•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Snowden en visioconférence à Montréal

Photo : Cecilia MacArthur/CBC

Catherine Mathys
Prenez note que cet article publié en 2016 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Après plus d'une heure de retard en raison d'un conflit de travail à l'Université McGill, la conférence d'Edward Snowden a pu avoir lieu. Voici les grandes lignes de son intervention.

Dans un premier temps, Snowden a voulu revenir sur les raisons qui l'ont motivé à mettre au jour les programmes de surveillance de la National Security Agency (NSA). Pourquoi est-ce important? Quelles sont les répercussions pour la société? Nous sommes tous surveillés, dit-il, peu importe que nous ayons mal agi ou pas. C'est le grand changement de paradigme. Auparavant, les autorités policières et les agences de renseignements ciblaient des personnes qu'on soupçonnait de malversations. Désormais, avec Internet et une société de plus en plus interconnectée, la dynamique a changé.

La force de quelques-uns, la vulnérabilité de la plupart

Les technologies de surveillance ont dépassé les leviers de contrôle démocratique. Avant, leur coût exorbitant garantissait, en quelque sorte, un usage parcimonieux de ces technologies. Des groupes de personnes étaient nécessaires pour en traquer un seul. Maintenant, ce n'est plus le cas – c'est en fait l'inverse. Désormais, une seule personne, isolée dans son bureau devant son ordinateur (comme Snowden l'était lui-même lorsqu'il était à l'emploi de la NSA, à Hawaï), peut traquer avec une précision inimaginable un très grand groupe. Pour la première fois dans l'histoire, nous sommes dans une ère où il est technologiquement et financièrement faisable de traquer des populations entières. Ce n'est plus de la science-fiction. C'est ce qui est en train de se passer, souligne-t-il.

Le problème, comme il l'a mentionné à plusieurs reprises, c'est que les gouvernements n'ont pas demandé la permission à qui que ce soit pour mener ces opérations de surveillance. Ces dernières sont en fait conduites en secret, même si les autorités savaient que ces programmes n'étaient ni légaux ni constitutionnels. Mais ce système est une preuve de la faillite des mécanismes de surveillance de la société envers ses institutions et ses autorités. Les cours de justice n'ont pas permis la remise en question des activités des agences de renseignements. Bien sûr, toute preuve était impossible, puisque tout était fait en secret et que le public n'a pas accès aux documents ou aux registres qui pourraient servir dans un recours judiciaire.

Le public n'a donc pas voix au chapitre. Encore faudrait-il connaître les faits. Snowden a montré la vidéo où on voit un sénateur mettre en doute la plus haute autorité de la NSA, le général James Clapper. C'est un crime, rappelle-t-il, de mentir lorsqu'on est sous serment, mais c'est exactement ce qui est arrivé en 2013, trois mois avant ses révélations. On a permis, dit-il, ce genre de mensonge effronté sans aucune forme de conséquence.

Qu'arrive-t-il dans une démocratie quand les fondations mêmes du gouvernement et la légitimité de notre système sont dérivées de notre consentement octroyé par le biais de notre vote? Or, le consentement ne veut rien dire s'il n'est pas éclairé. Nous n'avons donc qu'un ultime protecteur de la démocratie pour nous informer : les médias. Avec leurs sources, les lanceurs d'alertes, les journalistes sont les garants d'un certain équilibre. Mais voilà que leur liberté de travailler dans des conditions indépendantes et sans entraves est remise en question.

Le problème est de taille. Ceux qui ont le plus de pouvoirs en veulent toujours plus. La peur que certaines personnes soient littéralement capables de déstabiliser la société entière détermine la nature des lois qui sont entérinées. Snowden a donné l'exemple de C-51, mais aussi l'exemple de l'Angleterre, qui elle-même en train de rédiger ses lois de surveillance – une intrusion dans la vie privée de sa population. Les gouvernements présument de la confiance de leurs citoyens.

Les journalistes québécois surveillés vus par Snowden

Selon Edward Snowden, l'affaire Lagacé est une attaque radicale contre la liberté de la presse. L'expert rappelle qu'il est lui-même un des directeurs de la Freedom of the Press Foundation, et qu'en tant que tel, cet événement représente une des menaces réelles à démocratie.

Et si la loi venait de démontrer qu'elle n'est plus en mesure de protéger nos droits en tant que citoyens? Il existe tant de voies de contournement des règles établies qu'un corps policier peut décider de s'en prendre à un journaliste en particulier et qu'un gardien de la paix autorise ce genre d'activité sans arrière-pensée. Toutes les métadonnées recueillies permettent de comprendre comment une personne fonctionne. Mais on ne sait toujours rien de l'encadrement juridique qui a autorisé ces requêtes.

Commentant l'information additionnelle des journalistes épiés par la SQ, Edward Snowden indique que les corps policiers ne semblent pas reconnaître avoir outrepassé les règles. Le chef de police, dit-il, a la responsabilité de rétablir la confiance du public,et en cela, il devrait démissionner pour montrer une certaine forme d'imputabilité. On ne voit pas ce genre d'appel, ni du maire ni de personne, souligne-t-il.

Le déséquilibre des forces

C'est ce déséquilibre des forces que Snowden trouve inquiétant. Tout le pouvoir est dans les mains des autorités et, de son côté, la population ne peut rien faire. Nous ne sommes plus dans un monde d'autorités publiques et de citoyens privés, mais bien d'autorités privées et de citoyens publics.

Parmi l'une des questions du public, on demandait : comment est-ce possible, dans ce contexte, de faire confiance aux autorités – notamment aux agences de renseignements – pour respecter les lois; d'être juste? On ne peut pas, a répondu Snowden. Ce qu'il faut faire, c'est de mettre des mécanismes en place où on n'a plus besoin de faire confiance. Le problème, au Canada mais aussi ailleurs, c'est que personne ne surveille ceux qui surveillent, dit-il. Il faudrait un mécanisme indépendant qui fasse la révision des activités de renseignements une fois les dossiers clos; un genre d'audit, ne serait-ce que pour s'assurer que la loi ait été respectée dans le processus. Sans la menace de sanctions criminelles, il est impossible de décourager les malversations.

Il y a bien sûr plusieurs problèmes avec C-51, malgré certaines velléités à réformer la loi. Mais c'est peine perdue, selon lui. Il vaudrait mieux l'annuler et recommencer à neuf. Il ne peut pas y avoir des règlements pour une partie de la population et d'autres pour les autorités. Que se passe-t-il quand la police enfreint la loi? Et les services de renseignements? Le secret de leurs activités les rend pratiquement intouchables. Ce déséquilibre des pouvoirs est antidémocratique. C'est même autoritaire dans sa nature.
Et même si certaines méthodes douteuses étaient efficaces, ça ne les rend pas légitimes pour autant. « Si l'esclavage était un formidable levier économique, ça n'en ferait pas plus un moyen défendable. »

Dans quel monde souhaitons-nous vivre?

Alors, un autre auditeur a demandé : devons-nous faire confiance à la classe politique pour réformer le tout? Snowden répond que nous avons des droits humains que ces mêmes gouvernements disent défendre. Et ultimement, il n'y a qu'une seule question à se poser. Voulons-nous vivre dans un monde sans droits humains? La vie privée n'est pas importante parce qu'on a quelque chose à cacher, mais parce qu'on a quelque chose à protéger. Protéger sa personne, sa liberté de parole et de mouvements. La vie privée est à la base de tous les droits humains; c'est le droit d'être soi, d'avoir quelque chose pour soi, que ce soit un objet ou une idée. C'est le potentiel qui permet tout le reste. Si vous ne sentez pas le besoin de protéger votre propre personne, alors vous acceptez de laisser les autres décider pour vous.

À propos des élections américaines, Snowden n'aime pas qu'on lui demande son avis, parce qu'ultimement, dans ce cas-ci comme dans d'autres, le choix ne peut pas venir de quelqu'un d'autre. On peut préférer les idées de l'un aux idées d'un autre, mais « on ne peut pas se fier aux autres pour faire le travail qu'on se doit de faire soi-même. Si vous voulez un meilleur pays, bâtissez-le vous-même. »

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !