontario. Ce qui se tramait en coulisses est porté à l'avant-scène en octobre de la même année, quand l'entourage de Paul Martin tente de faire adopter des changements aux règles du parti, changements qui seraient favorables à leur candidat.

Au cours des mois qui vont suivre, une véritable guerre des nerfs opposera le premier ministre et son ministre des Finances, une guerre divisant le Cabinet et le caucus. Chacun observe l'adversaire, mais qui fera le premier mouvement? Stratégiquement, aux yeux du caucus libéral, des militants et des électeurs, toute manœuvre est délicate.

En mai 2002, Jean Chrétien, qui ne semble toujours pas vouloir lâcher prise sur le pouvoir, se déclare fatigué de voir certains ministres travailler plus ou moins ouvertement à leur campagne plutôt que de se consacrer à leurs charges ministérielles. Paul Martin (mais pas uniquement lui) est directement visé par cette flèche.

En juin 2002, Paul Martin est écarté du Cabinet par Jean Chrétien. Au cours des jours précédents, le ministre avait exprimé le désir de réfléchir à son avenir politique, mais c'est en écoutant la radio qu'il apprendra son congédiement.

Le premier ministre remplace Paul Martin aux Finances par John Manley, un autre candidat potentiel à la succession. L'espace de l'été 2002, Paul Martin se fera discret, choisissant de mener sur le terrain sa campagne, sans affronter directement Jean Chrétien, mais amassant popularité et argent, alors que d'autres rivaux potentiels ont les poings liés par leurs fonctions ministérielles.

Finalement, en août 2002, Jean Chrétien annonce qu'il ne briguera pas un autre mandat et se retirera en février 2004. Le congrès à la direction du parti aura lieu en novembre 2003, et Paul Martin compte bien être au rendez-vous.


Vers novembre 2003 : les motivations d'un homme déterminé à gagner

On a souvent dit et écrit que le désir de Paul Martin de gagner le leadership libéral est au moins partiellement attribuable à une vieille blessure de famille. Le jeune Paul Martin aurait été profondément marqué par la défaite de son père lors de la course à la direction du Parti libéral en 1968.

Alors que Paul Martin père, un politicien d'expérience proche de Lester B. Pearson, pouvait convoiter le leadership des troupes libérales, un jeune homme surgit et emporte la mise. Ce jeune homme, c'est Pierre Elliott Trudeau. La défaite est amère pour le fils tout autant que pour le père. C'est en tout cas ce que racontent les chroniqueurs.


Quatre tours seront nécessaires pour consacrer le vainqueur.
Le reste appartient à l'histoire.

Flash-back à 1968

« Paul Martin senior, parlementaire d'expérience, est le favori pour succéder à Lester B. Pearson. Soudain apparaît une étoile montante : un jeune, avec du charisme et une vision, qui excite les foules et représente la nouveauté.

Le leadership venait d'échapper à Paul Martin au profit de Pierre Elliott Trudeau. Le traumatisme familial s'est transmis au fils. Sa vocation était tracée. Il allait devenir premier ministre, coûte que coûte. C'est pourquoi dès après sa défaite de 1993 aux mains de Jean Chrétien le fils Martin allait tout de suite recommencer à mettre ses pions en place pour la prochaine fois. On connaît la suite. »

Lysiane Gagnon, La Presse, août 2002

 


« Le grand rival » se lance dans la course

Le 6 mars 2003, l'ancien ministre fédéral des Finances Paul Martin annonce qu'il se joint à la course à la succession de Jean Chrétien. Il devient ainsi le deuxième candidat officiel, après son ancienne collègue, la ministre du Patrimoine, Sheila Copps.

Sheila Copps, qui brigue la direction du parti pour une deuxième fois, se dit la candidate des gens ordinaires et promet un débat d'idées. Au nombre de celles-ci, la ministre propose l'inclusion, la responsabilisation et le souci à l'égard de la situation des minorités. Elle veut continuer à défendre ces idées, avec comme objectif le renforcement du pays.

Le 7 mars, au lendemain de l'annonce de la candidature de Paul Martin, le ministre des Finances, John Manley, annonce à son tour qu'il participera à la course. Il se retire cependant cinq mois plus tard, tout en concédant la victoire à Paul Martin. La course à la direction du Parti libéral du Canada se transforme alors en duel « Paul Martin - Sheila Copps ».

L'ex-ministre Paul Martin est le grand favori pour succéder au premier ministre, et il compte sur l'appui de la grande majorité des présidents d'associations de comtés. Mais pour sa seule rivale, il n'est pas question de quitter la course.


« J'ai reçu 15 % du vote populaire, et d'autres n'avaient pas eu le droit de vote; tous ces gens ont cru dans mes idées, et j'ai besoin d'être là jusqu'au congrès pour débattre les idées; un parti politique est plus fort quand on donne la chance à toutes les voix d'être écoutées. »

- Sheila Copps


Paul Martin, qui se propose d'incarner le changement et le renouveau au Parti libéral, a plusieurs atouts qui le placent en très bonne position pour accéder à la plus haute fonction de l'État : il a pour lui sa réputation, son biculturalisme qui en fait un Québécois autant qu'un Ontarien, le contrôle (relatif et difficile à évaluer avec précision) qu'il exerce sur l'appareil du parti et une caisse électorale qu'on évalue à plusieurs millions de dollars, sans compter sa fortune personnelle et ses contacts dans le monde des affaires. Il contrôle d'ailleurs la grande majorité des associations libérales, soit près de 90 % au Québec, et les deux tiers en Ontario.

Où sont les idées neuves?

Un sondage mené du 22 au 25 août pour le compte de Radio-Canada, La Presse et The Toronto Star montrait que, paradoxalement, près de la moitié des Canadiens croient que les politiques économiques ou sociales que mettra en œuvre Paul Martin s'il devient premier ministre seront à peu près pareilles à celles de Jean Chrétien. La seule différence entre les deux hommes, à leurs yeux, viendrait de la façon de les mettre en œuvre.

Ce sondage Ekos a été réalisé auprès de 1210 personnes et comporte une marge d'erreur de plus ou moins 2,8 %, 19 fois sur 20. Au Québec, 307 personnes ont été interrogées, et la marge d'erreur s'élève à 5,7 %.




Paul Martin, premier ministre du Canada

À la mi-septembre 2003, Paul Martin obtient l'appui de 91 % des quelque 1000 délégués choisis par les membres du Parti libéral en prévision du congrès du 15 novembre. Sheila Copps recueille les 9 % restants. Or, les délégués sont tenus de respecter leur engagement lors du vote de Toronto.

Au Québec, les résultats ont été semblables à ceux du reste du pays. Les résultats non officiels des 75 circonscriptions indiquent que M. Martin a recueilli plus de 90 % des votes, avec 980 délégués élus. La ministre du Patrimoine a dû se contenter de 29 délégués. Treize délégués indépendants ont aussi été élus, dont neuf proviennent de la circonscription du premier ministre Jean Chrétien.

Malgré ces chiffres écrasants et les pressions de toutes parts (même du clan Martin), Sheila Copps demeure dans la partie. Elle maintient qu'elle restera dans la course jusqu'à la toute fin.

En octobre 2003, Jean Chrétien laisse entendre pour la première fois qu'il pourrait quitter son poste plus tôt que prévu, soit avant février 2004. Puis, le 5 novembre, il fait ses adieux officiels aux membres du caucus, mais sans dévoiler la date officielle de son départ.

Le 14 novembre, Paul Martin devient officiellement le chef du PLC, lors du congrès à la direction du Parti libéral, à Toronto. Les pressions sont fortes pour que Jean Chrétien cède sa place à son grand rival immédiatement après ce congrès.

 

Le 18 novembre, Jean Chrétien annonce que la passation des pouvoirs s'effectuera le 12 décembre.

Après 10 ans d'attente, celui qui se présente comme « l'homme du changement » réalise enfin son rêve : Paul Martin devient le chef de son pays. Il devient alors le 21e premier ministre de l'histoire du Canada.

Aux élections du 28 juin 2004, Paul Martin voit son parti perdre la majorité aux Communes.

Le 23 janvier 2006, les conservateurs mettent fin à un règne de 12 ans des libéraux et à la carrière politique du chef libéral et premier ministre sortant. M. Martin annonce en effet qu'il quittera la direction du Parti libéral avant la prochaine élection.

 

 
 

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