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 Guerre en Irak — un an plus tard


«Mes chers compatriotes, à l'heure qu'il est, des forces américaines et de la coalition sont engagées dans les premières phases d'opérations militaires pour désarmer l'Irak, libérer son peuple et protéger le monde d'un grave danger...»
— George W. Bush annonce l'entrée en guerre des États-Unis contre l'Irak


Déclenchée sur la foi de la menace d'armes de destruction massive, sans l'aval du Conseil de sécurité des Nations unies, la guerre contre l'Irak aura d'abord mis en lumière les profondes divisions internationales dans le monde de l'après-11 septembre. Si l'affrontement sur le terrain a été de courte durée, du 20 mars au 1er mai 2003, l'après-Saddam Hussein s'avère désormais le point central de l'engagement américain.

Plus de 250 soldats de la coalition ont été tués, et plus de 650, si l'on compte ceux qui sont morts après le 1er mai. Environ 10 000 Irakiens ont également été tués, selon les estimations. En un an, cette guerre aura coûté 80 milliards de dollars américains. Un lourd bilan, qui pourrait devenir un boulet pour George W. Bush et Tony Blair.

L'IRAK EN UN CLIN D'ŒIL

Superficie:
437 milliers de km2
Capitale: Bagdad
Type de gouvernement: de transition
Économie: 2e producteur potentiel de pétrole au monde
Population: 24,6 millions d'habitants
Groupes ethniques: 75 % d'Arabes, 20 % de Kurdes, 5 % autres
Religion: 97 % de musulmans, 3 % autres
Espérance de vie: 67,8 ans
Mortalité infantile: 55,16/1000
Taux d'alphabétisation: 40,4 %

Données tirées du World Factbook de la CIA

Une Constitution provisoire

Un an après le déclenchement de l'intervention militaire menée par les États-Unis, le portrait de l'Irak a diamétralement changé sur le plan politique. Les membres du parti Baas de Saddam Hussein ont été chassés du pouvoir, plusieurs ont été arrêtés et l'oppression de l'ancien régime est un souvenir. Après le chaos qui a suivi l'invasion américaine, un calme relatif est revenu dans les principales villes du pays.

Mais l'Irak demeure un pays occupé. Bien que le pouvoir doive être remis au Conseil de gouvernement irakien le 30 juin prochain, l'influence des États-Unis reste prédominante. Washington veut bien redonner la souveraineté à l'Irak, mais il compte bien baliser les volontés d'une certaine frange de la majorité chiite qui aimerait voir éclore un État islamique.

Sur le plan politique, le melting-pot religieux qui compose la société irakienne a souvent transformé en casse-tête la mise en place d'institutions politiques. Les 25 membres du Conseil intérimaire de gouvernement ont entériné, à grand-peine, une Constitution provisoire le 8 mars dernier. Celle-ci sera en vigueur jusqu'à la rédaction d'une véritable Constitution irakienne par le gouvernement, qui sera élu au plus tard le 31 janvier 2005.

 La Constitution provisoire

La Constitution provisoire

Les principaux éléments de la Loi administrative de transition:

· Élections: un scrutin libre devra se tenir au plus tard le 31 janvier 2005 pour élire une assemblée de transition chargée de rédiger une Constitution définitive, soumise au vote populaire.

Si 3 des 18 provinces irakiennes rejettent la Constitution à une majorité qualifiée des 2/3, le projet sera abandonné, même s'il recueille une majorité de voix sur le plan national. Cette disposition, obtenue par les Kurdes qui contrôlent précisément trois provinces, leur octroie de facto un droit de veto.

Parallèlement à l'assemblée sera institué un exécutif non élu composé d'une présidence, dont la nature reste à définir, d'un premier ministre et d'un gouvernement.

· Le rôle de l'islam: la Constitution provisoire reconnaît l'islam comme religion officielle de l'Irak. Elle précise que l'islam constituera une base législative, mais pas le fondement des lois.

· Libertés individuelles: la Constitution garantit les libertés individuelles, à savoir la liberté de parole et de religion.

· Représentation des femmes: l'assemblée de transition doit tendre à un taux de représentation des femmes de 25 %. Le document parle d'un «système électoral qui s'applique à représenter toutes les parties de l'Irak, avec une référence spécifique et explicite aux femmes et un objectif chiffré».

· Fédéralisme: la Constitution fixe un cadre fédéral pour l'Irak de l'après-Saddam, conformément à la volonté des Kurdes qui gèrent le nord du pays comme une zone autonome depuis la guerre de 1991. Néanmoins, le document laisse à l'appréciation des prochains constituants la définition du statut exact des relations entre les provinces et le pouvoir central.

 

Sur le plan militaire, quelque 130 000 soldats américains sont toujours déployés dans le pays, et la réduction attendue des troupes ne signifie en rien le retrait de l'armée américaine, qui restera là «de nombreuses années», selon le département américain de la Défense. Le Pentagone souhaite faire de l'Irak, au centre de la carte, le fer de lance de sa politique au Moyen-Orient, comme le stipule un document préparé par Donald Rumsfeld.

Présenté le 6 février dernier, le projet de grand Moyen-Orient, comme souhaite le développer le Pentagone dans le cadre de l'OTAN, est une politique de remodelage de la région qui vise officiellement à soutenir la mise en œuvre de réformes sociales, économiques et politiques dans les pays arabes. Il recueille toutefois un accueil froid de la part de plusieurs pays du Moyen-Orient.

  The Greater Middle-East — Article du vice-président Dick Cheney paru dans The Globalist

 

L'ONU ébranlée

Sur le plan international, la guerre lancée contre l'Irak sans le consentement des Nations unies aura fortement ébranlé l'institution internationale. Un an plus tard, l'ONU peine à retrouver son influence.

Souvenons-nous que l'offensive contre l'Irak avait été précédée par une autre guerre, diplomatique celle-là, qui a déchiré la communauté internationale et remis profondément en question le rôle et la légitimité des Nations unies. La cassure entre les États-Unis et la Grande-Bretagne d'une part, et la France, la Russie et l'Allemagne, voire le Canada, d'autre part, est encore palpable.

Le 16 octobre, les États-Unis ont néanmoins redécouvert les vertus du multilatéralisme en faisant adopter une résolution au Conseil de sécurité de l'ONU qui légitimait a posteriori l'occupation américaine de l'Irak. Les appels pour donner un rôle plus important à l'institution internationale sont toutefois restés lettre morte.

Le conflit aura incité plusieurs États de premier plan, à l'instar du secrétaire général Kofi Annan, à réclamer une réforme de l'ONU. Mais chacun veut tirer la réforme à son avantage, et d'autres dissensions pourraient émerger. D'un autre côté, ces États doivent donner leur accord à toute réforme.

 

La reconstruction

Après l'intervention unilatérale, les plaidoyers des États-Unis pour le déblocage de fonds destinés à la reconstruction de l'Irak n'ont reçu que de timides réponses. À la conférence de Madrid, en octobre 2003, les pays présents se sont engagés pour 32 milliards de dollars, alors que les besoins jusqu'en 2007 étaient évalués à 56 milliards. Sur la somme récoltée, 18,4 milliards proviennent des États-Unis, alors que le Japon fournira 1,5 milliard.

Les premiers contrats destinés à la reconstruction de l'Irak, d'un montant total de 5 milliards de dollars américains, sont attribués à des firmes de pays ayant soutenu l'effort de guerre américain. C'est l'enveloppe de 18,4 milliards de dollars américains approuvée par le Congrès qui sert à financer ces premiers contrats, principalement attribués à des firmes de gestion des contrats.

Des responsables irakiens se plaignent du peu d'impact des premiers contrats, et ils tardent maintenant à voir arriver l'aide américaine, pourtant annoncée depuis octobre dernier.


Un conflit inégal

Déclenchée le 20 mars, la guerre contre l'Irak est le reflet d'un combat très inégal entre la première puissance militaire mondiale et l'armée d'un pays pétrolier miné par des années d'embargo économique et par un président dictateur. Les forces américaines, appuyées par quelques troupes britanniques, prennent rapidement le dessus sur l'armée de Saddam Hussein.

 

 Le discours d'entrée en guerre de George W. Bush

La capitale, Bagdad, tombe le 9 avril, délaissée par les forces irakiennes, peu après la prise de contrôle de l'aéroport de Bagdad. La victoire américaine laisse toutefois place au chaos sur le terrain: alors que les stratégies militaires étaient d'une efficacité redoutable, le contrôle de la sécurité civile semble avoir été mal planifié, les pillages et vols de toutes sortes sévissent au pays. De fait, les soldats américains réussissent surtout à protéger le ministère du Pétrole et les puits irakiens, pendant que les musées et bâtiments publics sont passés à tabac; une attitude qui accentuera les critiques sur les motifs soupçonnés de l'entrée en guerre.

George W. Bush annonce la victoire de ses troupes et la fin des combats majeurs le 1er mai sur le porte-avions USS Abraham Lincoln, dans une opération de relations publiques bien orchestrée. Bientôt, les sanctions économiques internationales imposées à l'Irak par l'ONU sont abolies.

Si le conflit a été relativement court et peu coûteux pour les soldats, l'après-Saddam s'avère plus pénible que prévu. Les militaires de la coalition essuient des attaques presque quotidiennes depuis le 1er mai. On est toutefois loin d'un enlisement des forces américaines comme au Vietnam, dans les années 70, tel que l'appréhendaient certains alarmistes. Par contre, des institutions internationales comme l'ONU et le Comité international de la Croix-Rouge sont pris pour cibles lors d'attentats sanglants, ce qui les incitera à retirer leur personnel du pays. Depuis la fin déclarée de la guerre, les attaques ont fait plus de 700 morts.


 Les attentats commis en Irak depuis la fin de la guerre

Les attentats après la guerre: près de 700 morts

Plusieurs attentats ont secoué l'Irak depuis la fin officielle des combats majeurs, décrétée le 1er mai 2003. Alors que les premières attaques visent les soldats de la coalition, les derniers attentats ciblent maintenant des communautés religieuses, cherchant délibérément à attiser les tensions entre chiites, sunnites et Kurdes.

Le Pentagone va jusqu'à affirmer, sur la foi de documents attribués au réseau terroriste Al-Qaïda, que les opposants à l'occupation américaine cherchent à provoquer une guerre civile. Voici les principaux attentats perpétrés en Irak depuis la fin officielle des combats majeurs, le 1er mai:

- 7 août 2003: Une voiture piégée explose devant l'ambassade de Jordanie à Bagdad, faisant au moins 14 morts et plus de 40 blessés.

- 19 août: Un attentat-suicide devant le siège de l'ONU à Bagdad fait 22 morts, dont le représentant spécial de l'ONU, Sergio Vieira de Mello. Une centaine de personnes sont blessées. L'attaque mènera au retrait du personnel des Nations unies en Irak.

- 29 août: À Najaf, ville sainte du nord du pays, 83 personnes sont tuées lors de l'explosion d'une voiture piégée aux abords du mausolée de l'imam Ali, dont le dignitaire religieux Mohammad Baqer Hakim, chef du conseil suprême de la révolution islamique en Irak.

- 27 octobre: Le siège du Comité international de la Croix-Rouge, ainsi que quatre postes de police, sont la cible de cinq attentats. Bilan: une quarantaine de morts et plus de 200 blessés.

- 12 novembre: Un attentat à la voiture piégée contre le contingent italien à Nassiriyah fait 28 morts, dont 18 soldats italiens.

- 22 novembre: Des commissariats du nord de Bagdad sont touchés par un double attentat à la voiture piégée. Dix-huit irakiens sont tués, en majorité des policiers.

- 14 décembre: Au moins 17 personnes, dont 16 policiers, sont tuées dans l'explosion d'une voiture piégée devant le poste de police de la ville de Khaldiya, à l'ouest de Bagdad.

- 27 décembre: Dix-neuf personnes périssent, dont sept soldats de la coalition, dans des attentats contre des bâtiments officiels et des bases militaires étrangères.

- 31 décembre: Un attentat à la voiture piégée fait 8 morts et plus de 20 blessés, dont 3 journalistes occidentaux, dans un des restaurants les plus chics de la capitale.

- 18 janvier 2004: Au moins 24 personnes, en majorité des civils, sont tuées dans l'explosion d'une voiture piégée devant l'entrée du quartier général américain à Bagdad.

- 1er février: Un double attentat-suicide vise les sièges des deux principaux partis kurdes, le Parti démocratique du Kurdistan et l'Union patriotique du Kurdistan, à Ebril. Bilan: plus de 100 morts et 133 blessés.

- 10 février: Un attentat à la voiture piégée fait 55 morts et 67 blessés devant le commissariat d'Iskandariya, une petite ville située à 50 km au sud de Bagdad.

- 11 février: Au moins 39 Irakiens sont tués dans l'explosion d'une voiture piégée devant un centre de recrutement de l'armée, au centre de Bagdad.

- 14 février: Vingt-trois policiers irakiens sont tués dans une double attaque contre des postes de la sécurité irakienne à Falloujah.

- 2 mars: Au dernier jour de la fête religieuse de l'Achoura, un double attentat à la bombe à Bagdad et Kerbala fait 181 morts.


La mort des fils de Saddam Hussein dans une attaque, le 22 juillet, puis la capture du dictateur déchu, vers la fin de l'année 2003, donnent un peu de lustre au succès attendu. Mais l'arrestation de Saddam Hussein ne freine en rien les attaques anti-coalition. On compte plus de soldats tués après que pendant la guerre, une situation qui a en partie incité l'administration Bush à accélérer le transfert de la souveraineté aux Irakiens. Force est de constater qu'après l'intervention militaire unilatérale, les Américains ont gagné la guerre, mais pas la paix.

Les États-Unis doivent aussi composer avec des troupes épuisées, dont le séjour au front a souvent été allongé. En janvier, le département de la Défense a notamment admis que 21 soldats américains s'étaient suicidés en Irak en 2003. En outre, plus d'une centaine de cas de viols et agressions sexuelles commis par des soldats font l'objet d'une enquête par les autorités américaines.

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