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Ne pas payer ses employés en toute impunité

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada

À Québec, une quinzaine d'ex-travailleurs de l'entreprise Technicase se sont battus en vain pour récupérer leurs salaires impayés. L'employeur a utilisé toutes les ficelles légales pour ne pas payer les sommes dues. Et ce n'est pas la première fois qu'il agit de la sorte.

Un texte de Maxime PoiréCourriel à La facture

Technicase, dirigée par l'homme d'affaires Pierre Cantin, est spécialisée dans la création de sites web. En 2012, l'entreprise engage David Léonard, un concepteur d'animation 2D/3D, fraîchement sorti de l'université.

« Ça avait l'air sérieux. Le monsieur parlait bien. Il se présentait comme le dirigeant d'une entreprise florissante. Une PME avec des contrats et tout ça. [...] Donc, je me suis lancé; je suis allé le rencontrer », raconte David Léonard.

Mais la lune de miel est de courte durée. Rapidement, les problèmes de paye ont débuté.

Il fallait tout le temps aller quémander notre chèque, comme s'il ne nous était pas dû.

David Léonard, ex-employé de Technicase

Une autre salariée, Marie-Andrée Boucher-Beaulieu, a vécu des situations semblables avec l'homme d'affaires Pierre Cantin. Pour elle aussi, c'était un premier emploi.

« On recevait nos payes par chèque, sauf que des fois le chèque rebondissait. [...] Donc là, j'en parlais. Il essayait de dire : "Ce n'est pas grave, mais je vais t'en redonner un autre. Je vais t'en donner deux la semaine prochaine". Mais là sur les deux, il y en avait tout le temps un qui rebondissait », explique Marie-Andrée Boucher-Beaulieu.

Après quelques mois à vivre dans ce climat d'incertitude, les deux employés quittent Technicase. Aujourd'hui, l'homme d'affaires doit toujours près de 2000 $ à Marie-Andrée Boucher-Beaulieu, et plus de 4000 $ à David Léonard.

David LéonardAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

David Léonard

Photo : Radio-Canada

« J'ai une famille, j'ai une vie comme tout le monde, j'ai des comptes. C'est sûr que cet argent-là, j'aimerais le récupérer. Ça, c'est sûr et certain », affirme David Léonard.

D'autres cas

Entre 2011 et 2014, de nombreux employés ont vécu le même problème avec Technicase. Un groupe d'une quinzaine d'ex-employés, auquel se sont joints David Léonard et Marie-Andrée Boucher-Beaulieu, a fait appel à la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) pour les défendre. Ils ont réclamé 35 000 $ à Pierre Cantin en salaires et vacances impayés.

Sauf que, depuis trois ans, Pierre Cantin n'a toujours rien payé. Il est allé au bout des procédures et, malgré un jugement favorable, personne n'a encore vu la couleur de son argent.

À la CNESST, on connaît Pierre Cantin depuis des années. Il ne se présente pas en cour et il étire les délais. 

Pierre TurgeonAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Pierre Turgeon

Photo : Radio-Canada

« Je peux vous dire qu'en tant qu'organisation, on connaît cet employeur parce qu'il nous a fait travailler. On parle de sommes entre 500 $ et 5000 $. Ce sont des sommes quand même importantes pour des gens salariés », note le porte-parole de la Commission, Pierre Turgeon.

C'est quelqu'un qui, de toute évidence, ne paye pas toujours ses employés alors qu'il devrait le faire.

Pierre Turgeon, porte-parole de la CNESST

La version de Pierre Cantin

Joint au téléphone, Pierre Cantin a donné sa version des faits. « Je ne suis pas quelqu'un de malhonnête. Je suis quelqu'un qui a eu des difficultés financières et qui en a encore, a-t-il expliqué. J'essaie de faire face à mes obligations, de payer ces gens-là qui ont été honnêtes, et je suis désolé de ce qui se passe. »

Je peux apparaître comme celui qui étire les délais, mais je me dis, elles sont là les procédures. J'ai travaillé avec le système. [...] Mais il faut comprendre une chose, c'est que si j'ai pris du temps, c'est parce que je voulais être capable de ramasser de l'argent pour rembourser les employés.

Pierre Cantin, dirigeant de Technicase

L'histoire se répète

Ce n'est pas une première pour Pierre Cantin. Nos recherches nous ont permis d'apprendre qu'en 2008, son entreprise de l'époque, Numériss informatique, déclarait faillite avec des dettes de près de 900 000 $. Une quinzaine d'employés se sont retrouvés avec environ 50 000 $ de salaires et de vacances impayés.

Presque au même moment, Pierre Cantin repartait en affaires avec la compagnie Umanisoft. En 2009, il ferme à nouveau boutique, laissant encore derrière lui des salariés impayés.

Dernièrement, Pierre Cantin a commencé à transférer ses activités sous le nom de Nomeeo médias.

Même s'il a placé sur Internet des offres d'emploi pour des postes permanents à temps plein et à temps partiel, il nous assure qu'il travaille seul depuis maintenant deux ans. Il jure qu'il n'a pas engagé de nouveaux employés.

Marie-Andrée Boucher-BeaulieuAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Marie-Andrée Boucher-Beaulieu

Photo : Radio-Canada

Je ne comprends pas qu'il n'y ait pas un drapeau rouge sur son nom, comme quoi il n'a plus le droit de posséder une compagnie. Parce qu'il va toujours devoir de l'argent à ses employés.

Marie-Andrée Boucher-Beaulieu, ex-employée de Technicase

Le système de droit, explique Pierre Turgeon, porte-parole de la CNESST, « donne une très grande chance aux entrepreneurs ». « On peut tomber, dit-il. On peut faire faillite. Ça peut arriver une fois, deux fois, trois fois. Peut-être qu'après un certain temps, on se dit : "Voyons, pourquoi n'y aurait-il pas un registre, ou pourquoi ne mettrait-on pas ces gens-là à l'index?" »

De son côté, Pierre Cantin reconnaît qu'il n'est peut-être pas un très bon employeur.

Des erreurs, c'est certain que j'en ai fait. Je n'ai pas la science infuse dans l'entrepreneuriat. Puis, peut-être que je suis un bon vendeur, mais pas un bon gestionnaire.

Pierre Cantin, dirigeant de Technicase 

Encore une faillite

Pierre Cantin vient à nouveau de déclarer faillite au début d'octobre. Même s'ils avaient un jugement en leur faveur et que la Commission des normes du travail les épaulait, il est à peu près certain, selon le syndic de faillite, que la quinzaine d'ex-employés de Technicase qui pensaient obtenir justice ne reverront pas les 35 000 $ qui leur sont dus.

Le reportage de Maxime Poiré est diffusé le 15 novembre à l'émission La facture sur ICI Radio-Canada Télé.

Société