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Standing Rock à l'aube de l'hiver : la solidarité par-delà les frontières

Des membres de centaines de communautés autochtones et plusieurs environnementalistes se sont joints au mouvement de contestation des Sioux de Standing Rock contre la construction du pipeline Dakota Access

Des membres de centaines de communautés autochtones et plusieurs environnementalistes se sont joints au mouvement de contestation des Sioux de Standing Rock contre la construction du pipeline Dakota Access

Photo : Reuters / Stephanie Keith

Sophie-Hélène Lebeuf
Mis à jour le 

Au Dakota du Nord, la chute des températures ne refroidit pas les ardeurs des Sioux de Standing Rock, opposés au projet de pipeline Dakota Access, ni celles des manifestants qui mènent la lutte à leurs côtés. Malgré l'ultimatum que leur ont lancé les autorités fédérales, ces derniers adaptent leurs campements à l'hiver qui approche, grâce à une solidarité qui s'exprime à des centaines de kilomètres de là.

Depuis plusieurs mois, des membres de quelque 300 nations autochtones, venus entre autres de Californie, de Floride ou d'Hawaï - mais aussi de la Côte-Nord, du Manitoba, de la Colombie-Britannique, du Mexique ou bien d'Australie - et des non-Autochtones ont convergé vers la réserve de Standing Rock.

Navajos, Chippewas, Cherokees, Tsleil-Waututh, Innus, Cris, pour ne nommer que ceux-là, ont ainsi parcouru jusqu'à des milliers de kilomètres pour exprimer leur soutien à la communauté de Standing Rock dans sa lutte contre la pétrolière texane Energy Transfer Partner et son projet de 3,8 milliards de dollars, Dakota Access, qui doit passer à proximité de la réserve. Même les Crows, ennemis historiques des Sioux, ont fait le trajet.

La radio publique américaine NPR y voit une résistance « sans précédent ».

Les Sioux craignent que le pipeline empoisonne la rivière Missouri, dans laquelle la réserve puise son eau potable, en plus de mettre en péril les lieux sacrés. Deux arguments rejetés par Energy Transfer Partner.

Le camp principal d'Oceti Sakowin, situé sur un terrain administré par le Corps des ingénieurs de l'armée des États-Unis, et les camps de plus petite envergure situés aux abords de la réserve ont, au fil des mois, vu passer ou rester des milliers d'alliés de Standing Rock.

 

Parmi eux, le chef régional de l'Assemblée des Premières Nations du Manitoba, Kevin Hart, le grand chef de l'Union des Premières Nations de la Colombie-Britannique, Stewart Philip, et Réal McKenzie, l'ancien chef de la communauté innue de Matimekush-Lac John, et Rita Mestokosho, membre du conseil des Innus d'Ekuanitshit, à Mingan.

« Quand tu as un esprit nomade et que tu t'arrêtes quelque part, tu veux apporter quelque chose, mais tu reçois autant », explique cette dernière. C'est ce qu'a trouvé, émue par l'élan de solidarité, la poétesse innue dans « le camp de la vie ». « Il y a de belles valeurs: le partage, l’entraide, le respect. La différence de l’autre est vue comme une force », témoigne-t-elle.

On vit vraiment quelque chose d'historique actuellement parce qu’il y a des gens qui se tiennent debout. Il y a des gens qui se lèvent pour protéger leur territoire, pour protéger leur terre qui est sacrée.

Rita Mestokosho, membre du conseil des Innus d'Ekuanitshit

Des non-Autochtones, défenseurs des droits de la personne ou environnementalistes, ont également épousé la cause des Sioux.

Une invitation à partir

Des installations du camp Oceti Sakowin près de la Première Nation Standing Rock. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Oceti Sakowin est le nom donné à l'un des plus grands sites installés près de la Première Nation Standing Rock.

Photo : Radio-Canada / Stephanie Cram

Le mouvement de contestation ne semble pas s'essouffler, malgré la directive d'évacuation donnée vendredi dernier par le Corps des ingénieurs de l'armée des États-Unis, en vigueur le 5 décembre prochain.

L'institution fédérale a averti la tribu qu'elle interdirait l'usage public de la portion de la propriété qu'elle administre pour « protéger le public de la confrontation violente entre les manifestants et les responsables de l'application de la loi » du Dakota du Nord » et pour « prévenir la mort, la maladie ou des blessures importantes des habitants des camps en raison des conditions hivernales ».

Elle a invité les manifestants à protester dans une « zone de liberté d'expression » qui serait établie au sud du camp principal ou à un endroit plus adapté à l'hiver.

Promettant de défier l'ultimatum, des Autochtones ont plaidé que le camp était situé sur des terres qui appartiennent à leur communauté en vertu d'un traité plus que centenaire avec le gouvernement américain.

Nous nous en tenons à nos instructions originales, en tant que peuples autochtones, prêts à défendre les rêves de nos ancêtres et à protéger le caractère sacré de la Terre Mère.

Dallas Goldtooth, militant de l'organisation Indigenous Environmental Network, sur Facebook

« Nous nous en tenons au respect de nos droits à l'autodétermination et à la justice. Nous nous en tenons au respect de nos droits territoriaux », a écrit sur Facebook Dallas Goldtooth, un militant de l'organisation Indigenous Environmental Network qui selon CBC réside au camp Oceti Sakowin depuis des mois.

L'entraide pour permettre d'affronter le froid

Une Sioux de la réserve indienne de Cheyenne River, au Dakota du Sud, est à l'intérieur d'une yourte dans un des campements près de Standing Rock. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Une Sioux de la réserve indienne de Cheyenne River, au Dakota du Sud, est à l'intérieur d'une yourte dans un des campements près de Standing Rock.

Photo : Reuters / Stephanie Keith

Mais l'hiver pose à lui seul un défi important pour les résidents des campements. La nuit, le thermomètre a déjà commencé à chuter sous zéro. D'ici quelques semaines, les températures hivernales, accompagnées de neige et de blizzard, pourraient même plonger sous les -35° C.

« On a bien vu qu’ils n’étaient pas équipés pour passer l’hiver », se rappelle Rita Mestokosho, qui a séjourné quelques jours dans un de ces camps, en septembre. Pour les aider, la communauté recueille maintenant des matelas, des sacs de couchage et des vêtements d’hiver.

La communauté innue a répondu à l'appel du clan des Sioux Oglalas de Pine Ridge, de la tribu des Lakotas, au Dakota du Sud, qui compte une délégation de plusieurs centaines de personnes sur place, explique la conseillère d'Ekuanitshit.

« Ces gens-là ont besoin d’aide. Ce qui est en train d’arriver là-bas risque d’arriver ici, ajoute Mme Mestokosho. Quand ça va arriver ici, je sais qu’eux vont nous aider. » Mais le défi sera de trouver un moyen d'envoyer les biens amassés, indique-t-elle.

Lors d'une visite dans l'un des campements, le chef des Innus de Ekuanitshit, Jean-Charles Piétacho, avait déjà fourni une tente innue. D'autres, comme un groupe venu de Winnipeg à la fin du mois dernier, ont apporté des denrées et des couvertures, et ils ne font pas figure d'exception.

Près de la réserve de Standing Rock, des bénévoles empilent des bouteilles d’eau reçues en cadeau. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Près de la réserve de Standing Rock, des bénévoles empilent des bouteilles d’eau reçues en cadeau.

Photo : Reuters / Andrew Cullen

L'élan de générosité est grand.

Selon l'Associated Press, le financement participatif sur des sites comme GoFundMe ou FundRazr, dont un fonds mis sur pied exclusivement pour les poursuites judiciaires, a jusqu'ici atteint au moins 3,5 millions de dollars, une somme néanmoins susceptible de fondre rapidement. Si le montant peut sembler considérable, les frais le sont tout autant : procédures judiciaires, nourriture, achat de yourtes, tipis, générateurs, toilettes à compostage, cautions versées pour les arrestations, etc.

Les « résidents » du camp Sacred Stone ont même créé une liste de souhaits sur Amazone, qui va des bas de laine aux poêles à bois en passant par du propane.

Une entreprise montréalaise, GroovyYurts, a décidé de participer à l'effort collectif en acheminant à Standing Rock une quarantaine de yourtes mongoles, vendues au prix coûtant. Des yourtes allant de 8 à 25 pieds de diamètre bien adaptées au climat de Standing Rock, précise son propriétaire-fondateur, Yves Ballenegger.

« Ça faisait tout le sens du monde d’aider, dit-il, invoquant des convictions personnelles. « La Mongolie est un pays qui vit en pleine harmonie avec nature. Je suis convaincu que la culture mongole est très proche de la culture amérindienne ».

Ils manifestent contre le pipeline, mais ça va plus loin, fait-il valoir. « Il est temps qu’on se réveille. On est en train de ruiner la nature », estime M. Ballenegger.

L'entrepreneur ajoute que deux autres compagnies similaires lui ont emboîté le pas.

Au-delà des frontières

À l'avant-plan, le chef de Kanesatake, Serge Simon, et le chef de l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL), Ghislain Picard, lors de la signature du traité d'alliance contre les sables bitumineux, en septembre 2016.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

À l'avant-plan, le chef de Kanesatake, Serge Simon, et le chef de l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL), Ghislain Picard, lors de la signature du traité d'alliance contre les sables bitumineux, en septembre 2016.

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

La Nation sioux de Standing Rock fait partie des 96 signataires du traité d'alliance contre les sables bitumineux, annoncé à Vancouver et Montréal en septembre dernier. Même si le projet Dakota Access, qui doit permettre vers l'Illinois l'acheminement de brut léger des champs pétroliers de Bakken, n'est pas visé par cette entente, il n'en trouve pas moins un soutien auprès des communautés autochtones qui appuient l'accord.

« C’est un projet qu’on considère dangereux à cause de son impact sur les changements climatiques, explique le chef de Kanesatake, Serge Simon. « Créer des nouveaux pipelines n’est pas la solution à la crise climatique ». Puis, rappelle-t-il, la pétrolière canadienne Enbridge a elle-même des intérêts dans le projet.

En août dernier, l'entreprise de Calgary a annoncé une entente de 1,5 milliard de dollars américains pour obtenir 27,6 % du Bakken Pipeline System, qui inclut le projet Dakota Access.

Justin Trudeau devrait condamner Enbridge parce qu'elle investit dans une compagnie qui viole les droits humains.

Serge Simon, chef de Kanesatake

« Les alliés du traité vont regarder toutes les options nécessaires, on va regarder les lois internationales », prévient-il.

Mais le mouvement de contestation devra aussi composer avec l'arrivée prochaine à la Maison-Blanche d'un partisan des énergies fossiles... et investisseur dans le projet.

« On sait que Donald Trump va prendre une ligne très dure pour toutes sortes de manifestants », croit le chef Simon. « J'ai bien peur pour la sécurité des Sioux sous un président Trump », avoue-t-il.

Il n'est pas le seul à nourrir des craintes. Interviewée par CBC, l'avocate Tara Houska, une membre de la Première Nation Couchiching, en Ontario, qui est à Standing Rock depuis des mois, redoute une intensification de la réponse policière aux manifestations, ponctuées par de nombreux affrontements, dont un particulièrement brutal la semaine dernière.

L'arrivée au pouvoir du multimilliardaire n'infléchira pas la détermination des Sioux et de leurs alliés, estime Rita Mestokosho, qui compte bien y retourner le mois prochain. « Je pense au contraire que la flamme du feu sacré sera encore plus intense. »

NDLR : l'article a été mis à jour après que le Corps des ingénieurs de l'armée des États-Unis eut annoncé son intention de fermer le camp principal.

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