L'élite argentine semble s'être donné rendez-vous dans ce secteur de 55 000 mètres carrés situé au cœur du quartier Recoleta, l'un des plus huppés de Buenos Aires. À l'intérieur de l'enceinte en pierre qui protège la cité, des demeures grandioses, des avenues ensoleillées, des œuvres d’art: le décor est agréable. Quelques chats se prélassent çà et là sur les marches, seuls êtres vivants de cette nécropole où reposent plusieurs générations des familles les plus puissantes du pays. Figure d'exception dans ce panthéon de riches, la légendaire Evita leur vole la vedette.


Le monument à la mémoire de Liliana Crociati de Szaszak

Le monument à la mémoire de Liliana Crociati de Szaszak, morte en 1970 à 26 ans, est l'un des mieux entretenus. Ses parents, qui ont écrit un texte touchant, ont fait ériger une sculpture la représentant, vêtue de sa robe de mariée et accompagnée de son chien.

Avec leurs statues de bronze, leurs portes en verre italien, leurs vitraux, leurs sculptures de marbre, leurs colonnes de temples grecs, les mausolées en granit blanc, noir ou rose du cimetière de Recoleta en font un véritable musée en plein air. Créations d'artistes argentins, français ou italiens, les œuvres incarnent l'art déco, l'art nouveau, le classicisme ou encore le néogothique italien. Pas de trouble ici ni d'inconfort, que de la beauté partout où l'on pose le regard: on en oublie qu'on se promène dans un cimetière.


Le tombeau des Roverano, une famille de commerçants d'origine italienne. La statue symbolise le nouvel arrivant déterminé à bâtir son avenir. Ayudate signifie « Aide-toi », en espagnol.

Parcourir les allées de cette cité des morts fondée en 1822 et qui tire son nom des moines récollets, c'est voyager à travers l'histoire argentine. Témoin des rivalités, des histoires d'amour ou de vengeance entre les acteurs qui ont façonné le pays, le cimetière abrite moult présidents, gouverneurs, avocats, médecins, hommes d'affaires et généraux victorieux. Les noms français, italiens, irlandais et anglais inscrits sur les tombes témoignent de l'importante immigration européenne au XIXe siècle.

Le cimetière compte plus de 6000 tombeaux et mausolées, dont 70 font partie du patrimoine historique argentin. Il s'est taillé une place parmi les trois cimetières les plus connus dans le monde, avec celui du Père-Lachaise, à Paris, et celui de Gênes, en Italie.

 


De nombreuses plaques honorent la mémoire de l'ancien président Domingo Sarmiento (1811-1888).

Histoires de haine...

Plusieurs présidents ont un mausolée ici, dont le plus illustre, Domingo Sarmiento, écrivain, journaliste, gouverneur, considéré comme le père de l'éducation au pays et qui ouvrit la porte aux immigrants du Vieux Continent. Ou encore le contesté général Julio Roca, qui orchestra la Campagne du désert, qui fit des milliers de victimes parmi les autochtones.

Mais le mausolée le plus visité est sans contredit celui d'Eva Duarte Peron, seconde femme du président Juan Peron. « La première question qu'on me pose, c'est "Où est Evita?" », admet la guide Marta Granja. Dénoncée par certains aristocrates, la présence ici de cette défenseuse des défavorisés découle d'une véritable odyssée.


Evita Peron (1919-1952)

Volé par le général Pedro Aramburu, ennemi des Peron, le cadavre d'Eva Peron est réapparu mystérieusement dans un cimetière d'Italie avant d'être restitué à Juan Peron, alors en exil à Madrid. Il a finalement été remis aux soeurs d'Eva à Buenos Aires.

 


Le tombeau du général Pedro Aramburu (1903-1970), avec en arrière-plan celui du Dr Carlos Pelligrini (1846-1906), avocat, ministre, puis vice-président

 

Si le corps de son mari repose dans un autre cimetière de la ville, celui d'Aramburu, enlevé puis assassiné par un groupe près des péronistes, se trouve dans une crypte à quelques blocs de sa rivale, au terme d'un périple non moins particulier. Après sa mort, un groupe vola le corps du général pour l'échanger - sans succès - contre celui d'Eva, avant qu'il réapparaisse à son tour.

Deux autres rivaux sont voisins pour l'éternité: le colonel Manuel Dorrego, condamné à mort par le général Juan Lavalle.

 

 


et histoires d’amour


Un des plus anciens mausolées, celui d'une riche famille qui appréciait tant sa servante qu'elle la fit enterrer sur son terrain, mais à gauche du mausolée, question de maintenir la distance sociale...

Des relations amoureuses viennent aussi colorer l'histoire du cimetière. Comme celle du politicien Mariano Moreno et de Guadelupe Cuenca, devenue veuve six mois après leur mariage. Inconsolable, elle déposa chaque semaine sur sa tombe des lettres d'amour, qui s'enflammèrent au fil du temps. Ou celle de la cantatrice Regina Pacini, née au Portugal, et de Maximo Marcelo Torcuato de Alvear (qui devint par la suite président): il dilapida sa fortune en la poursuivant au bout du monde jusqu'à ce qu'elle accepte de l'épouser. Une quête qui dura huit ans!

Les Argentins vous raconteront aussi la légende de la Dame en blanc, dont un jeune homme tomba spontanément amoureux. Au terme de la soirée, il la raccompagna chez elle après lui avoir prêté son manteau pour la protéger du froid. Il retourna la voir le lendemain, mais ses parents lui dirent qu'elle était morte depuis des années! Désespéré, il la chercha dans le cimetière, où il trouva le monument érigé à la mémoire de sa bien-aimée, auquel était suspendu son manteau...


Une statue de Rufina Cambaceres ouvrant la porte de son tombeau...

Autre histoire populaire, celle de Rufina Cambaceres, « morte deux fois ». Peu après sa mise en terre, un promeneur entendit des bruits provenant de son tombeau. Quand on l'ouvrit, on retrouva la jeune femme de 19 ans le visage et les mains couverts d'égratignures. Les médecins l'auraient déclarée morte par erreur...

Craignant un destin similaire, Alfredo Gath mit au point un cercueil doté d'un mécanisme d'ouverture intérieur et munit l'intérieur de son mausolée d'une cloche afin d'avertir les passants de son éventuel retour parmi les vivants...

Les anecdotes se multiplient: il y a l'amiral Guillermo Brown, dont les cendres sont dans une urne coulée dans le bronze du canon de son vaisseau. Ou Facundo Quiroga, gouverneur de la province de Rioja, assassiné et enterré en position verticale, selon ses volontés, afin d'affronter l'éternité en toute dignité.

 

Terrains à vendre

Les riches Argentins de l'époque ont acheté leurs terrains pour toujours et il n'y a plus de place pour construire de nouveaux mausolées. Mais si l'idée de résider pour l'éternité au cimetière de Recoleta en séduit quelques-uns, cela reste toujours possible, puisque certaines familles choisissent de vendre leurs terrains. Mais, paraît-il, mener une vie extravagante coûte moins cher que d'être enterré ici...

Le problème ne se pose pas pour les félins qui ont investi les lieux. Souvent, les chats abandonnés sont emmenés dans le cimetière, où leur présence est tolérée par les autorités de la ville. Un groupe de défense des animaux les prend en charge et les nourrit. Mais ils bénéficient des soins d'autres visiteurs. L'Américain Richard Polatti, garde dans le parc national des îles Galapagos, profite de ses quatre ou cinq passages annuels à Buenos Aires pour nourrir les chats du cimetière. « Dans mon métier, je dois tuer les chats, qui menacent les espèces en danger des îles, confie-t-il. Ça me permet de me déculpabiliser un peu. »

General Carlos de Alvear (1789-1852): militaire qui combattit Napoléon en Espagne avant de devenir homme d’État; oncle de Marcelo Torcuato de Alvear, qui fut président

Colonel Manuel Dorrego (1787-1828): militaire, gouverneur de la province de Buenos Aires (1820, 1827-1828)

Eva Duarte (Evita) Peron (1919-1952): deuxième femme de Juan Peron; très charismatique, elle défendit les droits des enfants, des femmes et des défavorisés; mourut d’un cancer à 33 ans

General Juan Lavalle (1797-1841): gouverneur de la province de Buenos Aires (1828-1829) qui servit pendant la guerre d'indépendance et dans celle contre le Brésil

Federico Leloir (1906-1987): Prix Nobel de chimie en 1970

Bartolome Mitre (1824-1906): militaire, journaliste, poète, premier historien de la nation, président (1862-1868)

Victoria Ocampo (1890-1979): femme cultivée, fondatrice d'une revue littéraire, elle invita des artistes comme André Malraux, Igor Stravinsky et Le Corbusier

General Julio Roca (1843-1914): organisa la Campagne du désert (1879-1880); en tant que président (1880-1886 et 1898-1904), il signa le traité des frontières avec le Chili

Brigadier general Juan Manuel de Rosas (1793-1877): militaire, dictateur, gouverneur de la province de Buenos Aires (1829-1832, 1835-1852)

Domingo Sarmiento (1811-1888): journaliste et écrivain, opposant à de Rosas, président (1868-1874) qui unifia l'Argentine et en fit une république plus stable

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