Jean Chrétien
Vocation : politicien


JOURNALISTE
Florence Meney

 

 

« Lorsque vous êtes chef de parti et premier ministre, vous pouvez changer des choses dans la société. »

« À toutes les élections, je me demande si je vais me représenter. Pour moi, il n'y a rien d'absolument exclu. À un moment, je vais évaluer la situation. Si j'en viens à la conclusion que je veux rester, il faudra que je travaille en fonction de rester. Si je veux m'en aller, je devrai agir dans l'intérêt d'une succession la plus harmonieuse possible. Pour moi c'est assez facile pour ma succession parce que j'ai plein de candidats qui veulent prendre ma place.(sic) […] Il y en a plus que vous pensez ! »

 

 

 

 

 

Les circonscriptions qu'il a représentées

  • 1963-1968 : Saint-Maurice-Laflèche (Québec)
  • 1968-1986 : Saint-Maurice (Québec)
  • 1990-1993 : Beauséjour (Nouveau-Brunswick)
  • Depuis 1993 : Saint-Maurice (Québec)

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques bourdes

« Le fait de bien parler en anglais n'est pas un problème. Peut-être que c'est idiot de ma part, mais le plus que je fais d'erreurs en anglais, le plus que je me sens comme le Canadien moyen. »

En réponse à une question sur la Constitution : « Écoutez, je ne peux pas vous répondre. Je ne suis pas un avocat. » (Il est bel et bien avocat de profession.)

« Pourquoi acheter des carabines à répétition et de l'armement nucléaire pour s'amuser ? C'est dangereux ! Et quand c'est dans la maison, ben y peut y avoir un enfant qui se sert de ça. »

Lors d'un sommet sur l'ALENA : « Trucks ? It's good ! Let them come across the border ! We will take all we can get. »
-Bill Clinton : « HEY ! We talk about DRUGS ! »

 

 

 

 

Des mots... et des maux

Jean Chrétien a souvent trébuché sur les mots au cours de sa carrière. Son français et son anglais ont souvent alimenté la plume acerbe des médias.

Il reproche aux médias d'être plus intransigeants envers lui qu'envers d'autres en matière linguistique. « On permet à René Lévesque de jurer. Moi, je ne peux rien dire », écrit-il.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques chiffres à l'époque

Chômage : 8,3 %
Inflation : 8,4 %
Croissance économique : 2 %

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La grande bataille politique de Jean Chrétien sera celle livrée contre l'indépendance du Québec. Il sera l'homme du NON, l'homme de Trudeau, pendant toute cette période.


L'homme de toutes les batailles

Dans le sillage de Trudeau

L'intérêt de Jean Chrétien pour la politique remonte à son plus jeune âge. Après les années d'apprentissage, la première partie de sa carrière politique se déroulera principalement aux côtés d'un des grands politiciens du Canada, Pierre Elliott Trudeau.

En 1957, alors que l'Union nationale domine la politique québécoise depuis plus d'une décennie, les conservateurs remportent les élections fédérales.

Jean Chrétien, lui, fait déjà campagne pour les candidats libéraux aux élections, tant au niveau provincial que fédéral.

En 1960, il devient l'un des principaux organisateurs de Jean Lesage, qui est chef du Parti libéral du Québec et qui gagne les élections la même année.


C'était le 22 juin 1960.
Pour la première fois depuis seize ans, le Québec boudait l'Union nationale pour porter au pouvoir le Parti libéral.
« C'est le temps que ça change ! »,
affirmait le slogan électoral libéral.

Jean Lesage est vu comme le père de la
révolution tranquille


C'est en 1963, à l'âge de 29 ans, que Jean Chrétien est élu pour la première fois à la Chambre des communes. Il représente alors la circonscription de Saint-Maurice-Laflèche.

Son adversaire, un créditiste, avait gagné l'élection précédente avec une majorité de 10 000 voix. Chrétien l'emporte par 2000 voix.

Pour un jeune homme débarquant de sa région, les débuts en politique sont ardus. Jean Chrétien doit apprendre l'anglais. Sa naïveté et ses difficultés à maîtriser cette langue lui attirent des critiques et des moqueries, mais sa ténacité, sa ponctualité et sa grande capacité de travail lui valent des éloges.

Trempé du métal dont on fait les politiciens


Dans son ouvrage consacré à Chrétien, Chrétien : The Will to Win, le journaliste et biographe Lawrence Martin rapporte que l'homme possède une énergie peu commune et qu'il ne sait pas se reposer. Selon certains collaborateurs, son esprit comme son corps fonctionnent à plein régime, ce qui va à l'encontre de l'image de politicien un peu maladroit que les médias donnent de Chrétien. Il est extrêmement discipliné.

Toujours selon l'auteur, Jean Chrétien possède aussi une combativité naturelle, cultivée pendant ses jeunes années, et la faculté de faire preuve d'une certaine duplicité, qui a pu le servir pour mener à bien certains dossiers, mais qui lui a aussi, parfois, causé des problèmes.


Le jeune politicien est réélu en 1965.

En 1966, Lester B. Pearson le choisit pour être son secrétaire parlementaire, une fonction qui laisse à Jean Chrétien assez de temps libre pour se familiariser avec les rouages de la politique à Ottawa.



Ensuite, il exerce la même fonction auprès du ministre des Finances Mitchell Sharp. Bien que cette dernière nomination déçoive à l'époque le jeune politicien, la relation avec Sharp s'avérera déterminante dans la carrière de Jean Chrétien. À ce propos, il explique que Mitchell Sharp devint son mentor politique, lui « donnant l'équivalent d'un cours post-universitaire en économie ».

Au départ, tout sépare les deux hommes : Chrétien vient d'un milieu populaire, il apporte à l'époque ses idéaux de justice sociale, c'est un homme qui préfère voir la forêt plutôt que de s'attacher au détail de l'arbre, et qui ne peut se concentrer trop longtemps sur un dossier complexe, tandis que Sharp est plus à droite, soucieux du détail, complexe. Mais Sharp a déjà indiqué qu'il n'aurait pu trouver d'élève plus zélé que Jean Chrétien.

Jean Chrétien dira dans ses mémoires que c'est grâce aux enseignements de Mitchell Sharp qu'il a pu, plus tard, écrire deux importants discours sur les conséquences économiques de la séparation du Québec.

C'est aussi l'époque de la venue des « trois colombes » à Ottawa. C'est Jean-V. Dufresne, journaliste au quotidien Le Devoir, qui fut à l'origine de l'expression en appelant un candidat de la « volière libérale » « la colombe ». L'expression fut reprise ensuite par Claude Ryan, désignant cette fois les trois candidats Jean Marchand, Pierre Elliot Trudeau et Gérard Pelletier.

En décembre 1967, Lester B. Pearson annonce qu'il se retire de la vie politique, alors que Jean Chrétien vient d'obtenir son premier poste au cabinet, comme ministre sans portefeuille attaché aux finances. À 33 ans, Jean Chrétien est le plus jeune ministre de ce siècle.

C'est à cette époque que Jean Chrétien découvre l'Ouest canadien, lors d'un voyage en train qui le fascinera. L'accueil chaleureux de la population anglophone lui offrira, souligne-t-il, un contraste frappant avec celui qui lui était parfois réservé au Québec.


En février 1968, Pierre Elliott Trudeau annonce qu'il briguera la direction du Parti libéral. Il en deviendra le chef en avril, au terme d'une lutte serrée. Le Canada vient donc de trouver son 15e premier ministre, qui convoque aussitôt des élections pour le 25 juin de la même année. Et qui les gagne.


Jean Chrétien, lui, n'a pas soutenu Trudeau dans cette première campagne, appuyant plutôt son ami et mentor, Mitchell Sharp, jusqu'à ce que ce dernier se rallie à Trudeau.

Aux élections du 25 juin 1968, Jean Chrétien est, de son côté, réélu à la Chambre des communes comme député de la nouvelle circonscription de Saint-Maurice.

C'est le début de longues années de loyauté au nouveau premier ministre du Canada, une loyauté qui, tout à la fois, le servira et lui portera ombrage au cours de sa carrière.

Jean Chrétien obtient le ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien, poste qu'il occupera jusqu'au 8 août 1974, un mois après sa réélection, lorsqu'il deviendra président du Conseil du Trésor.

Son passage au
ministère des Affaires indiennes

Il en dira : « Cette époque fut probablement la plus productive de toute ma carrière. »

L'une de ses premières réalisations, en 1969, est de rédiger un document d'orientation sur les questions autochtones. Il crée la commission Berger, en 1972, dont le mandat est de formuler des recommandations sur un projet de pipeline dans la vallée du Mackenzie.

Il met sur pied un bureau chargé de régler les revendications territoriales des autochtones.

Il crée une dizaine de parcs nationaux.

Pour la petite histoire, Pierre Elliott Trudeau avait décidé de le placer dans ce ministère précisément à cause de son manque de connaissance de ces dossiers (et donc d'idées préconçues).

À l'issue de six années et demie de service dans ce ministère, Chrétien dira : « Je suis assez content. J'ai encore mon scalp. »

En 1972, le gouvernement libéral est réélu, mais il est minoritaire. À mi-mandat, le Nouveau Parti démocratique s'allie aux conservateurs pour rejeter le budget du ministre des Finances, John Turner : le gouvernement est renversé.

En juillet 1974, l'équipe de Pierre Elliott Trudeau remporte suffisamment de circonscriptions pour former un gouvernement majoritaire, mais elle doit composer avec une situation économique difficile. En 1975, pour réduire l'inflation, le premier ministre reprend à son compte une promesse du Parti conservateur qu'il avait vivement dénoncée pendant la campagne électorale : il annonce un programme de contrôle des prix et des salaires d'une durée de trois ans. Jean Chrétien lèvera ce contrôle en 1977.

Sa nomination au Conseil du Trésor satisfait intimement Jean Chrétien, qui souhaitait depuis l'époque Pearson obtenir un ministère à responsabilité économique. Cette période est marquée par l'austérité, et rapidement, Jean Chrétien se mérite le surnom de Docteur No, parce qu'il n'hésite pas à rejeter les projets coûteux.

Devenu ministre de l'Industrie et du Commerce le 14 septembre 1976, il est nommé un an plus tard au ministère des Finances du Canada, où il demeure jusqu'au 4 juin 1979. En 1976, il finance la mise au point de l'avion Challenger.

Dur, dur, la finance

Jean Chrétien, il le dit lui-même, est un homme qui aime agir rapidement et prendre des risques. Le poste de ministre des Finances, en ce sens, est l'un des plus périlleux pour un homme politique (on l'appelle parfois le cimetière des politiciens). En effet, cette période fut difficile pour lui. Trudeau lui-même nourrissait des doutes sur les capacités de Chrétien à prendre ce portefeuille. Cependant, à cette époque, Chrétien comptait parmi les membres de son cabinet les plus populaires et, malgré sa jeunesse, les plus expérimentés. Dans le contexte de l'arrivée au pouvoir du Parti québécois au Québec, Trudeau avait aussi besoin d'un ministre francophone pouvant vendre aux Québécois les avantages de la Confédération.

« A floating dollar means it floats. » Cette remarque, faite aux journalistes parmi d'autres, incarne bien l'approche parfois qualifiée de simpliste du nouveau ministre des Finances en la matière. Le Financial Post écrit de lui à cette époque : « His performance has to be viewed with immense sorrow. »

Malgré des mesures pour relancer l'économie, le bilan de Jean Chrétien aux Finances sera plutôt négatif, dans un contexte national et international difficile. Le taux d'inflation continuera d'augmenter et la dette publique atteindra des sommets inégalés, grimpant de 41 % pour atteindre 64 milliards de dollars.


C'est avec le lourd poids de son échec aux Finances que Chrétien entame la campagne électorale de 1979 aux côtés de son chef, Pierre Trudeau.

Jean Chrétien est réélu pour un sixième mandat dans Saint-Maurice lors des élections du 22 mai 1979. Cependant, les libéraux perdent le pouvoir au profit des conservateurs, qui se retrouvent à la tête d'un gouvernement minoritaire. Ce dernier se voit forcé de s'allier au NPD.

Pierre Elliott Trudeau devient donc chef de l'opposition, mais il annonce rapidement son intention de quitter le parti. Cependant, après un court règne de neuf mois, le gouvernement conservateur, qui perd la confiance du NPD, est à son tour défait en Chambre lors d'un vote sur le budget. Trudeau décide de rester aux commandes du Parti libéral pour les élections de février 1980.


Le dernier mandat de Pierre Elliott Trudeau : le front constitutionnel

Les libéraux de Trudeau obtiennent un autre mandat, quelques mois avant la tenue du référendum au Québec sur la souveraineté-association, une proposition d'entente qui inclut notamment le pouvoir exclusif du Québec en matière d'impôts, de lois et de politique étrangère.

Réélu de nouveau sans difficulté le 18 février 1980, Jean Chrétien devient le 3 mars 1980 ministre de la Justice, ministre d'État au Développement social, ministre responsable des négociations constitutionnelles.

Il a alors la responsabilité d'appuyer les forces du NON dans le cadre du référendum sur la question de la souveraineté du Québec.

Ses discours imagés heurtent ou enflamment, selon le camp.

« Si le PQ fait l'indépendance, les gens seront payés en P.Q., piastres du Québec. »

Au cours de la campagne référendaire, qui divise la population québécoise, Pierre Elliott Trudeau promet qu'Ottawa réformera le fédéralisme. Un vote pour le NON n'est pas un vote pour le statu quo, soutient-il. Son message et celui de son bras droit, Jean Chrétien, semblent passer, et c'est une victoire (quoique mince) des forces du NON.

59,5 % des Québécois rejettent l'offre du PQ,
tandis que 40,4 % l'acceptent.

Aux lendemains de la victoire du NON, Jean Chrétien cherche aussitôt à convaincre ses homologues provinciaux de s'engager dans des négociations constitutionnelles. Mais pour Jean Chrétien, les pourparlers visent un rapatriement unilatéral de la Constitution canadienne, à laquelle sera ajoutée une charte des droits et libertés.

Jean Chrétien dépose à la Chambre des communes une résolution portant sur une adresse commune (Sénat et Chambre des communes) à la reine Elizabeth II en vue d’un rapatriement. Il sera contesté dans cette réforme. Ses opposants iront jusqu'en Cour suprême du Canada, qui lui donnera cependant le feu vert.

 

« Pour amender la constitution, on n'a pas besoin du consentement des provinces. »

Une réaction parmi tant d'autres :
« La cour avait dit que c'était légal, mais illégitime... c'est la façon de M. Chrétien de tordre un peu la vérité. »
- Claude Morin, ancien ministre péquiste

La rédaction et l'adoption de la Charte canadienne des droits et libertés se font sous la responsabilité de Jean Chrétien.


Quand Jean Chrétien devient par la suite ministre de l'Énergie, des Mines et des Ressources, le 10 septembre 1982, il doit gérer le mécontentement des provinces de l'Ouest, particulièrement de l'Alberta. Celles-ci sont mobilisées contre le programme énergétique national, mis en place en 1980.

Face au déclin de sa popularité et dans un contexte économique moins que propice, Pierre Elliott Trudeau abandonne son poste de premier ministre du Canada en juin 1984.

Ce sera le début d'une nouvelle ère pour celui qui fut si longtemps son loyal bras droit, Jean Chrétien.