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Chercheurs et journalistes, même combat

Marie-Ève Maillé, chercheuse de l'Université du Québec à Montréal

Marie-Ève Maillé, chercheuse de l'Université du Québec à Montréal

Photo : Marie-Ève Maillé/Radio-Canada

Radio-Canada

Il y a eu cette semaine « l'affaire Patrick Lagacé », rapidement devenue l'affaire des journalistes espionnés par la police : c'est extrêmement grave, parce que ça remet en cause la sacro-sainte confidentialité des sources.

Un texte de Yanick Villedieu, TwitterCourriel animateur de l'émission Les Années lumière

Mais il y a aussi cette semaine une autre affaire tout aussi grave, même si l'on en très peu parlé. Une affaire qui remet elle aussi en cause la confidentialité des sources et la protection de la vie privée. Ça se passe cette fois dans le domaine de la recherche scientifique. On l'appellera « l'affaire Marie-Ève Maillé ».

Marie-Ève Maillé est une chercheuse de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) qui a fait sa thèse de doctorat sur la cohésion sociale dans une communauté qui fait face à un projet susceptible d'avoir un impact important sur ses membres et sur cette cohésion, en l'occurrence un projet de construction d'un parc d'éoliennes. Marie-Ève Maillé a effectué sa recherche en interviewant 93 personnes de cette communauté. Les entrevues ont été menées en 2010, avant la construction d'un parc d'éoliennes. Les données lui ont permis de rédiger sa thèse de doctorat, d'obtenir son diplôme et de publier ses résultats dans la presse scientifique.

Jusque là, on est dans une recherche de science sociale classique. Sauf qu'on va passer du monde scientifique au monde juridique.

Éolienne

Éolienne

Photo : Rick Bowmer

En 2014, les citoyens de la communauté touchée par les éoliennes obtiennent le droit de faire un recours collectif contre le promoteur qui les a construites, une entreprise appelée Les éoliennes de l'érable.

Les citoyens mettent en preuve la thèse de doctorat de Marie-Ève Maillé et demandent à la chercheuse d'agir comme témoin expert. Les avocats du promoteur rétorquent en demandant d'avoir accès à toutes les données de la chercheuse, notamment les enregistrements de ses entrevues, les questionnaires remplis par les citoyens ainsi que les noms des personnes qu'elle a interviewées.

Le 13 janvier 2016, le juge Marc Saint-Pierre donne raison aux avocats du promoteur et ordonne à la chercheuse de se plier à leur demande. Commence une saga juridique qui n'est pas terminée.

La chercheuse ne peut obtempérer, car ce serait briser l'entente de confidentialité qu'elle a signée avec les personnes interviewées. Début mars, elle reçoit une mise en demeure pour fournir les documents dans les cinq jours. Fin mai, le promoteur lui envoie une citation à comparaître. Début juin, elle dépose une demande d'annulation de cette citation. L'objectif ultime est de faire annuler l'ordonnance du juge Saint-Pierre. On en est là des procédures.

Très tôt dans cette saga, Marie-Ève Maillé s'est retirée de son rôle de témoin expert, sa thèse a été retirée de la preuve et, à ce jour, elle n'a toujours pas remis les données aux avocats du promoteur.

Cette menace à la protection des sources des chercheurs est extrêmement grave elle aussi. Les organismes de financement de la recherche, fédéraux et provinciaux, en font une règle éthique incontournable : pas de protection blindée des personnes qui participent à des recherches, pas de financement. C'est une question de confiance des participants : leurs noms et leurs renseignements personnels ne seront pas divulgués à une tierce partie, que ce soit un organisme public, la police ou, comme ici, une entreprise privée.

Et cela est vrai dans toutes les recherches qui font appel à des personnes : en sciences sociales, comme ici, aussi bien qu'en sciences biomédicales, où des projets de recherche commandent souvent toutes sortes de tests biologiques, dont des tests génétiques. Dans tous les cas, la confidentialité doit être une garantie incontournable, à défaut de quoi il pourrait devenir très difficile de recruter des volontaires ou des patients.

Le blogue de Yanick Villedieu

Le milieu de la recherche a bien compris l'importance de « l'affaire Marie-Ève Maillé ». Le scientifique en chef du Québec veut faire valoir, auprès du milieu juridique, les intérêts supérieurs de la recherche. La directrice du Secrétariat sur la conduite responsable de la recherche, au niveau fédéral, va dans le même sens. L'UQAM, qui avait traîné à prendre la défense de la chercheuse, a finalement cédé à la pression et vient tout juste de mandater un avocat pour protéger les données de la recherche, celles de Marie-Ève Maillé en tête.

C'est qu'il y a péril en la demeure. Comme les journalistes, les chercheurs doivent pouvoir garantir à leurs sources qu'elles seront en tout temps protégées. Ils doivent pouvoir leur donner des garanties solides de confidentialité. Et cela en dépit du fait que, parfois, des magistrats semblent ignorer pourquoi ces garanties existent et pourquoi elles sont si précieuses.

L'affaire Lagacé est devenue l'affaire des journalistes dont on a cherché à pirater les sources. Espérons que l'affaire Maillé ne devienne pas l'affaire des chercheurs qui seraient sommés de révéler les noms de leurs sources – envers et contre toutes les règles éthiques de la recherche.

Science