Jean Chrétien
Vocation : politicien


JOURNALISTE
Florence Meney

 

 

 

 

 

Jean Chrétien est l'un de nos politiciens qui a connu une longévité exceptionnelle. Si l'on excepte Herb Gray, il a laissé en arrière tous ses contemporains depuis le gouvernement de Lester B. Pearson. Comme premier ministre, il aura égalé la performance de John A. Macdonald, de Mackenzie King et de Wilfrid Laurier en faisant élire trois fois de suite un gouvernement majoritaire.

 

« Je crois que M. Chrétien n'a pas dit la vérité en chambre, et cela est sérieux. On a besoin d'une enquête indépendante. »
Joe Clark, au sujet de l'affaire de l'auberge Grand-Mère

« Il est plus intelligent qu'il ne donne l'impression de l'être. Il y a chez lui un fond de simplisme qui restera toujours. »
Claude Morin, ancien ministre péquiste

« Chrétien est plus direct, plus terre à terre, moins intellectuel que Trudeau. »
Eddie Goldenberg, conseiller de Jean Chrétien

« C'est le seul membre du G-7 qui peut encore faire du slalom en ski nautique avec un de ses petits-enfants sur ses épaules. »
Raymond Chrétien, frère de Jean Chrétien

« Il a très peu changé au fil des années. Il continue à déverser son énergie depuis 1963. »
Douglas Fisher, ancien député néo-démocrate

« Ne donnez pas un chèque en blanc à Jean Chrétien. »
Stockwell Day (campagne de novembre 2000)

 

 

 

Revue de presse au lendemain de la nouvelle victoire

Michel C. Auger, du Journal de Montréal, dans « Les trois paris » : « Jean Chrétien a gagné son pari, et Preston Manning, en créant l'Alliance canadienne, de même que le Bloc québécois, ont perdu respectivement le leur », dit d'emblée Michel C. Auger. Il ajoute que M. Chrétien laissera son nom dans l'histoire grâce à sa troisième victoire consécutive. Mais, selon l'éditorialiste, il ne peut prétendre à une victoire personnelle : « La machine libérale a réussi à compenser le manque d'enthousiasme des Canadiens pour son chef. »

Mario Roy, « Une victoire incontestable » : Pour l'éditorialiste du quotidien La Presse, la victoire du Parti libéral est une victoire personnelle pour son chef, Jean Chrétien. « Cependant, cette réélection est un peu grise, en quelque sorte, puisqu'elle survient au terme d'une des plus étranges élections fédérales qu'on ait connues de mémoire d'électeur. D'abord, ce scrutin n'était pas désiré. Ensuite, dit Mario Roy, le premier ministre sortant s'est constitué en victime avec le dossier de l'auberge Grand-Mère. »

The Gazette, « Mr. Chrétien's triumph » : L'éditorialiste du quotidien accorde à Jean Chrétien le mérite d'un triomphe personnel significatif pour la victoire de son parti aux élections de la veille. Les libéraux ont conservé leur emprise sur l'Ontario, ont gagné des sièges au Québec et en Atlantique. Il ajoute que sa victoire tempérera la grogne libérale au sujet de son leadership, mais sans l'éteindre. Puis, l'éditorialiste se demande pourquoi les Canadiens ont réélu Jean Chrétien et ses libéraux, malgré l'absence de plateforme électorale. Parmi les raisons qu'il évoque, il y a les surplus budgétaires amassés par le gouvernement libéral. Mais l'éditorialiste pense qu'au-delà de ça, les électeurs préfèrent Jean Chrétien aux autres chefs de parti, et cela, malgré tous ses défauts.


Pouvoir et longévité : le deuxième mandat

Estimant avoir rempli ses engagements électoraux de 1993, Jean Chrétien convoque les électeurs aux urnes au printemps 1997 pour la campagne électorale la plus courte de l'histoire du pays : 36 jours.

Les libéraux ont mené une lutte au déficit en le ramenant de 42 milliards de dollars en 1993, à 16 milliards en 1997. Conscient que les Canadiens s'opposent à des élections anticipées, le premier ministre demande un mandat qui lui permettra de défendre la cause fédéraliste lors de la prochaine bataille référendaire au Québec.

Jean Chrétien est réélu député de Saint-Maurice le 2 juin 1997, tandis que son parti obtient, pour la seconde fois consécutive, une majorité de sièges à la Chambre des communes.

Élections de 1993 et 1997

1993
Parti libéral : 177 députés et 41,3 % des voix
Bloc québécois : 54 députés et 13,5 % des voix
Parti réformiste : 52 députés et 18,7 % des voix
NPD : 9 députés et 6,9 % des voix
Parti progressiste-conservateur : 2 députés et 16 % des voix
Indépendant : 1 député

Participation des électeurs : 69,6 %

1997
Parti libéral : 155 députés
Parti réformiste : 60 députés et 19,4 % des voix
Bloc québécois : 44 députés et 10,7 % des voix
NPD : 21 députés et 11 % des voix
Parti progressiste-conservateur : 20 députés et 18,8 % des voix
Indépendant : 1 député et 1,6 % des voix

Participation des électeurs : 67 %


Ce mandat est marqué par des querelles entre le fédéral et le provincial, par exemple sur la question de la formation de la main-d'œuvre.

Par contre, dans un contexte économique favorable, le redressement des finances se poursuit. Le déficit est jugulé, Ottawa a maintenant des surplus à sa disposition. Il faut dire que c'est en coupant massivement dans les paiements de péréquation aux provinces, entre autres, que le gouvernement a pu en arriver là (mais à quel prix, diront les critiques).

Bien des irritants subsistent, comme l'état du système de santé et la pauvreté des enfants. Peu avant les élections, le gouvernement apporte certains assouplissements au régime d'assurance-emploi, qui pénalise les travailleurs saisonniers et les jeunes.

C'est une époque où les échanges avec l'étranger sont primordiaux dans le contexte de la mondialisation croissante des marchés. On voit fleurir les missions commerciales avec Équipe Canada.

  • Les droits de la personne : Un dissident chinois accuse le premier ministre Chrétien d'oublier ses principes démocratiques pour s'associer au pouvoir communiste chinois. De passage à Toronto, Wei Jingsheng a dénoncé l'attitude du fédéral. Il déplore notamment que le Canada entretienne des relations commerciales avec la Chine.

  • La question du sang contaminé vient hanter Chrétien : les partis d'opposition pressent le gouvernement d'indemniser toutes les victimes de l'hépatite C, sans exception, et pas seulement celles qui ont été contaminées entre 1986 et 1990.

  • Le projet de loi fédéral créant la Fondation canadienne des bourses du millénaire a été adopté aux Communes, après une ultime tentative du Bloc québécois pour surseoir au vote. L'ensemble des partis d'opposition a d'ailleurs voté contre le projet.


Entarté! (août 2000)


Élections 2000 : le troisième mandat

Fort de multiples sondages rassurants, Jean Chrétien décide de déclencher des élections anticipées à l'automne, dans un contexte où son leadership est remis en cause et où son parti lui-même ne veut pas de scrutin. Plusieurs pensent qu'il doit partir. Il justifie sa décision de déclencher des élections hâtives par le défi lancé par Stockwell Day, chef de l'Alliance canadienne.

Dans les messages publicitaires libéraux, on note la présence de celui qui est maintenant le grand rival de Jean Chrétien, le ministre des Finances, Paul Martin.

Cependant, la campagne est caractérisée par l'absence de réelle plateforme libérale, mis à part les promesses de baisses des impôts. Ceci est souligné lors du débat des chefs.

Pendant la campagne : Le premier des deux débats des chefs a été l'occasion d'aborder les grands thèmes de la politique canadienne. Jean Chrétien, Stockwell Day, Gilles Duceppe, Alexa McDonough et Joe Clark ont été appelés à se prononcer sur les problèmes du système de santé canadien. Tour à tour, les chefs des quatre partis d'opposition ont attaqué le bilan du gouvernement Chrétien. Le premier ministre a été amené à justifier les réductions faites dans les transferts aux provinces.

La leader du Nouveau Parti démocratique, Alexa McDonough, dénonce l'inaction du gouvernement libéral en matière d'environnement. Le Bloc québécois, de son côté, lui reproche notamment les compressions dans l'assurance-emploi, le durcissement proposé des mesures contre les jeunes contrevenants et le refus de s'entendre avec le Québec sur les congés parentaux.

« C'est vous, M. Chrétien, qui êtes responsable des problèmes du système de santé au Canada. »
- Joe Clark

Malgré tout cela, le Canada se réveille plus rouge que jamais au lendemain des élections générales. Le Parti libéral du Canada, dirigé par le premier ministre Jean Chrétien, est reporté au pouvoir à Ottawa avec une majorité accrue. Il obtient un troisième gouvernement majoritaire consécutif, une première depuis MacKenzie King. Il faut toutefois noter le faible taux de participation des électeurs, soit 62 %, le plus bas de notre histoire.

Les libéraux obtiennent 173 sièges, 18 de plus qu'aux élections précédentes. Ils enlèvent 37 circonscriptions au Québec, ce qui les place à égalité avec le Bloc québécois. En pourcentage, toutefois, les libéraux dépassent le Bloc avec 44 % des suffrages exprimés, contre 40 %. Pour Jean Chrétien, c'est une véritable consécration.


Le temps des décisions

Fort de sa réélection et de sa popularité, Jean Chrétien tient toujours les rênes du pouvoir. Cependant, il ne peut rester en poste indéfiniment. Le temps passe et les pressions sont fortes pour qu'il cède la place.

Jean Chrétien, aux dires de ses proches, a toujours su s'entourer de conseillers loyaux, tels que son ami de longue date et ancien maire de Québec, Jean Pelletier.

Dans une entrevue accordée au Point en juin 2001, Jean Pelletier soutient que le premier ministre avait bel et bien l'intention de se retirer il y a un an et demi, et de ne pas solliciter de troisième mandat. Mais l'empressement de l'équipe Martin l'a fait changer d'avis.



La liste des intéressés à la succession était longue à l'automne 2001. Outre Paul Martin, elle comprenait, selon les bruits circulant à Ottawa, la ministre du Patrimoine, Sheila Copps, le ministre de la Santé, Allan Rock, le ministre de l'Industrie, Brian Tobin, et le ministre des Affaires étrangères, John Manley.


Janvier 2001 :
Important remaniement ministériel

15 janvier 2001 : Jean Chrétien procède à un important remaniement ministériel, qui survient dans la foulée de l'annonce-surprise de la démission de Brian Tobin. Celui que beaucoup percevaient comme le poulain naturel de Jean Chrétien se retire de la vie politique pour des raisons personnelles.

Le Conseil des ministres


Ces changements remettent déjà à l'ordre du jour la question d'une éventuelle succession à Jean Chrétien. Avec le départ de Brian Tobin, Paul Martin paraît de mieux en mieux placé pour prendre la relève. Cependant, un autre ministre, jeune encore, prend du galon : John Manley, qui devient alors vice-premier ministre. Celui-ci a su s'illustrer, surtout depuis les attentats du 11 septembre.

Par ailleurs, le premier ministre Jean Chrétien laisse clairement entendre qu'il demeurera à son poste pour au moins une autre année et qu'il n'entend pas tirer sa révérence dans un avenir prévisible. Au cours d'un point de presse suivant le remaniement ministériel, M. Chrétien déclare qu'il ne désignera pas de dauphin pour lui succéder, mais que cette tâche incombe aux militants libéraux. Rappelant la phrase fameuse de Pierre Elliott Trudeau en 1984, le premier ministre ouvre son point de presse en déclarant qu'il est allé faire une promenade dans la neige et qu'il a décidé de rester en poste. « Je partirai quand je le déciderai », a répété le premier ministre à plusieurs reprises.

 



Le départ d'un grand rival

Le 2 juin 2002, Jean Chrétien élimine son grand rival à l'intérieur du parti, Paul Martin, ministre des Finances, en le sommant de quitter le Conseil des ministres. La situation entre les deux hommes est devenue intenable. Le premier ministre ne peut admettre que son leadership soit remis en question alors qu'il est encore en place.


Août 2002 :
Jean Chrétien annonce son départ

Le renvoi de Paul Martin ouvre alors la porte à une guerre de huit mois, jusqu'au congrès libéral de février 2003. Le 21 août 2002, Jean Chrétien met toutefois fin au questionnement général en annonçant qu'il quittera ses fonctions de premier ministre et de chef du Parti libéral du Canada en février 2004.

Fort des appuis engrangés au fil des années, Paul Martin dominera de bout en bout la course a la direction du parti. Le 14 novembre 2003, il est officiellement désigné chef libéral. Il deviendra premier ministre le 12 décembre. Jean Chrétien aura gouverné le pays pendant un peu plus de 10 ans.

 

Les Communes rendent hommage à Jean Chrétien

Le 5 novembre 2003, Jean Chrétien fait ses adieux officiels aux membres du caucus.

Le premier ministre a eu droit aux bons mots du chef du Parti conservateur, Joe Clark, qui a aussi souligné la forte contribution de Mme Chrétien aux affaires du pays. De son côté, John Reynolds a prononcé l'hommage de l'Alliance canadienne au nom du chef du parti, Stephen Harper.

Le porte-parole du Nouveau Parti démocratique, Bill Blaikie, a rappelé qu'un des gestes les plus importants posés par M. Chrétien a été de ne pas engager le Canada dans la guerre en Irak aux côtés de la coalition américano-britannique.

Le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a rendu pour sa part à M. Chrétien un hommage quelque peu grinçant, en répétant que si M. Chrétien considère le rapatriement de la Constitution canadienne comme une de ses principales réalisations, cet épisode demeure un moment déchirant pour un bon nombre de Québécois.

Dans sa réponse, le premier ministre a d'abord indiqué ce qui l'avait le plus touché dans le discours de ses collègues, soit l'hommage rendu à sa femme Aline. Il a par ailleurs rappelé différents moments de ses 40 ans de vie parlementaire, parfois avec beaucoup d'humour. M. Chrétien s'est dit particulièrement fier de ses racines françaises, se disant convaincu que si le fait français avait survécu en Amérique, c'est parce qu'il y avait eu le Canada. Il a enfin rendu hommage à ses électeurs de Saint-Maurice et de Beauséjour, au Nouveau-Brunswick, qu'il a représentés pendant trois ans.

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